‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 49 sur 100 · LES LIS ROUGES · texte numérisé non relu

LES LIS ROUGES

« Mais, dit Sylvain, il manque une légende. Si vous voulez, j’en ai une; seulement elle vient d’ailleurs.

« A Kintzeim, non loin de la demeure de Gyprien, il y a un château en ruines, moins grand et d’un aspect moins sauvage. Là prirent naissance les lis rouges ; voici comment.

« Ce château était la demeure de Thierry de Kœnigsheim, jeune, brave et beau, le dernier de son illustre race. 11 y vivait avec sa mère et la pupille de sa mère, fille de noble maison, compagne de son enfance, qu’il devait bientôt épouser. Ils étaient tous deux fervents catholiques ; je n’ai pas besoin de vous dire qu’ils s’aimaient : ils s’aimaient comme dans les légendes. Or une bande d’hérétiques, venant du centre de la France, se répandirent en Alsace, prêchant une religion meilleure, disaient-ils, ciue l’ancienne. Ils pillaient les châteaux,

LA VIE DE CHATEAU

dévastaient les églises, mettaient tout à feu et à sang. Les nobles s'armèrent. Thierry deKœnigsheim descendit dans la plaine à la tête de ses vassaux, entraîna beaucoup d’autres gentilshommes, atteignit les hérétiques, les combattit vaillamment et délivra le pays. Mais à la dernière rencontre, celle qui consomma la défaite des envahisseurs, le jeune chevalier fut atteint d’une blessure mortelle. Sentant qu’il ne guérirait pas, il se fit ramener à Kintzeim pour embrasser une dernière fois sa mère et pour dire adieu à sa fiancée. On put l’apporter jusqu’au seuil de la tour. Là il fallut s’arrêter, tant ses forces déclinaient vite. On le déposa donc sur les herbes et les fleurs qui croissaient en cet endroit; et parmi les fleurs s’élevaient de beaux lis, blancs comme la parure des vierges, purs comme le cœur des enfants. La dame de Kœnigsheim et sa pupille accoururent en larmes. Le doux blessé leur fit signe d’attendre. Le chapelain du château seul approcha; il entendit la confession sincère du bon chevalier qui avait offert sa vie pour la sainte mère Église et tout le peuple chrétien. Quand le bon chevalier eut reçu l’absolution, alors la pauvre mère et la triste fiancée s’avancèrent, et le bon chevalier leur dit adieu et mourut. On emporta la mère qui avait perdu tout sentiment ; la fiancée s’agenouilla près du cadavre, immobile comme lui, dans la première angoisse d’une éternelle douleur, essayant pourtant de prier. En ce moment un ange apparut et lui dit : « Console-toi, de la part de la Vierge Marie et de Jésus notre Sauveur. Dieu a fait grâce à ton fiancé, qui a été fidèle à tout ce qu’il aimait et qui a donné sa vie pour ses frères. Thierry est

LA VIE DE CHATEAU

dans le ciel. Pour preuve de sa gloire, regarde ces fleurs où son sang a coulé. » Elle regarda. Les lis baignés du sang de Thierry étaient rouges; et c’est de là que les lis rouges sont venus.

« Et, triste jusqu’à la mort, jusqu’à la mort elle rendit grâces à Dieu. »

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