LE GHATEAD ET LES HÔTES
On arrive au château par une avenue de vieux platanes. L’édifice est vaste, noble, orné à l’intérieur de tableaux et de curiosités rapportés de longs et intelligents voyages. Dans le village, il y a des familles d’artisans dont cette construction, vieille d’un siècle, a fondé l’honnête fortune. Un grand parc entoure le château ; une jolie rivière coule dans ce grand parc; de plantureuses prairies, des collines boisées forment l’horizon. Là, notre ami, entouré de sa femme et de ses enfants, vit heureux,
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aimé de ses domestiques et de ses voisins du village. Les pauvres y trouvent du pain, les malades des secours, ceux qui ont besoin de conseils des conseils, ceux qui ont besoin d’appui un appui. Abattez la noble maison, semez le parc en pommes de terre; il n’y a plus rien pour les arts, rien pour les malheureux, rien pour l’hospitalité.
L’honnêteté du peuple, entretenue par la charité et par l’exemple du château, a préservé ce canton des souffles de haine qui courent sur toute la France. Ici les cœurs sont chrétiens et reconnaissants; le socialisme n’a point entamé les esprits. Personne ne grince les dents contre le possesseur de ces richesses et ne hurle ces paroles que les pauvres murmuraient déjà du temps de Job : « Qui me donnera de sa chair? »
Notre ami, — nonnnons-le Sylvain, — est un de ces obstinés qui ont eu le génie de ne vouloir pas s’avancer dans le monde. Il n’a jamais souffert qu’on lui parlât d’industrie ni de banque. Un jour ses parents, profitant d’un moment de faiblesse, le coulèrent dans les emplois. Il se tira de carrière à la première révolution qui passa, et se fit des opinions exaltées, pour éviter d’être repris par les honneurs publics. Il est pieux, instruit, gai. Il aime sa femme, ses filles, ses pauvres, sa terre; il trouve que c’est assez bien employer sa vie de la donner à tout cela. Il sait étudier, apprendre, causer; il sait conter une histoire, il sait l’écrire; mais surtout il sait avoir des amis.
Majestueuse et sereine comme une matrone des premiers temps, Suzanne est respectueuse pour son mari,
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tendre pour ses enfants, compatissante aux pauvres du bon Dieu. Rien n’est plus simple et plus humble que cette grande dame. Nul accident n’altère sa paisible humeur, douce à toutes les traverses et à toutes les contradictions, voilée pourtant d’une tristesse qui se lit jusque dans son sourire : elle a perdu un fils.
Adrienne sera la digne fille d’une telle mère. Elle est élancée, fraîche, blonde, innocente. Tous les arts charmants 1 ont douée dès le berceau. Elle aime la musique et l’histoire, et s’épanouit en joie dans ce beau château dont elle est vraiment la reine. Tant d’éclat, tant de faveurs, tant d'amour, n’ont gâté ni son cœur ni son esprit. Elle n’a point d’orgueil, point de vanité, point de caprices. La raison et l’humilité apparaissent à travers ses naïfs enchantements. Parmi les joies qui la bercent, elle étudie en chrétienne le secret de sa destinée. Que Dieu parle, elle obéira; elle prendra un engagement éternel avec le devoir qui lui sera montré. Épouse austère ou vierge fidèle, elle suivra son chemin jusqu’à la mort; elle traversera les séductions du monde et ne les verra même pas.
Avec nous, se trouvaient au château Cyprien et Thérèse, parents de Sylvain. Cyprien était protestant. Thérèse ne l’avait jamais prêché; elle s’est contentée de suivre la méthode indiquée par saint Pierre : « Femmes,
« soyez soumises à vos maris, afin que ceux qui ne « croiraient pasà la parole del’Évangile lui soient gagnés « par la voie du bon exemple, lorsqu’ils viendraient à « considérer la pureté de votre conduite, jointe au res- « pect que vous avez pour eux. »
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Cyprien a cédé au bon exemple. Il est si ferme catholique, et si droitement et naturellement, qu’on ne peut s’expliquer comment il ne l’a pas été toujours. C’est une douceur d’âme et une modestie parfaites. Il ne parle que de ce qu’il sait et n’en parle qu’avec calme. Si on croit le savoir mieux, il écoute et vous redresse ensuite tout modestement, pour achever, dit-il, de s’instruire.
Dieu, qui l’aimait d’avance, lui a donné une femme gaie et sage, faite pour rire au monde, pour aimer et prier dans le secret de la maison. Nous avions changé le nom de cette aimable Thérèse ; nous l’appelions Madame Contente. Elle est contente, en effet; contente de son mari, contente de ses enfants, contente de son sort, contente, enfin, d’elle-même, et avec raison, quoi qu’en dise sa piété. Elle a une ambition ; elle veut devenir sainte. Elle y travaille, mais sans effort apparent, sans forcer ni déguiser son allègre nature.
Nous lui disions :
« Vous n’y êtes pas, vous n’y viendrez pas. Vous êtes trop gaie. Quoi! prétendre à la sainteté avec des robes à volants, avec un château, avec un mari qui vous aime, des enfants qui viennent bien, et toujours un mot plaisant sur les lèvres !
« — Hélas! répondait-elle, est-ce ma faute? Dieu me veut heureuse; je le suis, je l’ai toujours été, et cela me plaît beaucoup. Ne puis-je donc pas me plaire à la volonté de Dieu? Tout se peint à mes yeux d’une façon joyeuse; tout se tourne à joie dans mon cœur, même de connaître mes péchés et de les pleurer. Si je vais chez un pauvre, j’y vais avec joie, je pleure avec lui, mais je
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reviens joyeuse de l’avoir visité et assisté. Si je rencontre un impie, je suis troublée et affligée outre mesure, mais encore plus heureuse d’être chrétienne. Si l’on me gâte une belle robe, je suis ravie de perdre le plaisir que j’avais à la porter; mais, avant qu’elle fût gâtée, je n’avais jamais songé à ne pas la porter avec plaisir. Ce cher et introuvable malheur, je ne l’ai espéré qu’un moment dans ma vie. Cyprien devint distrait, inquiet, presque triste. «Bon, pensai-je, il me prend en aversion, peut-être qu’il finira par me martyriser... » Il a fini par me dire qu’il se faisait catholique. Le sournois! loin de travailler à ma sainteté, il travaillait à la sienne. Il s’est fait catholique sans que j’aie pu m’affliger de le voir protestant ; car du premier jour j’ai connu mon sire; je n’ai pas un instant douté que ce prétendu protestant ne fût un catholique encore vert que Dieu mettait à mûrir sous ma garde. C’est désolant, je suis vouée au bonheur ! »
Assurément c’est un beau spectacle que celui de la vertu aux prises avec l’adversité ; mais la vertu dans le bonheur et dans la paix, la vertu honorée, heureuse, récompensée des hommes et de Dieu, c’est un beau spectacle aussi ! Il est beau et il est salutaire. Car le bonheur est encore un effet de la sagesse plutôt qu’un présent de la destinée: il se compose encore, pour la part principale, de beaucoup de modération et de résignation ; et les sources les plus abondantes n’en sont ni la richesse, ni la santé, ni l’éclat de l’esprit, ni la beauté corporelle, mais la bonté et la charité.
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