‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 30 sur 100 · LA CROYANCE D’OSCAR · texte numérisé non relu

LA CROYANCE D’OSCAR

Oscar tournait autour de nous comme un homme qu’un désir vif importune. Il nous aborda enfin.

« A ce que j’ai vu, messieurs, nous dit-il, vous avez de la religion ?

« — Oui, monsieur, répondit Étienne; et vous ?

« — Chacun a la sienne, reprit l’habitant de la rue Grenétat; la religion est le propre de l’honnête homme. Mais vous êtes ce qu’on appelle foncièrement religieux.

« — Du moins nous voudrions l’être, monsieur. »

Oscar parut songer. Il poursuivit son enquête.

« Vous avez été élevés comme cela?

« — Pas foncièrement, répondis-je ; mais nous avons pensé, nous avons étudié, et nous avons su comment des catholiques doivent vivre.

« — C’est-à-dire, observa Oscar, vous parlez des catholiques-jésuites... sans vous offenser, car les opinions sont libres.

« — Vous ne nous ofiensez pas. Ce sont en effet les Jésuites qui nous apprennent à vivre chrétiennement.

ÉTUDE DE BOURGEOIS

« — C’est particulier, messieurs, dit Oscar, comme les hommes se ressemblent peu ! Tel que vous me voyez, j’ai été élevé dans un pays où tout le monde va à la messe, et l'oncle qui m’apprit à lire avait étudié pour être prêtre. Le dimanche, même, il chantait au lutrin. Il m’avait donné toutes ses idées, qui étaient celles de mon père et de ma mère; je suis venu à Paris avec un chapelet dans ma poche, faisant maigre comme vous les vendredis et samedis. Eh bien ! tout au contraire de vous, l’expérience, la réflexion, l’usage du monde m’ont fait perdre ces habitudes. Je vous assure que cela ne m’empêche pas d’être honnête homme.

« — Je vous assure, dit Étienne, que cela ne nous empêche pas de vous plaindre.

« — Mais, reprit vivement Oscar, je ne m’estime pas à plaindre. Je crois en Dieu, je l’honore, et je pense que c’est assez. Comme dit Béranger :

Il est un Dieu ; devant lui je m’incline,

Libre et content, sans lui demander rien.

« La raison m’a démontré l’inutilité de ces pratiques et cérémonies auxquelles les hommes se croyaient autrefois obligés.

« — En sorte, dit Étienne, que vous avez été catholique, et que vous ne l’êtes plus.

« — Je le suis encore... comme tout le monde. J’ai voulu me marier à l’église, quoique ma dame soit protestante.

« — Ah ! elle est protestante!

ÉTUDE DE BOURGEOIS

« — Oui, et je vous avoue qu’elle me donne à penser. Je resterai catholique, parce qu’un honnête homme ne doit pas changer de religion ; mais la sienne est bien douce. Elle prie, elle ne prie pas, elle va à l’église, elle va au temple, elle va à la synagogue, elle ne va nulle part, elle fait gras, elle fait maigre, rien ne la choque. Elle dit que chacun pense et fait ce qu’il veut, et que tout est bon, pourvu qu’on soit droit en affaires. J’aime cette religion-là. C’est commode dans la société.

« — Et, ajouta Étienne, c’est facile à suivre en voyageant. Je vois qu’au fond madame votre épouse est, comme vous, pour le Dieu de Béranger.

« — Oui ; le Dieu des bonnes gens :

Le verre en main, gaiement je me confie Au Dieu des bonnes gens.

« — Ce Dieu des bonnes gens, reprit Étienne, est aussi le Dieu des ivrognes.

« Pourquoi, dit Oscar, voudrait-on que Dieu fût ennemi d’un peu de gaieté :

Pour vivre heureux, vous ai-je en vain

Donné des femmes et du vin?

« — Maisquandles ivrognes boiventleurfonds, ruinent leurs enfants et battent leurs femmes, que dit de cela le Dieu des bonnes gens?

« — Messieurs on sait qu’il faut avoir de l’honnêteté et de la morale.

« — Oui, monsieur, on le sait ; mais il n’y en a pas

ÉTUDE DE BOURGEOIS

moins beaucoup d’ivrognes, de voleurs et de scélérats. La loi ne les atteint pas tous. Que pouvez-vous faire, avec votre Dieu des bonnes gens, pour vous préserver d’eux et pour les rendre meilleurs? »

Oscar tâcha d’échapper.

o Donc messieurs sans être ce qui s’appelle dévot, on ne peut pas être homme de bien?

« — Quelques personnes privilégiées, comme vous et madame , y parviennent peut-être, à cause des bons principes qu’elles ont primitivement reçus.

« — Cependant, poursuivit Oscar, vous savez bien qu’on voit des prêtres, des chanoines, des évêques et mêmp des papes, commettre des crimes.

« — Quant aux papes, lui dit Étienne, vous n’en êtes pas sûr. Vous avez lu dans le Siècle beaucoup de choses qu’il faudrait prouver. Mettons qu’elles sont vraies ; cela témoignerait qu’au fond ces papes, ces évêques et ces prêtres ont adoré le Dieu des bonnes gens.

« — Mais, messieurs, ils sont donc hypocrites?

« — Oui, monsieur. L’hypocrite, je suisbien fâché de vous le dire, est un dévot du Dieu des bonnes gens, comme l’ivrogne qui boit le pain de sa famille et le gage de ses créanciers ; comme le marchand qui trompe sur la qualité, sur le poids et sur la mesure. Ces gens-là n’appartiennent pas à la religion chrétienne, puisqu’ils font ce qu’elle défend : ou ils y croient sans avoir le courage de l’observer, et ce sont des lâches, ou ils font semblant de l’observer sans y croire, pour mieux tromper le monde, et ce sont des scélérats ; mais rien n’empêche qu’ils servent le Dieu des bonnes gens . ils

4 08 ÉTUDE DE BOURGEOIS

s’inclinent devant lui « sans lui demander rien...» Ce qu’ils veulent ils savent bien le prendre.

« — N’importe, poursuivit Oscar, je ne puis me persuader que, pour honorer et servir Dieu, je doive m’abîmer l’estomac. Le maigre m’est contraire.

« — Permettez, monsieur, dit Étienne ; il ne s’agit point de ce que l’on se persuade. Je connais beaucoup de gens qui pensent comme vous que la vraie religion ne commande point ces pratiques, et ils ajoutent aussi que le maigre ne va point à leur estomac. Ils se donnent volontiers des indigestions de viande, après quoi la gastrite les condamne à des pénitences plus longues et plus dures que les nôtres. Laissons ce détail. Il est question, s’il vous plaît, d'honorer Dieu, non à votre façon, mais comme il veut l’être. Du moment que vous raisonnez contre ses commandements, du moment que vous y changez, que vous y retranchez, que vous n’en prenez qu’à votre aise et à votre goût, vous ne lui obéissez plus, vous ne l’honorez plus. »

ÉTUDE DE BOURGEOIS

DE L’OBÉISSANCE A l’ÉGLISE

A ces mots le génie du Collège de France parut s’abattre sur l’habitant de la rue Grenétat. Oscar ouvrit les bras, regarda l’espace, prit son vol dans les régions les plus élevées de la pensée, et nous lança en deux mots un résumé de toute la philosophie moderne.

« Voilà, voilà ! s’écria-t-il. Il faut abdiquer sa raison et croire que les prêtres sont les ministres de Dieu !

« — Précisément, lui dis-je.

« — Ainsi, vous ne croyez pas, monsieur, ajouta Etienne, que l’Église représente Jésus-Christ, toujours vivant sur la terre ?

« — Non, monsieur!

« — S’il fallait établir cela, vous seriez embarrassé.

« — Possible, messieurs ; mais d’autres s’en chargent, )t je ne sais pas ce qu’on peut leur répondre.

« — Pour mieux dire, vous ne savez pas ce qu’on leur répond ; mais ce qui peut vous consoler, c’est qu’ils l’ignorent aussi. On leur a conté cela comme à vous, et ils l’ont cru comme vous. Les hommes avalent bien des

ÉTUDE DE BOURGEOIS

choses, monsieur, pourvu qu’elles soient accommodées au gras! Quant à moi, qui n’ai pas toujours fait maigre le vendredi, je vous assure que Dieu s’explique et commande par la bouche de l’Église, et que la raison qui obéit raisonne mieux que la raison qui raisonne.

« — Eh bien ! je serais curieux d’apprendre comment cela se fait.

« — C’est très-simple. Je suppose que vous avez deux commis dans votre magasin, tous deux robustes, assez intelligents, mais sans aucune expérience, ne sachant rien des difficultés de la vie, et ne songeant pas à s’établir ; deux écervelés qui pensent que les alouettes leur tomberont toutes rôties dans la bouche.

« — Monsieur, vous les connaissez bien ; ils sont tous comme cela.

« — Et nous aussi, mon cher monsieur. Nous venons au monde avec une pente pour la religion du Dieu des bonnes gens. Mais vous qui savez la vie, homme expérimenté, bon patron, vous voulez le bien de ces enfants : vous les exhortez à travailler, vous l’exigez même, et s’ils ne vous obéissent pas...

« — A la porte !

« — Malgré le Dieu des bonnes gens. Vous exigez qu’ils fassent leur besogne, vous l’exigez pour vous et pour eux, et, s’ils s'y refusent, vous les renvoyez... C’est ce que l’on appelle l’excommunication.

« — Voilà une chose particulière ! Je n’y avais pas songé.

« — On ne songe pas à tout. Vos jeunes gens donc, craignant d’être chassés, travaillent, font leur devoir.

ÉTUDE DE BOURGEOIS

Peut-être quils s’ennuient un peu ; vous n’y prenez pas garde. Ils sont au monde pour travailler; leur travail profite aux autres et à eux-mêmes. Passant leur temps à s’amuser, ils ne tarderaient pas à être beaucoup plus malheureux, et ils le seraient pour toujours. Ennuyés ou non, ce sont d’honnêtes garçons, de bons commis : tout annonce qu’ils réussiront ; vous êtes content d’eux, vous vous promettez de les avancer, et par la suite de les aider de votre amitié, de vos conseils, au besoin de votre bourse. Mais voici une autre affaire.

« Un jour, ils vous déclarent qu’ils ne sont pas satisfaits de la nourriture que vous leur donnez, ni du repos que vous leur permettez...

« — Parfait ! Je les reconnais, les cancres ! Moi, monsieur, qui ai fait mon apprentissage au pain sec, j’entends des goinfres de jeunes gens protester contre le bouilli et les légumes.. .

<k — Us disent que c’est contraire à leur tempérament ; il voudraient que les repas fussent plus longs, la table plus chargée. Us demandent du rûti, de la volaille, du vin de Bordeaux, du dessert, du café...

« Etle pousse-café ! Oui, monsieur, vous croyez que je ris : ils voudraient le pousse-café ! Vous verrez qu’ils en viendront aux liqueurs fines.

C( — Et après qu’ils auront mangé tout cela, ils réclament encore un quart d’heure pour chanter le Dieu des bonnes gens. Aces demandes que répondez-vous?

« Je les envoie crever de faim dans la rue, monsieur,

aussi vrai que je me nomme Oscar Plumeret, et je forme une coalition avec tous les patentés de ma partie, pour

ÉTUDE DE BOURGEOIS

que jamais aucun de nous ne reçoive chez lui un seul de ces grugeurs !

« — Ce serait les damner autant qu’un homme le peut faire, et vous ne puniriez pas si rigoureusement un péché de jeunesse. Vous leur feriez voir que la bombance nuirait à leur travail et même à leur santé; vous leur ordonneriez de se contenter du bœuf et des légumes, et vous finiriez par leur déclarer que c’est à cette condition que l’on reste chez vous.

« — Voilà où j’appuierais.

« — Le plaisir est plus persuasif que la raison ; ni l’un ni l’autre ne se rend à vos arguments ; mais l’un obéit, l’autre résiste. Le premier laisse accumuler entre vos mains le prix de ses services; le second dépense tout en festins dans les moments de vacance que vous lui accordez ou qu’il peut dérober. Suivez bien. Le premier s’en est rapporté à votre jugement. Il s’est dit : Le patron est plus sage que moi; il a ses motifs pour ne pas vouloir que je m’amuse. Et là-dessus il a parfaitement abdiqué sa volonté. Le second a raisonné. Il s'est dit : La jeunesse n’a qu’un temps et la vie est incertaine; rien ne m’assure que je vieillirai; il faut que je m’amuse pendant que je suis en vie et pendant que je suis jeune. Pourquoi le patron veut-il m’empêcher de me régaler et de me réjouir? Quel mal lui fais-je en mangeant de bonnes viandes et en buvant de bon vin?... Maintenant, monsieur Pluminet.

« — Plumeret, Oscar Plu-me-ret.

« — Maintenant, monsieur Plumeret, vous voyez d’ici la fin de l’histoire. Le garçon qui n’a pas raisonné vous

ÉTUDE DE BOURGEOIS

succédera et épousera mademoiselle votre fdle. L’autre, sur les fredaines duquel vous aurez longtemps fermé les yeux, finira, de raisonnements en raisonnements, par crocheter votre caisse pour y trouver de quoi fournir à ses repas, et vous serez obligé de le mettre à la porte et peut-être de le livrer à la police. Lequel des deux aura été le plus raisonnable ? Il me semble que c’est celui qui aura le moins raisonné. »

Nous eûmes encore le plaisir de voir la dialectique de M. Plumeret en défaut. Mais on peut dire du quartier Saint-Denis ce que l’on disait de l’Afrique au temps des Romains : Nutrix causidicorum. C’est une pépinière d’ergoteurs, et il s’y forme des avocats sur lesquels l’incrédulité pourra compter longtemps. Ils ont des ressources d’argumentation pour désarçonner tous les Pères de l’Église.

« Je comprends parfaitement la supposition que vous faites, nous dit Oscar après s’être gratté le front. Cependant je ne vois pas quel rapport cela peut avoir avec le gras ou le maigre, et j’ai toujours dans l’idée que Dieu ne saurait vouloir empêcher un bomme qui en a les moyens de faire gras le vendredi. »

A mon tour je fus démonté. M. Plumeret reprit triomphalement sa place dans la voiture qui venait de nous rejoindre, et Étienne me dit en riant :

« Voilà pour t’apprendre à parler en paraboles. »

ÉTUDE DE BOURGEOIS

Page 1