‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 5 sur 100 · ÉP1TRE DÉDICATOIRE · texte numérisé non relu

ÉP1TRE DÉDICATOIRE

normandes, et dans d’autres plaines, et sur d’autres montagnes aussi belles sous d’autres cieux , ayant encore rencontré de ces coeurs qui aiment Dieu et qui battent pour le bien ;

Ayant éprouvé encore ces joies, et ces épanouissements, et ces paisibles ardeurs, et sentant au bout de mes doigts ce que j’avais dans le cœur et dans l’esprit, je me suis dit encore : « Je rassemblerai tant de chers souvenirs ; j’écrirai. »

Hélas ! ce livre rêvé, ce livre jeune, plein de lumière et d’ombre, plein de paroles sages et d’innocentes chimères ;

Ce livre heureux, cette promenade sur l’herbe au bord des fontaines dans la senteur des aromates sauvages ;

Ce doux livre, où la brise des montagnes et la brise de mer auraient caressé les leçons de l’expérience indulgente et la flamme des dernières illusions ;

Hélas! hélas! j ai trop vieilli, j’ai trop vu les hommes: et ce livre, mon livre , je ne l’écrirai jamais; je ne saurais plus l’écrire !

Dans ce temps-là j’avais pleuré, je n’avais pas versé de larmes amères; je m’étais indigné, je n’avais pas conçu d’amères pensées.

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Loin du sommet de la vie, je cheminais, portant joyeusement de chers fardeaux. .Te ne connaissais pas ces cruelles compagnes, l’Ingratitude et la Mort.

Elles sont venues. Choisissant parmi ceux que j’aimais, l’une m’a dit : « Tu ne les verras plus ; » l’autre : « Ils ne t’aimeront plus. »

En même temps, le Devoir m’engageait dans Tes domaines austères de la Réalité. Là mon esprit perdait sa fleur et ses ailes.

Et je connus l’emploi de ma vie : au lieu de cultiver en paix quelque coin du beau pays des songes, il fallait forger et manier des armes.

« Entendrai-je toujours ce bruit! Porterai-je toujours ce harnais ! » Longtemps je rêvai de reprendre mon œuvre désirée.

Mais j’ai vieilli dans la guerre, et, m’allégeant d’un bagage inutile, j’ai enfin jeté au vent ces graines qui devaient donner d’aimables fruits.

Je les avais recueillies sur la montagne et dans la plaine, sur les bords de la mer immense et dans les immensités du cœur. — Au vent !

Quelques-unes me venaient de Raphaël', quelquesunes de Mozart ; les monuments et les ruines, la vie et la mort m’en avaient approvisionné. — Au vent !

ÉPITRE DÉDJCATOIRE.

Couleurs, parfums, larmes, sourires, tous les épisodes du poëme, le poëme tout entier, au vent! au vent! L’artiste n’aura pas sa joie.

Heureux le père qui voit grandir ses fils ! Heureux l’artiste qui peut donner une forme à ses rêves!

Ce que je voulais chanter, il a fallu le défendre ; là où j’appelais de pauvres égarés, sont accourus des fous et des pervers.

Ces bandes brutales se ruaient sur la justice, sur la vérité, sur la charité. Le courroux a enflammé mon cœur, et j’ai poussé des paroles de colère.

Mon âme est triste jusqu’à la mort. Elle s’est remplie d’une amertume intarissable, elle a conçu d’immortels ressentiments.

J’ai commencé de baisser la tête et d’incliner les épaules ; j’ai connu la force de cette parole : Le poids de la vie !

Jadis je disais : « Au sein de ces âpres montagnes, il y a des sources, des moissons, de grasses vallées, des villages opulents. »

A présent je dis : « Il y a là des hommes ; ils remplissent d’affreuses misères ces sites magnifiques. »

A présent je passe et je ne vois plus la beauté des

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