LÆS ROMANCES B'ULRIC PINSON
« Ah ! madame, dit Etienne, avec quel plaisir je vous ai entendue !
« J’avais un ami, nommé Ulric Pinson, sous-chef de bureau et poëte. Il faisait des romances dont un autre pinson, nommé Douillet, composait la musique, et qu’un troisième pinson, nommé Canard, saupoudrait d’une lithographie. Ces trois pupilles des Muses vendaient le tout à un marchand qui donnait à chacun d’eux trentetrois francs trente-trois centimes, et qui lançait l’œuvre dans le monde. C’était toujours le même prix, et toujours la même chose : un monologue qui traitait de l’éternité de l’amour. Douillet y incrustait des bémols, Canard l’illustrait d’une figure de femme qui avait la bouche moins grande que les yeux et des cheveux pendants en oreille de chien. Aucun ne sortait jamais de là; Pinson surtout s’y tenait, malgré quelques réclamations des autres. « Pinson, disait le pauvre Douillet, tu es ennuyeux ; tu « me fais toujours du Lamartine; ça ne varie pas l’inspi- * ration. Donne-moi donc du Musset! — Moi, disait
LA VIE DE CHATEAU
« Canard, je voudrais un peu de drame ! » Pinson était de bronze et persévérait dans les sentiments doux. Il taillait sa plume, se coulait dans ses garde-manches en percaline noire, prenait le papier du Gouvernement et écrivait en anglaise quelque chose sur l’éternel amour. Il y avait toujours un ange, un cœur et un pleur. Que ce malheureux nous a fait rire ! C’était l’homme du monde le plus rangé. Il se vantait de n’avoir jamais oublié son parapluie, et il n’aimait pas une couturière nommée Hortensia, qu’il a épousée. Son mariage lui a inspiré trois romances : une sur la première entrevue, une sur le oui fatal, la troisième sur la mort de son premier enfant, qui n’est pas né. Dans chacune de ces romances il y a un amour éternel, un ange, un cœur et un pleur, et toutes trois, s’il vous plaît, ont fait fureur. '
« Or, madame, un soir, dans un très-beau salon, voilà une très-belle comtesse, grande, bonne, parée, illustre, que vous dirai-je ? un cygne à plumes de paon, un air de reine, une voix de poëte, et, pour compléter l’éloge, un esprit de femme ; voilà cette filleule des fées qui se met au piano et qui nous chante une poésie de Pinson. Oui, madame, paroles de Pinson, musique de Douillet, lithographie de Canard ! Je vous assure que tout le charme de sa voix, toute la splendeur de sa beauté ne parvenaient pas à en faire quelque chose de supportable, et l’éclat incontesté de sa vertu n’en faisait rien d’innocent.
« Sans doute, s’il n’y avait eu là, pour écouter, que des hommes et des mères de famille, la pinsonnerie serait restée ce que son auteur l’avait faite, une pure bêtise ;
LA VIE DE CHATEAU
mais le salon était plein de grandes petite sfilles, dont deux ou trois regardaient en dessous.
« Pinson prenant la parole et révélant son cœur en pareille compagnie ! Pinson, l’époux d’Hortensia, interprété par une comtesse!.. Je ne pouvais digérer la scène. Pinson se transfigurait. J’avoue que personne ne paraissait choqué. L’ange, le cœur, le pleur passaient comme un verre d’orgeat; cela semblait tout simple, et l’on n’y prenait pas plus garde qu’à un sujet de pendule. Par parenthèse, la pendule représentait madame de La Vallière aux pieds de la croix, et Louis XIV aux pieds de madame de La Vallière. Sujet monarchique et religieux.
« La romance finie, grands compliments de tous côtés. Charmant! adorable! divin! et autres extases pinsonniques. C’est bien leste de se moquer de Pinson; c'est rire au nez de beaucoup d’honnêtes gens !
« J’avais désiré entendre chanter la comtesse, et je crus que je lui devais aussi quelque fadeur. J’avançai, le courage ne manqua. Il me sembla que Pinson était là, que c’était lui qui allait recevoir mes hommages. Quelle revanche de ses chants exécutés par moi quand nous étions du même bureau! je restai bouche close, non sans un peu d’embarras. La comtesse voulut s’en amuser.
« Eh bien ! me dit-elle, j’ai chanté, vous m’en avez priée ; « voyons votre compliment. — Hélas! madame, vous avez « été parfaitement bonne de chanter, vous avez chanté « parfaitement, et jevous serai parfaitement obligé si vous « me dispensiez d’en dire davantage. — C’est parfait, dit- « elle, continuez. — Que m’ordonnez-vous, madame? J’ai « une opinion sur les romances... — Vous n’aimez point
LA VIE DE CHATEAU
« les romances? — J ëT avoue en tremblant, madame. — « Pas même celles que je chante? — Celles-là, madame, « moins que les autres, je le dis hardiment. — C’est « comme moi ; mais il faut voir vos raisons. Vous ne me « direz point que je chante mal ; c’est ce que j’ai chanté « qui vous déplaît. Qu’est-ce que j’ai donc chanté? Allons ! « ne craignez pas de me rendre un service. — Eh bien! « madame, vous avez chanté ce que pour rien au monde « vous ne voudriez dire. »
«Elle réfléchit, un instant, me tendit la main et reprit: « Je vous écoute.
« — Véritablement, madame, continuai-je, c’est un ser- « vice que j’ose essayer de vous rendre. Comment se « peut-il que votre mémoire retienne et que votre voix « répète ces platitudes? Que trouvez-vous donc là-dedans ? « — Rien du tout; des sons. — Mais ils ont un sens. Pre- « mièrementvous faites tort au bon goût, aux beaux vers, « quand vous daignez redire ces rimes fades, alignées par « une main vouée à la tenue des livres.. Ah! si vous con- « naissiez Pinson ! — Quel Pinson ? — L’auteur de tout « cela, madame; un employé, une ombre jaune qui va et a revient de son bureau à sa chambre, le parapluie sous « le bras. Rien dans la tête, rien dans le cœur, rien sur le « visage. En même temps que son parapluie il porte un « dictionnaire des rimes, d’où il lire des poésies qu’on lui « paye trente-trois francs, et que les belles dames vont « chanter en belle parure, pour charmer le beau monde « et faire mourir de chagrin les vrais poètes. Ce soir, « madame, quand vous serez seule, récitez-vous à haute « voix la romance de Pinson, en pesant un peu les mots.
LA VIE DF. CHATEAU
« Votre prière n’y perdra rien. Pinson parle de ciel et « d’amour; vous verrez s’il a jamais jeté un regard vers « le ciel, jamais senti battre son cœur. Mais les mots y « sont ; ils forment un scabreux mélange sur lequelje crois « au moins téméraire d’attacher l’attention des enfants « sérieuses qui sont ici. Dans quelques années, lorsque « votre fille aura quinze ans, vous plairait-il qu’on vînt « lui dire ou lui chanter qu’il faut aimer, que l’amour est « le bonheur, qu’ily a des messieurs et des mademoiselles « sur la terre qui s’appellent entre eux des anges, qui se « disent que l’amour est éternel? Et quand c’est vous qui « donnez un charme à ces sottises, vous si pieuse et si « honorée, qui voulez-vous qui les blâme ?
« — Vous avez raison, me répondit la comtesse. Je savais « bien que ces romances me plaisaient peu, mais je ne h cherchais point à m’en rendre compte. J’ai toujours « entendu chanter cela; je l’ai chanté comme les autres. « Je ne crois pas qu’il en résulte grand dommage. Toute- « fois, il est vrai que c’estabsurde. Faute d’y songer, nous « autres chrétiens, nous devenons païens dans ce monde <' païen. En vérité, je ne souhaite pas du tout que ma fille « fasse valoir les rêveries de M. Pinson. Et de quel droit « chanterais-je ce que je ne voudrais pas que ma fille « chantât? Adieu, monsieur Pinson ; nous ne voguerons « plus dans votre nacelle... Mais qu’est-ce que je lui ferai « chanter, à ma fille ; car il faut qu’elle chante? — J’ose « vous demander si vous y voyez une grande nécessité? « — Très-grande. Toutes ces petites filles chantent; elles « ont de petits succès. Que se passerait-il dans le cœur « d’une enfant qu’on priverait de ces légères louanges? 11
LA VIE DE CHATEAU
« s’y ferait de terribles émeutes ! Et savez-vous ce que « l’on dirait charitablement? Que je suis jalouse de ma « fille. On aurait l’art de lui faire entendre cela.
» — Pour moi, madame, plutôt que d’apprendre Pinson « par cœur, je chanterais la Marseillaise. Mais une jeune
< fille peut chanter des cantiques. — Dans le monde ! Y « pensez-vous? — Ah ! le monde! Cependant, madame,
< pourquoi pas des cantiques ? Racine, Corneille, Jean- « Baptiste Rousseau, en ont écrit d’admirables. Vous y « pourriez adapter quelques vieux airs des maîtres, ou les « faire noter par un musicien intelligent, et je me perce suade qu’ils passeraient tout aussi bien que les langueurs « de mon camarade Pinson. Ce serait une victoire pour le « bon goût et pour les bonnes moeurs, madame la com- « tesse, si vous mettiez à la mode ces chants graves et « purs. Vous pourriez d’abord ne pas vous borner aux « cantiques, et même ne les aborder que de temps en « temps. Vous trouveriez dans les poètes de jolies et inno- « centes choses à faire chanter par ces voix ingénues. « Voyez ce qu’on y gagnerait: de belles pensées, un beau « français, harmonieux, élégant, facile à prononcer, et « point de mauvais souvenir; ou du moins aussi peu de « mauvais souvenirs que possible... »
Étienne se tut.
cf El puis ? dit Thérèse.
« — Et puis, madame, cette belle comtesse me promit d’y songer... Et c’en est là ! Je suis réduit à imaginer la joie qu’éprouveraient quelques rares amis des beaux vers, qui fréquentent les salons, si, un soir, voyant au piano une jeune femme, ils entendaient :
LA VIE DE CHATEAU
L'oiseau vigilant nous réveille,
Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit;
•ou :
Source délicieuse, en misères féconde,
Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés ?
« Mais, depuis deux ans que j’ai donné cet assaut aux grâces pinsonnières, je n’ai pas appris que la bonne poésie ‘ait remporté le moindre avantage, ni même fait la moindre tentative ; et, pour dire la vérité, je crois que Pinson a vaincu.
« C’est bien beau, pourtant, le psaume que vous nous chantiez tout à l’heure ! il me semble que ceci encore pourrait être dit dans un salon, sans faire de mal à personne :
L’oiseau vigilant nous réveille,
Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit ;
Jésus se fait entendre à l’âme qui sommeille,
Et l’appelle à la vie où son jour nous conduit.
« Quittez, dit-il, la couche oisive « Où vous ensevelit une molle langueur;
« Sobres, chastes et purs, l’œil et l’âme attentive,
« Veillez; Je suis tout proche et frappe à votre cœur. »
Ouvrons donc l’œil à la lumière ;
Levons vers le Sauveur et nos mains et nos yeux ;
Pleurons et gémissons : une ardente prière Écarte le sommeil et pénètre les deux.
LA VIE DE CHATEAU
0 Christ, ô Soleil de justice !
De nos cœurs endurcis romps l'assoupissement ; Dissipe l’ombre épaisse où les plonge le vice,
Et que ton divin jour y brille à tout moment.
Gloire à toi, Trinité profonde,
Père, Fils, Esprit-Saint ; qu’on t’adore toujours,
Tant que l'astre des temps éclairera le monde,
Et quand les siècles même auront fini leur cours !