‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 50 sur 100 · UA PAROISSE MIXTE · texte numérisé non relu

UA PAROISSE MIXTE

Sylvain avait une affaire auprès du pasteur de village mixte ; je l’accompagnai, dans l’espoir de voir un ménage sacerdotal. Ma curiosité fut déçue; une servante, entourée d’enfants, nous dit du plus grand sérieux que monsieur le Pasteur était sorti et qu’il ne rentrerait pas de la journée ; qu’il était à la ville pour affaires de cœur. » Mais il faudrait rendre l’accent et surtout la physionomie : Dous les churs te la semaine , il est à la file , pour âvvaires te gceur. Nous nous retirâmes en pouffant de rire. « Le pasteur, me dit Sylvain, est veuf; il va sans doute se remarier. »

Ce village, d’environ dix-neuf cents âmes, est misérable. On n’y voit qu’une belle maison, c’est le presby-

tère protestant, entouré d’un verger clos de murs. Parmi ces indigents, les catholiques sont les plus pauvres, suivant l’usage, et quoique leur nombre égale au moins celui des protestants, ils ne figurent, suivant l’usage, que pour une faibie minorité dans le conseil municipal.

L’église est mixte, c’est-à-dire qu’elle sert pour les deux cultes à la fois. Le chœur est réservé aux catholiques ; les protestants ont le reste. Ce chœur est trop étroit, même pour les pauvres pompes de cette pauvre maison. Les protestants ont trouvé moyen d’en prendre encore une partie, et l’on plaide là-dessus, sans grand espoir d’obtenir justice.

Si quelques jours les bons catholiques qui liront ces pages voient arriver chez eux le curé d’un village mixte, demandant une aumône pour se construire une église, je les conjure de le bien accueillir et d’être généreux. C’est le spectacle le plus triste du monde et le plus navrant de voir ce partage d’un temple entre le culte de Dieu et le culte de l’erreur. Les protestants s’en arrangent ; que leur importe? Là où ils nous gênent, ils se trouvent toujours bien. Mais la foi catholique gémit et s’alarme. Le partage, en même temps qu’il est une source intarissable de vexations et une perpétuelle occasion de blasphèmes, devient un fléau pour les âmes simples. Elles prennent l’habitude de recevoir avec indifférence des outrages trop répétés. Il y a des paroisses où les catholiques se sont laissé réduire à l’état d’ilotes, sous le rapport civil et religieux, par leurs concitoyens protestants, et ils n’ont plus de culte que celui que ces hérétiques veulent bien tolérer.

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Nous îïmes visite au presbytère catholique. Le curé nous accueillit avec une politesse affectueuse, dans une salle à manger qui est en même temps cuisine et parloir, et où on venait de ranger quelques objets qui servent au cérémonial des enterrements.

Ce curé reçoit de l’État huit cents francs qu’il partage avec deux sœurs réfugiées chez lui. En y joignant le casuel et les messes, son revenu ne s’élève pas à mille francs. Il lisait un pamphlet que le pasteur fait distribuer sournoisement dans la paroisse. Ce pamphlet, intitulé la Religion d'argent, a pour but de prouver que l’Église romaine s’engraisse de la sueur des peuples. Le digne curé porte une soutane bien usée, son mobilier est plus qu’indigent, son ordinaire est plus que sobre. Il ne se plaint pas : il sait qu’il souffre pour un avenir meilleur.

Quand je parle de ses souffrances, il ne faut pas entendre les privations de la pauvreté : celles-là ne comptent point. Il souffre d’être blessé dans l’âme de ses frères et dans l’honneur de son Dieu. Il ne voit guère si ses habits sont rapiécés, si ses souliers prennent l’eau, si sa table est mal servie ; mais il sait qu’il doit économiser l’encens et les cierges aux jours de fête ; il calcule ce qui manque de pain, de bois et de vêtements dans chacune des chaumières du village ; il voit surtout ce que le contact continuel de l’arrogance et de la prospérité protestantes peut jeter de doutes et d’hésitations dans ces esprits mal éclairés : voilà ses douleurs.

Il sait aussi que Dieu se lèvera et jugera sa cause; il sait que ces fidèles qui vivent dans l’oppression, dans la

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pauvreté et dans la souffrance, meurent dans la grâce et dans la foi ; et il se laisse porter en souriant sur ce fleuve de misère oui mène aux éternelles splendeurs.

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