‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 43 sur 100 · MOÏSE · texte numérisé non relu

MOÏSE

Les Hébreux luttent contre le désert avec toute la faiblesse de l’homme sensuel; Moïse lutte contre le désert et contre son peuple avec toute la fermeté de l’âme assistée d’en haut, mais aussi avec la prudence et par conséquent avec les angoisses cachées qui sont toujours le partage des plus confiants et des plus forts. L’erreur et la malice de l’humanité, représentéespar les négations, les doutes, les interprétations de la fausse science, viennent, après des siècles, renouveler les vieux outrages d’Israël, lutter comme lui contre la main bienfaisante qui tour à tour châtie, dompte, abat, relève, et, par des épurations successives, conduit à la terre de paix et de lumière l’esclave indocile qu’elle veut délivrer. Hélas ! que Dieu est terrible, mais que l’homme est mauvais ! Hélas! que l’homme est faible et fou, mais que Dieu est patient et tendre ! N’était-il pas plus facile aux Hébreux de se laisser conduire, après tant de preuves d’amour et tant de leçons vengeresses que Dieu leur avait prodiguées? Ne nous serait-il pas plus aisé de croire que de nous jeter à l’aventure dans ce désert plein d’affreuses misé-

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res et d’absurdes mirages où nous pousse une seule négation?

Il faut traverser le désert pour arriver aux richesses de Chanaan. Il faut souffrir de faim et de soif, il faut rencontrer l’Amalécite, il faut garder dans son cœur de lâches regrets pour les douceurs de la servitude; il faut attendre, voir éloigner le but, et cependant marcher, étouffer tout murmure, espérer contre toute espérance, croire en dépit de ses yeux, ou périr. Dieu ne veut dans son royaume que des cœurs éprouvés. Lorsque M. de Laborde déroule le désert et note tant de marches et de contre-marches, à travers ces lieux désolés, combien Moïse nous paraît tout à la fois plus faible et plus grand que ne semble le montrer d’abord son héroïque récit ! Et quelle peinture de la vie humaine dans cette vallée de larmes où nous ne faisons que passer! Dieu assiste Moïse, et cependant le laisse à lui-même; la colonne lumineuse marche devant lui, et néanmoins il s’égare; il sait qu’il arrivera, mais il sent la fatigue et le poids du jour; la mer lui fait un passage, le rocher lui donne de l’eau, la morne aridité du ciel laisse pleuvoir la manne; mais Madian l’abandonne et Amalec le défait. On le voit constamment assez grand pour conserver l’alliance du Seigneur, assez faible pour avoir besoin de sa pitié. Dans les circonstances ordinaires, c’est un politique profond, un magistrat plein de sagesse, un chef aussi ferme que prévoyant ; Dieu ne pouvait confier son peuple à des mains plus habiles ; tout ce que 1 homme peut faire, Moïse le fait. Mais voici un de ces périls que nul pouvoir humain ne peut surmonter, une de ces nécessités

auxquelles nulle sagesse ne peut pourvoir, alors Dieu se manifeste, l’homme s’anéantit. Moïse n’est plus qu’un enfant qu’il faut mener par la main: voilà sa faiblesse ; mais c’est un enfant qui se laisse mener : voilà sa grandeur. Fragile instrument d’un miracle qui dépasse son pouvoir et ses attentes, d’un mot, d’un geste il brise les immuables lois de la nature, et il sent qu’il n’est rien; et ce sentiment, en apparence si naturel, est pourtant la vertu immense qui fait la perfection des saints. Vivant spectacle où nous retrouvons, de la part du Maître et de la part du serviteur, tout ce que nous savons de la vie des élus ; exemple toujours le même et toujours nécessaire, qui résume en trois mots le secret du succès en toute chose entreprise ici-bas pour le salut des âmes et la gloire de Dieu : Amour , obéissance , sacrifice.

Un jour, l’esprit occupé de la conduite de Dieu sur Moïse et sur son peuple, j’ouvris au hasard l’Évangile de saint Jean, et mes yeux tombèrent sur le chapitre ix, dans lequel l’apôtre fait cet adorable récit de la résurrection de Lazare, où l’on voit Jésus pleurer. Ce qui me frappa le plus, ce ne furent ni les magnifiques expressions de la foi de Marthe et de la foi de Marie : Seigneur si vous eussiez, été ici , mon frère ne serait pas mort! ni ce mot des Juifs: Voyez comme il l'aimait! ni ce murmure : Ne pouvait-il pas empêcher qu’il mourût ! ni tant d’autres détails faits pour remplir l’âme de confiance et d’amour. Je fus comme ébloui d’une simple circonstance que jusqu’alors je n’avais point remarquée: Jésus, s’adressant aux parents de Lazare, leur dit d’ôter la pierre placée sur le tombeau. Marthe se récrie :

RÉSURRECTION ü’UNE VILLE.

« Mais, Seigneur à quoi bon? pourquoi faire ôter cette pierre? croyez-vous que Lazare va sortir du sépulcre où nous l’avons descendu? Il y est depuis trois jours, et déjà s’exhale l’odeur de la mort. » Aux objections de Marthe Jésus se contente de répondre : Si vous croyez, si vous obéissez à ce que j'ordonne, vous verrez la gloire de Dieu. Les assistants obéissent; avec une foi supérieure à tous les conseils de la raison et des sens, ils ôtent la pierre. Voilà ce qui est au pouvoir des hommes; ce n’est rien, mais c’est un acte de foi : à Dieu de faire le reste. Et Dieu alors se montre ; il commande à la mort; la mort, obéissante, rend sa proie.

Otez la pierre ; et plus loin, quand Lazare se lève, les pieds et les mains enveloppées : Déliez-le. N’est-ce pas le même Dieu qui conduisait Moïse, qui ouvrait devant lui les ondes, qui faisait marcher la nuée lumineuse, qui changeait en fontaine d’eau vive le rocher stérile, qui convertissait en eaux douces les eaux amères? N’est-ce pas le même Dieu qui assiste tous les saints, ou plutôt qui daigne se faire assister d’eux en tant de grandes choses qu’il ne cesse d’opérer, afin qu'ils aient foi et qu’ils soient récompensés de leur foi par une surabondance de foi?

Le plan de M. Léon de Laborde ne le menait pas à ces sortes de considérations; mais elles naissent, naturellement de son livre, et c’est en grande partie pourquoi, malgré mon incapacité, je le juge savant. Car ce parfum de piété qu’il laisse dans l’esprit est l’odeur de la bonne science, laquelle, comme tout ce qui est vrai, doit emporter nos pensées vers Dieu.

1 62 RÉSim\luiiuii D UNE VILLE.

IN VERBO AUTEM TUO LAXABO RETE.

0 mes amis, qui avez travaillé si longtemps dans cette ville à ôter la pierre , et qui enfin l’avez ôtée, voyez si vous avez bien fait et si vous pouviez mieux faire! Plusieurs vous ont dit au début : « Vous perdez votre temps, vous vous faites moquer, vous ne gagnerez rien. » Quand même il en eût été ainsi, vous auriez toujours gagné d’obéir à Dieu : c’est quelque chose pour l’autre vie, et même pour celle où nous sommes ! Vous auriez mis dans vos cœurs le baume purifiant et durable d’un bon dessein; vous vous seriez occupés, ne fût-ce qu’en vain, d’une œuvre rude et grande, et cet exercice procure à l’âme des forces dont elle trouve toujours l’emploi.

Mais vous avez fait un gain plus manifeste, et voilà qu’après toutes vos peines vous avez ressuscité, par la grâce de Dieu, beaucoup de gens et beaucoup de choses. Sans vouloir tout énumérer, cette Chartreuse rétablie, ces Jésuites réintégrés, ces Oblats et ces Rédemptoristes appelés, ce couvent de Saint-Dominique et cet Ouvroir

créés, ce sont des oeuvres; et je ne vois guère en quoi vous auriez pu servir mieux.

Et vous avez fait cela, et vous ferez davantage, sans intrigues, sans mensonges, sans trahisons, sans calculs flétrissants ; vous ne vous êtes pas divisés, mais au contraire vous vous êtes aimés et appuyés les uns les autres ; vous avez fait du bien et point de mal ; et, si vous êtes méprisés, ce n’est que des sots; haïs, ce n’est que des méchants; et, quand vous mourrez, vous ne mourrez point les mains vides, vos œuvres ne périront pas avec vous.

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