‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 31 sur 100 · VUE GÉNÉRALE DE L’HÉRÉSIE · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE DE L’HÉRÉSIE

l\|ous eûmes avec M. Plumeret plusieurs autres entretiens sur différents sujets de théologie et d’histoire. Je les passe ; ce n’est point modestie, car nous n’y fûmes pas heureux. Étienne essaya inutilement, comme moi, du genre familier, de l’apologue et de la parabole. M. Plumeret avait toujours un Je ne sais pas, un Je ne vois pas, ou tout simplement un silence qui nous laissait sur le carreau ; et il nous échappa, à la fin du voyage, aussi dévot au Dieu des bonnes gens que nous l’avions trouvé dès le début.

Plus d’une fois déjà il m’était arrivé de remarquer la facilité avec laquelle les plus forts et les plus subtils arguments des hérétiques viennent aux lèvres des pauvres hères à qui l’on essaye de faire goûter la vérité. L’époux d’Églantine confirma pleinement mes précédentes observations.

Ce Plumeret n’avait ni lecture ni mémoire; il ne connaissait pas même de nom les systèmes divers qui ont été depuis dix- huit siècles opposés à la croyance orthodoxe ; mais il les inventa presque tous durant les deux

ÉTUDE DE BOURGEOIS

llo

journées que nous passâmes avec lui. Il fut successivement païen, ébionite, manichéen, arien, carpocratien, marcionite, montaniste, luthérien, catharin, musulman, janséniste, éclectique, etc. Cette épreuve, renouvelée cent fois, rabaisse beaucoup à mes yeux le génie et la gloire des hérésiarques. Ce qu’ils ont fait n’exige pas un mérite transcendant. Nier une vérité, c’est délier aussitôt dans le cœur de l’homme une passion correspondante qui suffit pour mettre le reste en rumeur. Avec cela on fabrique sans peine une hérésie complète qui niera vigoureusement toutes les vérités et donnera la main fraternellement à toutes les absurdités.

Entrez dans le premier cabaret, interrogez sur les vérités de la foi le plus grossier des portefaix qui le fréquentent, mettez à côté de cet homme quelque scribe qui écrive ses réponses : voilà un hérésiarque. S’il plaît à Dieu irrité que cet ivrogne et ce scribe trouvent et s’attachent un soudard de quelque talent, vous avez Luther et Mahomet.

Si l’on voulait bien réfléchir à cela, à ce que la foi chrétienne ordonne, et aux combats qu’elle a subis, il suffirait de la voir encore debout après dix-huit siècles pour reconnaître en elle, sans autre examen, la vérité divine, divinement maintenue.

Niais ce n’est pas l’argument qu’il faut proposer à M. Plumeret ni aux rédacteurs de son journal. Ils diraient : Je ne vois pas que la religion dont vous parlez existe. Je crois qu’elle est morte. L’esprit humain, qu’elle a longtemps opprimé, s’est enfin redressé contre elle. Nous l’avons vaincue.

Je l’ai entendu de la bouche de M. Plumeret :

« Monsieur, ne parlez pas de ces choses-là. Nous sommes majeurs, nous n'en voulons plus.

« — Ah 1 vous n’en voulez plus!., »

Page 1