LA POÉSIE DU MONDE
« ^ue c’est beau ! s’écria Gyprien. Ges vers coulent d’une source forte et tranquille, ils ont la douceur et la majesté de la prière, ils embrassent sans aucun effort le poids du dogme. Je ne les puis lire sans me représenter Jean Racine portant la croix lorsqu’il jouait à la procession avec ses enfants.
i « Mais, pour revenir à notre projet de faire chanter de pareils vers dans nos salons, ne l’espérez point. La muse de Pinson y règne pour longtemps, peut-être pour toujours. Racine et Corneille, quoique inconnus de la
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plupart des auditeurs, leur paraîtraient trop vieux ; ceux qui passent leur vie à écouter la litanie que recommence éternellement Pinson les trouveraient monotones. Il y aurait des sages qui se scandaliseraient, disant que c’est profaner le nom de Dieu que de le prononcer dans le monde, au milieu des femmes en toilette. Quand c’est Pinson qui le nomme, passe ! on connaît ce Dieu-là : c’est le Dieu de l’endroit, un Dieu des Bonnes Gens, arrangé pour piano. Mais le vrai Dieu... il ferait fuir les amours!
« — Je vous entends, reprit Étienne. Je ne suis que trop de votre avis. Cependant je caresse toujours ma chimère. Il y a dans la poésie française de quoi satisfaire tous les goûts délicats et inspirer amplement les musiciens. Nous possédons des poètes religieux d’un très-noble talent, quoique peu célèbres ; si le succès les attirait un peu, ils feraient naturellement des choses nouvelles, à peu près « au goût du jour, » sauf la sottise et l’immodestie. L’harmonieux Reboul, Victor de Laprade, Violeau, Turquety, Octave Ducros ouvriraient la voie. Savez-vous que ce sont de vrais poètes, pleins de feu, pleins d’invention et de grâce? Ils ont des vers qui égalent les plus beaux de notre langue, des strophes magnifiques. Vous connaissez les belles inspirations de Reboul. Violeau, cette âme si douce, si naïve, si humble, est de ces hommes qui naissent pour chanter. C’était un pauvre enfant de matelot, le fils orphelin d’une mère indigente. Sans art, sans étude, il donna des vers que ne désavouerait pas toujours Racine et que n’aurait jamais trouvés maître Nicolas. Non que je veuille dire du mal de Nico-
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las ! mais enfin Nicolas n’esl pas venu au monde pour consoler ni pour attendrir.
« Je vous enverrai le livre de Yioleau, vous y trouverez de petites pièces d’une grâce achevée. Madame Thérèse les chantera comme si elle les avait composées entre 1 image de la sainte Vierge et le berceau de ses enfants.
« Je compterais beaucoup sur Turquety pour ces pièces à chanter qui devraient remplacer tant de mièvreries impertinentes. Je veux vous dire un de ces morceaux. Imaginez une mélodie grave, une voie douce, et écoutez :
Venez, vous dont la vie est aride et brûlante Comme un désert sans eau, sans grâce, sans beauté;
Voici la source consolante De l’éternelle vérité.
Voici le seul miroir où brille en traits de flamme L’image du seul Dieu qu’adore le chrétien ;
Voici la foi qui guérit l’âme,
Voici l’espoir qui la soutient.
Accourez, accourez, vous que la foule blesse,
Vous qui cherchez au monde un abri calme et sûr ;
Venez laver voire faiblesse Dans les torrents de l’amour pur
Accourez, pauvres cœurs ! — Cette source féconde Etanchera la soif qui vous mène au tombeau :
Toutes les richesses du monde Ne valent pas sa goutte d’eau.
« Voilà de beaux vers, bien frappés, chantants ; ils n’ont que le délaut inévitable de la poésie française, quelques
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chevilles par-ci par-là ; el l’on en trouverait peu, même chez les maîtres, où cette tache de nature se montre moins. Croyez-vous que ni nos belles dames ne pourraient chanter cela, ni nos beaux messieurs l’entendre ?
« — J’en suis convaincu, reprit Gyprien. Vous ne connaissez pas le monde, cher Etienne. Vous l’avez traversé; moi, je l’ai fréquenté, j’en suis. Le monde, pris en masse, est pour Pinson. Les poêles dont vous parlez ne sont pas eonnus dans le monde, même des gens de bien ; mais ces gens de bien, comme les autres, connaissent, goûtent, applaudissent, — au moins par ton, — les plus insolents et les plus débordés, qui ne les valent d’aucune manière. Sur dix dames du premier rang, vous en trouverez bien six ou sept, peut-être huit, qui chanteront Pinson plus volontiers que Lamartine, et qui préféreront, au fond de l’esprit, un roman d’Eugène Sue à un conte de Mérimée. Quant à vos chrétiens, si sur dix femmes du monde vous en trouvez une pour les apprécier, vous serez trop heureux, et je doute que celle-là ait le courage de les vanter ; elle n’aura pas surtout le courage de les chanter. Elle deviendrait tout simplement ridicule. Voilà un genre d’héroïsme qu’il ne faut en aucun temps demander à aucune femme, dans aucun monde, excepté le monde saint, qui brave aussi ce martyre-là. Mais le monde saint ne chante pas au piano pour les cravates blanches. Que vos poètes donc se résignent : le monde n’a rien pour eux que des mépris.
« Ce destin leur a été annoncé par M. Hugo... Rome alors honorait ses vertus. Il n’a pas eu assez de courage pour le braver, et vous vous étonnerez qu’il ait eu assez
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d’esprit pour le prédire. Voici comme il avertissait, eu très-pauvre langue, un poète chrétien :
Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poète Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète !
Que Moïse, Isaïe apparaisse en vos champs :
Ces peuples, qu’ils viendront juger, punir, absoudre,
Dans leurs yeux pleins d’éclairs méconnaîtront la foudre Qui tonne en éclats dans leurs chants.
Ils iront en vain par les villes publiant la puissance, les bienfaits et les justices de Dieu; en vain ils parleront de l’éternité. Le monde se rira d’eux et se demandera si même ils sont poètes.
Nos sages répondront : « Que nous veulent ces hommes ?
« Ils ne sont pas du monde et du temps où nous sommes.
« Ces poêles sont-ils nés au sacré vallon ?
« Où donc est leur Olympe? où donc est leur Parnasse ?
« Quel est leur dieu qui nous menace ? a A-t-il le char de Mars ? a-t-il l’arc d’Apollon ?
« Pourquoi dâns nos plaisirs nous suivre comme une ombre ?
« Pourquoi nous dévoiler, dans sa nudité sombre,
« L’affreux sépulcre ouvert devant nos pas tremblants?
« Anacréon, chargé du poids des ans moroses,
« Pour songer à la mort se comparait aux roses « Qui mouraient sur ses cheveux blancs.
« Virgile n’a jamais laissé fuir de sa lyre « Des vers qu’à Lycoris son Gallus ne pût lire ;
« Toujours l’hymen d’Horace au sein des ris est né... »
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Voilà de quels dédains leur âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes !
Et puis tu les verrais, vainement irrité,
Continuer, joyeux, quelque festin folâtre,
Ou, pour dormir aux sons d’une lyre idolâtre,
Se tourner de l’autre côté.
« M. Hugo n’a pas si mal compris son époque, et avant d’apostasier il avait étudié le vent. »
DES ROBES. — GRANDE PAROEE d'ü N ENFANT,
« Je crois, continua Cyprien, que nous n’avons rien à faire avec le monde. Nous ne pouvons pas nous accommoder à lui tel qu’il est, il ne veut pas de nous tels que nous sommes. Ses oreilles sont de même nature que ses yeux, et la poésie du monde doit ressembler aux parures du monde ! Point de vertugadin ! 11 n’est si riche étoffe qui lui plaise autant que n’importe quel aspect d’épaules nues. Vous voulez que ces dames chantent dans le monde des poésies chrétiennes, et l’Église ne peut pas obtenir qu’elles paraissent dans le monde habillées chrétiennement! Ce n’est pas d’hier cependant qu’elle y travaille.
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La prédication retentit sans cesse, nous ajoutons ce que nous pouvons nous permettre, et, lorsque tant d’efforts ont fait remonter les robes d’un demi-pouce pendant le carême, elles sont redescendues d’un pouce et demi au carnaval suivant. Il y a pourtant de ces dames dont la conscience est troublée, qui voudraient obéir à l’Église, qui feraient le sacrifice d’assez bon cœur ; il y en a d'autres, et beaucoup, qui, couvrant tout, assurément ne sacrifieraient rien. Pourquoi celles qui voudraient n’osent-elles pas, et se soumettent-elles à celles qui oseraient sans doute, car elles osent tout, mais qui ne veulent pas? C’est l’esprit du monde, l’invincible esprit du monde. A cause de cet esprit il nous est dit : « N’aimez pas le monde. »
« Le monde veut aux choses un certain charme que nous ne savons pas leur donner. Même pour les parures de ville, les chapeaux, les robes montantes, les moindres toilettes, Thérèse vous le dira, le monde exige ce je ne sais quoi qui est le talent des grandes faiseuses. Nos honnêtes ouvrières chrétiennes ne savent pas l’attraper, toutes femmes qu’elles sont, et intelligentes, et aimant à plaire. Quoi de plus simple qu’un chapeau ? Avec les mêmes étoffes, avec le même modèle, avec du goût, une modiste qui entend la messe le dimanche ne fera pas un chapeau comme la modiste qui va danser au Château des Fleurs. Celle-ci lui donnera un tour plus agaçant, une grâce plus piquante ; l’instinct du monde y trouvera davantage ce qu’il cherche toujours. J’en dis autant de vos poésies chrétiennes ; elles sont belles, elles sont nures, elles sont solides, mais ce n’est pas cela qu’il
faut ; et Pinson, enfin, tout inepte qu’il est, fait mieux l’échancrure.
« — Allons! je me rends. Gardons pour nous, pour nos foyers bénis, la belle poésie à vertugadins. Mais, puisque nous voici sur la toilette, écoutez cette petite histoire de notre cher Émile, le peintre.
« Émile faisait le portrait d’une mondaine, riche, impertinente, hardie en opinions ; au demeurant, belle personne, encore jeune. Ses moires, ses dentelles, ses cheveux cendrés et ondés, sa carnation vigoureuse avaient fasciné l’œil du peintre. Enchanté du décor, il ne demandait aucun prix. Le mari était dans l’argent et payait bien les toilettes, mais, en fait d’art, la photographie lui suffisait. Le peintre disait: « C’est joli à peindre. » La dame disait : « C’est pour rien. » L’un et l’autre et le financier étaient contents.
« Tous les jours donc, dans cet atelier que vous connaissez, qui est plein de madones, de martyrs, de tableaux de l’Évangile, elle arrivait en grand train, en 'grands velours, bras nus, épaules nues, comme s’il se fût agi de livrer bataille. Mais quoi ! c’était bien une bataille à gagner : c’était le temps, c’était la vieillesse auxquels il s’agissait d’arracher une part de leur butin.
« Émile, silencieux, peignait, un peu étonné de l’économie que la couturière de cette dame avait faite sur le velours. Dès la seconde séance, il s’aperçut que le modèle s’ennuyait. Il essaya différents sujets de conversation : la Propagation de la Foi, les prédicateurs du Carême, l’économie domestique. Elle n’entendait rien à tout cela ; lui n’entendait guère à autre chose. Il n’avait
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pas vu le dernier opéra ni le dernier vaudeville ; il n’avait pas lu le dernier roman ; il ne connaissait pas le héros de la dernière aventure. Pour animer un peu ce beau visage qui semblait s’aplatir et se déteindre, il imagina de faire fenir ses enfants. La dame trouva les enfants gentils et leur fit quelques caresses. Elle prit dans ses bras un petit garçon de trois ans, qui la regardait ébahi. Surpris de ce costume, si différent de celui de sa mère et de ses tantes, il ne se laissait pas tenir sans résistance. « Eh bien, mon petit garçon, lui dit-elle, te fais-je « peur? Ne veux-tu pas m’embrasser? » L’enfant regardait son père avec une physionomie de plus en plus alarmée. « Embrasse la dame, » lui dit Émile.
«L’enfant n’obéit point; mais, se rejetant en arrière, et montrant du doigt ce buste à demi-découvert qui faisait l’admiration de la Chaussée-d’Antin, il dit :
« Caca ! »