DE LA MENDICITÉ
Le compagnon si bien brossé par le guide sur le chapitre de la mendicité prétendait n’avoir pas son compte. Ou ne lui opposait, disait-il, que des sophismes.
« Permettez ! dit Sylvestre; la mendicité est un droit, une fonction, un besoin naturel de l’homme. En quel pays du monde ne rencontre-t-on pas la mendicité ?
« En France, la mendicité est organisée légalement, et elle est d’une pratique constante. » M. Balandier s’écria : « Par exemple !
a — Eh bien, par exemple, vos théâtres : leurs affiches sur tous les murs, leurs réclames dans toutes les feuilles, mendient et mentent tous les jours.
« Vos gens de lettres : que d’efforts pour attraper l’argent du public, pour attraper l’estramaçon d’académicien, pour attraper la croix d’honneur ! Ils mentent et mendient.
« Vos plus fiers citoyens : placets aux électeurs, placets au gouvernement, placets à la faveur, placets à la popularité. Menteurs et mendiants ! »
M. Balandier cria : « Sophisme ! sophisme ! » Mais, lorsqu’il voulut établir sa thèse, nous criâmes : c' Sophisme ! sophisme! » Et nous le réduisîmes à décamper.
La fuite irritée de M. Balandier affligea Marianne. « Que lui trouvez-vous donc de si charmant ? — Il n’a rien de charmant , le pauvre homme ! Ses idées m’ont révoltée ;
« Mais vous lui avez présenté les choses comme il ne pouvait pas les comprendre. Il se retire moqué, battu, mécontent. 11 vons aura rencontrés sans profit pour son cœur, pour son esprit, pour son âme. Voilà mon regret.
« Vous pouviez lui offrir avec douceur tant de Donnes raisons qui l’auraient touché ! Vous savez bien pourquoi notre cœur, à nous autres chrétiens, s’émeut quand nous voyons un mendiant :
« C’est un frère, mais un frère malheureux. Nous passons en joie dans le lieu de sa misère ; il n’a pas le nécessaire, et nous avons le superflu. Si nous passons sans le voir, sans le secourir
« Lorsque nous serons le soir dans notre lit, et lui sur sa paille, alors nous entendrons la voix du Père de famille : « Qu’as-tu fait pour ton frère ? »
« A cette question de Dieu, je doute que nous puissions répondre : « Ce frère est peut-être un paresseux ; je n’ai pas voulu encourager son vice. » Et savons-nous s’il est paresseux?
« D’ailleurs sa paresse est aussi une infirmité. Puisque nous n’avons pas le temps de la guérir, empêchons qu’elle le fasse mourir de faim. Ce faible secours n’ôtera rien à ceux qui travaillent.
« Nous prions pour les âmes du purgatoire, bien qu’elles soient justement dans la souffrance; car, si nous oublions les âmes du purgatoire, parce qu’elles ont péché, qui prendra pitié de nous- mêmes, qui sommes pécheurs ?
« Certes, nous ne devons pas craindre que Dieu nous redemande la petite pièce de monnaie que nous aurons donnée, même à un paresseux !
« Prions Dieu d'ajouter n notre aumône Inefficacité d’une bonne parole, et de convertir ce pauvre s’il est pécheur ; ainsi nous ne craindrons plus d’encourager le vice ; crainte de pharisien !
« Mais à quoi bon tant de discours, quand nous savons que le pauvre est l’image de Notre-Seigneur? C’est là ce qu’il fallait dire à cet ignorant.
« Quoi ! monsieur, fermer nos mains à Jésus-Christ pauvre! Et, quand II nous demande assistance, le renvoyer avec des paroles dures , regrettant qu’il ne soit pas en prison ! Y pensez-vous ?
a Ces insensés, qui repoussent les pauvres, disent que les pauvres sont désagréables et horribles à voir. Dès que l’on pense à Notre-Seigneur on a d’autres yeux, et les pauvres sont très-beaux.
« Les pauvres sont le spectacle le plus salutaire, puisqu’ils nous parlent de Dieu ; il n’y a pas de plus belles fleurs, puisqu’ils nous peignent l’humilité ; ni d’arbres plus riches, puisqu’ils nous offrent les fruits de la vie éternelle.
« Quand même M. Balandier eût voulu déraisonner
jusqu’à Paris, vous auriez enfin redressé ses idées... Ah ! si j’étais homme, comme je ferais retentir les raisons du bon Dieu ! »
LA GLOCHE DE CHAMOUN1X
Un chariot joyeusement pavoisé, attelé de mulets pomponnés, escorté d’hommes au visage content, pénétrait dans le village. Le guide s’arrêta :
« C’est notre cloche, une cloche de cinquante quintaux, que nous donnons à l’église ; la Cloche des Guides ! Nous l’entendrons dans la montagne.
« Elle sonnera V Angélus ; elle sonnera les baptêmes, les mariages et les enterrements. Elle sonnera et priera pour les vivants et pour les morts.
« Ce sera la plus belle cloche de toutes ces vallées. Nos défunts l’entendront dans le Purgatoire ; les prières qu elle aura éveillees rafraîchiront leurs âmes.
« Nos saints l’entendront dans le ciel; car la voix de la prière monte plus haut que l’aigle et que tout bruit du monde : elle les sollicitera de prier pour nous.
« Si Chamounix continue comme il va, nous aurons un orgue, des fonts baptismaux de granit, des confessionnaux de chêne sculpté ;
« Sur l’autel, des chandeliers d’argent, un crucifix d’or; au front de la Vierge, une couronne d’or. Chamounix effacera Sallanches, Bonneville et Thonon ! »
/iprès quelques années, Louis donna cette relation de Chamounix à Sylvestre, pour la lire à Marianne souffrante. Lorsque Sylvestre la rendit il avait ajouté la page qui suit.