DU BONHEUR DES PAUVRES
« Ainsi, fit observer Étienne, voilà des pauvres, presque des mendiants, qui peuvent compter vingt années d’honnête et réel bonheur !
« — Dites une vie à peu près tout entière, repritSylvain.
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Avant les années de grande épreuve, que la naissance du huitième enfant semblait devoir prolonger, mais qu’au contraire elle termina, il y avait eu de longues et charmantes prospérités. Chez nos paysans catholiques la culture des âmes élève très-haut les sentiments. Ces deux vieillards ont été jeunes. Ils se sont très-honnêtement et très-fidèlement aimés. Avant de s’épouser ils ont eu leurs petites traverses, qui peuvent compter pour du bonheur. Ils se sont attendus l’un l’autre, ils se sont gardé leur foi, ils ont fait bon ménage, ils ont aimé leurs enfants. Additionnez tout cela ! Aucun dimanche n’est venu, aucune fête de l’Église ne s’est passée sans leur apporter le repos et sans leur laisser la joie. Moralement et matériellement ils ont respiré toute leur vie un air pur, entourés d’amis qui les ont toujours assistés et de bienfaiteurs qui les ont toujours respectés. Mille fois dans leur pauvre demeure ils ont vu paraître la main secourable de Dieu et vérifié cet oracle, qui ne leur est pas inconnu : « Sur qui jetterai-je les yeux, dit le Sei- <r gneur, sinon sur l’humble petit pauvre qui a le cœur o brisé et qui écoute en tremblant mes paroles ? » Songez que ces gens-là sont chrétiens ; ils n’ont pas souffert sans lumière, sans résignation, sans espérance, sans savoir que leur misère, venant de Dieu, était une richesse pour la vie future. La prière a commencé et fini toutes leurs journées. Jamais Y Angélus n’a retenti sans parler à leur intelligence et à leur âme ; ils n’ont jamais regardé leur clocher sans voir la croix, et leur fardeau est devenu plus léger. Ajoutez cela au total qu’il fallait déjà faire tout à l’heure. Réfléchissez sur l’inexorable condition de
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toute vie humaine ; supprimez toutes les peines de l’ambition, toutes les tortures de l’envie, toutes les angoisses de l’orgueil, toutes les langueurs de la satiété : vous vous étonnerez des bénédictions et des joies que Dieu a versées sur ces humbles et ces petits.
« Au plus fort de leurs infortunes, et presque accablés sous le poids, ils se sont gardés cependant de murmurer contre la justice et la miséricorde divines, qui les voulait éprouver et purifier, pour les récompenser certainement un jour. Ils n’ont pas cru dans leur âme qu’ils étaient maudits, rejetés, injustement déshérités de leur part des biens que la Providence distribue en ce monde à qui elle le trouve bon. Nos contrées ne connaissent pas encore le pauvre impie et irrité qui grince les dents contre Dieu et contre les hommes et qui aspire à dévorer la main qui le nourrit. ^Nous n’y voyons même pas celui qui s’abrutit dans la misère et qui semble perdre à la fois le sentiment de ses maux, et la conscience de sa dignité. Nos plus ignorants paysans n’ignorent point l’Évangile; on en rencontre assez fréquemment qui citent l’Écriture sainte avec un touchant à-propos. Ceuxque nous venons de voir savent très-bien pourquoi l’homme doit être éprouvé ici-bas. Aussi humbles qu’ils ont été patients et résignés, ils s’étonnent de la prospérité de leurs vieux jours ; ils en remercient Dieu comme d’un don qu’ils ne méritaient pas. Cette prospérité, pourtant, consiste uniquement en ceci qu’ils ont un abri, un vêtement. et du pain; mais ils s’accuseraient devant Dieu si leurs désirs allaient au delà pour ce monde. Tels que vous les voyez, sur ce nécessaire si strict ils prélèvent une part pour de
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plus pauvres qu’eux ; ils rendent amplement ce qu’ils ont autrefois reçu.
« Pour achever de vous peindre cette condition si douce, quoique en apparence encore si misérable, il faut remarquer qu’ici, où beaucoup de choses anciennes sont restées, grâce à Dieu, le pauvre ne cesse pas d’être quelqu'un. Il a ses amis et ses proches ; il a son individualité , comme on dit ; il a ses droits, non-seulement civiques, mais honorifiques. Il n’est point perdu dans la foule. On le connaît, on le considère, non suivant ce qu’il possède, mais suivant ce qu’il vaut. Les anciens savent son histoire, racontent sa généalogie, nomment jusqu’à ses arrière-cousins, et publient qu’il est sorti d’une souche honnête. Il a des ancêtres dont le souvenir n'est pas perdu. Lorsqu’il se marie, lorsqu’il porte ses enfants au baptême, lorsqu’il meurt, la cloche sonne, elle réclame pour lui les prières de la famille chrétienne. Il a sa place à l’église, il aura sa place au cimetière parmi plusieurs générations de ses aïeux; et, comme il a prié sur le tombeau de son père, ses enfants viendront prier sur le sien. Ce n’est plus l’exilé, l 'étranger, le misérable inconnu, sans amis , sans parents et sans concitoyens, et n’ayant, à la lettre, ni foyers ni autels, qui erre de gîte en gîte dans les villes, jusqu’à ce qu’une main de police le porte à l’hôpital, et de là le jette, anonyme, au charnier. Notre pauvre ne sort pas de la cité. Il est époux, il est père, il est citoyen ; il meurt chez lui, entouré de ses enfants, assisté de son prêtre, béni dans son église; il repose dans sa terre, et ceux parmi lesquels il a vécu connaissent la place où il attend le jour de la résurrection,
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« Autrefois c’était mieux encore. Quand la commune était la paroisse , c’est-à-dire vraiment la famille, et lorsqu’elle avait sa vie propre, ses biens, sa liberté, la condition du pauvre, chez nous du moins, n’était pas du tout celle que le mot nous représente aujourd’hui. Tout enfant du pays naissait propriétaire. Devenu homme, il prenait du bois dans la forêt pour construire sa maison et pour se chauffer ; il pouvait mener sa vache dans le pâturage ; il choisissait ses magistrats; il trouvait au couvent une assistance assurée; ses enfants y recevaient gratis l’instruction dont ils avaient besoin; il était membre d’une confrérie et d’une corporation ; et cette organisation si sage avait banni tout à la fois la pauvreté et le crime. Quant aux lumières , tout le monde savait lire, et surtout tout le monde savait prier. Le pauvre n’était donc, en réalité, qu’un homme réduit au nécessaire, mais à qui rien ne manquait ni ne pouvait manquer ; et, de plus, cet homme, étant chrétien, savait qu’il suffit ici-bas de chercher le royaume de Dieu et sa justice, et que le reste est donné par surcroît.
« Que d’existences dorées dans l’humilité la plus profonde, pleines de joies sans ivresses, ne connaissant que des peines sans désespoir, s’enrichissant en silence devant Dieu par les mérites de l’abnégation et de la foi ! Nos bourgeois, nos penseurs et nos illuminateurs, lorsqu’ils traversent un village, remarquent la malpropreté des rues, la pauvreté des habitations, la rusticité souvent misérable des habits ; ils plaignent ceux qui vivent dans ces tristes asiles. Nous y connaissons des vertus courageuses et nous y voyons toutes les bénédictions qui
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accompagnent la vertu, c’est-à-dire la paix, le contentement et l’honneur. Je parle toujours, bien entendu, d’un village chrétien et catholique. En étudiant de près ce spectacle, et en le comparant à celui que peut offrir un village civilisé ou industriel, l’on sait combien Notre Seigneur Jésus-Christ a aimé les pauvres et à quel point sa loi a été donnée pour eux. Tout ce qui se fait contre la loi de Jésus se fait contre les pauvres. On leur ôte et ce monde et l’autre. Satan hait les pauvres , parce que Jésus les a aimés. Les opinions qu’il fait régner, les progrès qu’il répand, tournent au détriment de la multitude, retombent sur elle en misère, en ignorance, en abandon, en esclavage, et le rude joug du monde remplace le joug suave et le fardeau lég^r de Jésus-Christ. »
LF. MAUVAIS PAUVRE,
« LIypriein, dit Etienne, ce tableau de la pauvreté saine et sainte ne vous fait-il pas songer à quelquesuns de nos pauvres de Paris, et notamment au fameux Miron? »
Cyprien haussa les épaules avec tristesse. Suzanne
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et Sylvain demandèrent ce que c’était que le fameux Miron.
«Miron, reprit Étienne, était, le gueux parisien complet et raffiné, la perfection du genre. Il aurait pu figurer à la grande exposition de la grande industrie, si Ton avait eu la sincérité d’y ajouter une annexe pour les produits humains de l’industrie sociale et politique moderne.
« Miron savait lire, écrire et même parler. Il était inventeur, orateur, philosophe, plein d’opinions variées sur toutes choses, ingrat, paresseux, ivrogne, insolent. Il battait sa femme et ses enfants et se moquait de nous: et, tout en battant ses enfants et en se moquant de nous, il a su pendant plusieurs années tirer de nous de quoi se griser à peu près tous les jours. Voilà une vue d’ensemble du citoyen Miron, homme libre, fameux par ses aventures, par son beau langage, par les échecs qu’il a fait subir à tous ceux qui ont entrepris de le tirer de la crapule.
« C’était une des cinq mille pratiques de la Sœur Rosalie. La bonne Sœur me l’avait donné, où plutôt lui avait fait cadeau de moi. Le trouvant un peu lourd, je le communiquai à Cyprien, qui me relayait de son mieux. Miron m’apparut, la première fois, coiffé d’un chapeau sans rebords, vêtu d’un habit noir sans boutons, chaussé de bottes vernies sans semelles; tout le dehors delà vilaine misère, avec la trogne enluminée, la langue épaisse et une forte odeur de vin et de tabac. Cette odeur néanmoins me rassura un peu ; je vis qu’il n’avait pas encore passé à l’eau-de-vie. Avant l’eau-de-vie il y a quel-
quefois de la ressource; après l’eau-de-vie, il n’y en a plus.
« Il me dit noblement qu’il était artiste tailleur, sans ouvrage, vu la tyrannie et la crasse des patrons, dont plusieurs lui avaient fait tort. Il n’aimait pas à tendre la main ; mais, père de famille, ayant sa femme en couches, il se voyait obligé de demander assistance, et il emprunterait volontiers une petite somme , dont il payerait les intérêts.
« Avant de me résoudre à faire ce bon placement, je suivis ma nouvelle connaissance à son domicile, au quatrième étage d’une maison infecte, dans une rue borgne du faubourg Saint-Germain. Les citadins qui regardent avec horreur la pauvre chaumine du village, n’ont sans doute jamais visité ces bouges où s’entasse la misère parisienne. Il n’y a point d’indigent dans les campagnes qui n’ait au moins le bon air et le soleil à sa porte. Ici n’entraient que les miasmes d’une cour étroite, cloaque de la maison. L’on y respirait cette infection particulière qui sent le vice plus encore que la pauvreté. Les carreaux, les murs, les vitres, la table et les deux ou trois chaises délabrées qui formaient le mobilier, tout était d’une malpropreté infâme. Je me rappelle que je marchai sur des feuilles d’artichaut et sur d'autres débris. Deux enfants déjà grands jouaient par terre avec ces ordures. Leur mère, hâve et décharnée, enfouie dans un tas de haillons , présentait un sein tari à son nouveau-né ’ qui criait. Il n’y avait ni pain ni argent. Le père avait déjà bu, mais les enfants n’avaient pas encore déjeuné.
c J’envoyai Miron chercher une voisine, et, pendant
son absence, je causai avec la pauvre femme, qui me parut honnête. Je lui demandai si l’on pouvait confier de l’argent à son mari ; elle me répondit avec embarras que, comme il était malheureusement, — par hasard, — un peu en ribote, il pourrait bien perdre ce qu’on lui donnerait, et elle me conjura de faire apporter du pain à ses enfants. La voisine arriva. Je m’arrangeai avec elle pour tâcher de pourvoir au plus pressé. Elle se montra fort obligeante, lorsque je lui eus fait entendre que sa peine ne resterait pas sans salaire ; car on rencontre à Paris de ces voisins d’escalier qui n’aiment en aucun cas se déranger pour rien. Je demandai ensuite à Miron pourquoi le logis était si sale -, il me répondit que la Sœur de Charité n’était pas encore venue, et que c’était elle ordinairement qui se chargeait de ces soins de ménage. « Et pourquoi ne le faites-vous pas vous-même ? — « J’ai beaucoup d’occupations, » me dit-il ; « d’ailleurs ce «n’est pas la besogne d’un homme. — Moi aussi, » reprisje, « j’ai des occupations, et ce n’est pas ma besogne de « visiter les femmes en couches. Prenez le balai et net- « toyez votre chambre. » Il chercha, de très-mauvaise grâce, où était le balai. On l’avait brûlé pendant la nuit. Je lui donnai de quoi en acheter un autre. Il se hâta de sortir. « Ah ! monsieur, » s’écria la pauvre femme, « il a « de l’argent, le voilà parti pour toute la journée ! » En effet il ne reparut point. Cependant il n’avait pas dépassé le plus proche cabaret. Je l’aperçus qui pérorait devant le comptoir, en belle humeur. J’entrai et lui demandai ce qu’il faisait là; il me répondit qu’il cherchait un balai d’occasion.
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« Tel j’ai vu Miron le premier jour, et tel je l’ai vu sept ans. Malgie tous nos efforts nous n’avons pas pu le tirer de la misère, parce que nous n’avons pas pu le tirer du Aice. Il ne nous donna qu une seule fois une lueur d’espoir. A force de patience, Cyprien avait pris sur lui un certain ascendant. 11 le conduisit au Père M***, qui s’est ’soué à 1 apostolat de cette redoutable espèce de sau- 'aSes- Miron se confessa et parut honteux de son ignominie. On lui avait trouvé une place de portier et du travail; il était ouvrier assez habile, il faisait de bonnes journées, n allait plus au cabaret, ne battait plus sa femme; c’était une résurrection. Au bout de trois mois il mit en gage ses draps, ses hardes, des habits que nous lui avions donnés à réparer, et resta une semaine absent. On le rapporta ivre, en guenilles, couvert de coups. Quand je l’interrogeai il me répondit qu’il montait une entreprise où il ferait.fortune, et qu’il ne s’était pas voué à l’étude de son art pour rester portier. Il nous accusait intérieurement, Cyprien et moi, de cherchera le tenir dans notre dépendance. Il trouvait que nous ne remplissions pas nos devoirs envers lui. Nous aurions dû lui fournir les fonds nécessaires pour réaliser les belles conceptions qu’il avait en tête.
« Un abrutissement de lâcheté et d’orgueil le rendait insensible à tout. Quand nous lui avions fait gagner quelque argent, il jetait une pièce de vingt sous à sa femme et à ses enfants affamés, et il allait boire le reste. Il venait ensuite, puant le vin, nous exposer sa misère et nous sommer de l’assister. Une fois, ma sœur, indignée, lui enjoignit de sortir. Il s’en alla, grommelant
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qu’on insultait l’homme du peuple, mais que le peuple aurait son jour. C’était en 1850. Vous pensez bien que Miron ne négligeait pas de lire les journaux et d’étudier ses droits. Il réclamait le droit au travail. Il avait été l’un des cinquante mille travailleurs des ateliers nationaux, où son éloquence naturelle s’était bien perfectionnée. Très-sincèrement il se considérait en lui-même, vis-à-vis de nous autres aristos, sinon tout à fait comme un maître mal servi, du moins comme un créancier à qui ses débiteurs payaient trop négligemment l’intérêt de leur dette. En même temps il comprenait l’empire que la détresse de sa femme et de ses enfants lui donnait sur notre pitié, et il en usait sans scrupule. Je crois vraiment que plus d’une fois il les a battus exprès pour nous attacher davantage. Comme il voyait que nous ne pouvions pas nous résigner à les laisser mourir de faim, et comme il avait nécessairement sa large part de tout ce que nous leur donnions, il pouvait bien se passer le plaisir de nous insulter un peu. Je n’exagère pas. Il lui plut un jour de déclarer à sa femme que c’était là l’unique motif qui l’empêchait de se séparer d’elle: « Car, » ajouta-t-il, « te « voilà vieille, tu eslaide, sans éducation et sans manières : «je ne devrais pas te garder ! » Pour marquer sa supériorité, il lui enjoignit de ne plus oser le tutoyer, de ne plus l’appeler que monsieur Miron , et de ne jamais se permettre de lui parler sans être interrogée, ni de marcher à son côté dans la rue. Lorsqu’elle enfreignait cette consigne il la battait. Pour une cause ou pour l’autre, la pauvre créature était battue ordinairement plus d’une fois par jour. Nul moyen de la protéger. Si j’essayais de
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raisonner avec Miron il me disait : « Monsieur, vous ne «connaissez pas cette femme-là, elle est incorrigible. Je « suis assez malheureux de lui être attaché par des liens « que la religion et 1 humanité me défendent de rompre.
« D’ailleurs les coups ne lui font pas l’effet que vous «croyez. Elle est habituée à cela comme les chiens à « sortir nu-tête. » Si je le menaçais il demandait pardon ; mais, le soir, la femme et les enfants étaient battus plus fort.
« Plus d’une fois nous songeâmes à les séparer. Nous aurions assuré l’existence de la femme et des enfants et lâché l’homme. Mais n’était-ce pas l’abandonner tout à fait au crime? Et, dans tous les cas, comment l’aurionsnous empêché de reprendre ses droits , dont il était fort instruit, lorsqu’il serait las de ne plus manger notre pain et de ne plus torturer la pauvre victime qui lui devait, ainsi qu’il avait soin de le dire, obéissance et respect ? La femme elle-même, par un sentiment louable, n’aurait pas consenti à le quitter. Cette malheureuse, quoique fort bornée, excitait, je puis le dire, notre vénération autant que notre pitié. Faible, épuisée, continuellement en proie à la fièvre ou à la faim, sans cesse humiliée et battue, elle nous offrait le spectacle d’une résignation morne, mais invincible. Sans courage comme sans force devant son mari, se laissant dominer par lui jusqu’à se rendre coupable d’une sorte d’ingratitude envers ses bienfaiteurs, les accusant avec lui de ne pas faire assez, lorsqu’elle ne vivait que de leurs dons, elle avait cependant de la piété et du cœur. Elle passait la nuit aux petits travaux qu’elle pouvait faire, sachant que le bandit
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qui ronflait à côté d’elle lui en arracherait le prix pour le porter au cabaret. Elle ne murmurait ni contre Dieu, qu’elle priait au contraire fidèlement, ni même contre cette brute à qui Dieu avait permis qu’elle fût livrée.
« Cette vertu, dont nous étions touchés, semblait obtenir sous nos yeux un succès et une récompense que nous admirions. Malgré l’exemple effrayant de leur père, les trois enfants de Miron s’élevaient dans les sentiments pieux dont leur mère était si fortement animée. Hélas ! je suis au point le plus triste de mon histoire.
« L’aîné, Timoléon (tous avaient des noms recherchés ), annonçait d’heureuses dispositions. Il s’était distingué au catéchisme et venait de faire sa première communion de la façon la plus consolante. Sa mère se louait de sa tendresse; son père avait une sorte de complaisance pour lui : cet enfant parvenait quelquefois à lui faire entendre raison. Nous crûmes pouvoir tirer parti d’un si heureux naturel, et comme, d’ailleurs, Timoléon était faible et chétif, nous résolûmes de le placer dans un petit séminaire. Sa mère espérait qu’il aurait la vocation. Déjà elle le voyait prêtre, et elle se voyait sa servante.
« Nous faisions aussi nos châteaux, qui différaient peu de ceux de la bonne femme. C’est une si grande chose de donner un prêtre à l’Église de Dieu ! Nulle œuvre n’est au-dessus de celle-là, ni ne l’égale. Timoléon, prêtre, assisterait sa mère, retirerait son père de l’abjection, empêcherait ses frères d’y tomber. Ainsi nous viendrions à bout de cette entreprise ardue, et en même temps nous ferions à Dieu et aux hommes le don le plus précieux;
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car, enfin, Timoléon pouvait devenir un bon prêtre, un prêtre remarquable, un savant, un orateur, un saint... Où nous arrêtions-nous? Plus ambitieux que Ja mère elle-même, notre protégé, notre enfant, nous apparaissait la mitre en tête et la crosse à la main, répandant sa bénédiction sur nos fronts courbés devant lui. Dans tous les cas, nous étions bien résolus à ne pas l’abandonner, quelque chemin qu’il prît, et à le pousser jusqu’au bout, pourvu seulement qu’il fût laborieux et bon chrétien.
a Miron se fit prier. Il pleura et déploya le faste de son amour. Nous lui arrachions le cœur, disait il, en le séparant de ce fils pour lequel il avait tant travaillé ! Ce qui l’affligeait, ce n’était pas que Timoléon pût devenir prêtre : il n’avait rien à dire contre cet état, qu’il trouvait honorable et pas fatigant; mais la pensée de ne plus voir auprès de lui son fils l’accablait. Depuis qu’il était question de cela, il ne dormait plus, et telle était la cause de ses larmes. Il nous priait aussi de considérer que l’état ecclésiastique, quoique bon, prive cependant l’homme des joies de la famille et lui ôte à beaucoup d’égards sa liberté. Une fois, après une longue séance au cabaret, il vint me demander si cela ne nous serait pas égal de faire élever son fils pour être prêtre protestant, ayant entendu dire que c’était la même chose, sauf que dans cette religion-là les prêtres peuvent se marier, ce qui lui paraissait plus moral et plus conforme au vœu de la nature, l’homme, ajoutait-il, étant fait pour l’amour et pour la liberté.
« Il fallut subir bien d’autres discours de cet animal, sans savoir au juste s’il avait puisé un surcroît d’abrutis-
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sement dans quelque lecture de son journal favori, ou si tout simplement il se moquait de nous. La plupart du temps c’était l’un et l’autre. Au fond, il calculait que, Timoléon parti, il aurait un enfant de moins à la maison, une plaie de moins à montrer pour apitoyer les bienfaiteurs, une part de moins à dévorer. L’affection dramatique de ces sortes de pauvres pour leurs enfants provient rarement d’une autre source.
« Enfin nous vînmes à bout des obstacles que nous opposaient les sentiments paternels du fameux Miron, et Timoléon partit pour le petit séminaire de¥*\ à cinquante lieues de Paris, à l’abri des visites de son teudre père. Le bon évêque de..., malgré sa pauvreté tout apostolique, avait voulu nous faire une remise sur le prix de la pension et se charger lui-même du trousseau de l’enfant. Notre protégé fut reçu comme la charité reçoit les pauvres, c’est-à-dire avec plus d’amour que s’il avait payé sa pension et avec un désir plus ardent de le conduire à bien.
« Il contenta d’abord ses maîtres. Cependant, dès la fin de la première année, on trouva qu’il se relâchait d’une façon assez inquiétante. Il était paresseux, menteur, insubordonné, gouailleur. Ce n’étaient encore que les défauts d’un enfant; néanmoins nous y reconnaissions bien des traits de son père, et nous commencions à trembler. Le supérieur, consulté par nous, pensa que nous ne devions pas laisser Timoléon au séminaire pendant les vacances, et qu’il fallait lui faire passer ce temps de repos dans la maison paternelle, afin que le contraste entre les deux régimes provoquât ses réflexions. Il nous revint donc,
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frais et fortifié, et nous le rendîmes pour deux mois aux soins et aux exemples de Miron, non sans avoir recommandé à sa mère de ne pas le perdre de vue.
« Miron ne sesouvintplus de cette tendresse qu’il nous avait tant étalée. Il laissa jeûner son fils et n’en perdit pas un verre de vin ; en outre, il le battit comme par le passé, et même un peu plus. Le misérable faisait tous les jours un progrès dans l’abrutissement et dans le vice. Il passait à l’eau-de-vie! La femme vint un matin, en grand émoi, nous raconter que Miron, après une absence de vingt-quatre heures, était rentré à la pointe du jour, dans un état à faire frémir. Il s'était endormi sur le boulevard et on l’avait volé. «Comment! » m’écriai-je, « et qu’est-ce « qu’on a pu lui voler? — Monsieur, on lui a volé... votre « pantalon...; et il avait bu le sien!... »
« Nous pensâmes que des leçons plus mulipliées n’étaientpas nécessaires pour stimulerTimoléon dans lechemin de la vertu. Le pauvre enfant nous faisait d’ailleurs pitié. Depuis un mois il avait effroyablement pâliet perdu toute sa bonne mine. Nous le renvoyâmes bien vite au séminaire. Il y entra pire qu’il n’en était parti. Lecroiriezvous? cet infâme spectacle de fainéantise et de crapule l’avait plutôt séduitqu’épouvanté ! Illui semblait meilleur de ne point manger que de travailler. Ses professeurs s’effrayaient tout de bon des germes qu’ils voyaient poindre en lui. Cependant la charité de ces bons prêtres ne se découragea point et soutint la nôtre. Ils nous dirent qu’ils avaient souvent rencontré ces difficultés avec les enfants d’une certaine classe de pauvres, particulièrement ceux de Paris, mais qu’ils en étaient quelquefois venus à
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bout, quoique ces malheureux semblassent atteints d’une sorte de malédiction, tant l’instinct, du mal les tenait profondément. On voyait leur intelligence précoce baisser tout à coup, s’étioler, disparaître, leurs bonnes qualités se changer en vices, leur antipathie pour toute espèce de règle et de travail devenir une antipathie pour toute espèce de bien.
« Hélas ! ce fut l’histoire de notre Timoléon. A la fin de la troisième année il fallut le retirer du séminaire. Il en était pour l’instruction au point de ses débuts; pour le caractère, c’était son père en miniature ; pour le cœur, il n’aimait ni sa mère, ni ses frères, ni ses bienfaiteurs, ni Dieu. Voilà où nous le trouvâmes à l’âge de seize ans, après trois années passées dans l’une des meilleures maisons d’éducation qu’il y ait en France. J’essayai de causer avec lui. Je ne pus en obtenir que des pleurnicheries hypocrites.
« Nous décidâmes pourtant de ne pas l’abandonner et de lui faire apprendre un métier, puisque aussi bien nous étions cause qu’il se trouvait à seize ans hors d’état de gagner sa vie.
« Ce fut un grand scandale chez les Miron lorsqu’on leur signifia que Timoléon ne retournerait pas au petit séminaire et que nous lui proposions d’entrer en apprentissage. Miron nous déclara qu’il avait entendu que son fils devînt professeur, ou tout au moins employé. Timoléon ne se sentait de vocation pour aucune autre profession, et trouvait mauvais qu’on pensât à lui mettre un outil dans les mains; il n’aurait jamais cru, dit-il, que nous en viendrions là, Sa mère elle-même ne déguisait pas son
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mécontentement. Elle nous pria de remarquer que les frais d’apprentissage nous coûteraient moins cher que les frais de pension, etqu’ainsi nous allions faire une économie qui n’était pas suivant les règles de la charité. La chère femme, malgré sa vertu, avait souvent de ces absences un peu dures. Elle estimait qu’on devait lui payer, à elle, pour l’entretien de Tiraoléon, au moins ce que l’on donnait au séminaire ; elle se croyait obligée de nous avertir que son mari était choqué de voir que nous aimions mieux enrichir des prêtres, qui n’avaient besoin de rien, que soutenir desmalheureux qui manquaient de tout. 11 y avait de quoi la mettre cent fois à la porte ; mais c’eût été la punir trop sévèrement de sa sottise et la contraindre sans utilité à demander pardon. On se contenta de lui répondre que l’on tenait en effet beaucoup plus à faire un prêtre qu’un ouvrier, et probablement un ivrogne. C’était à prendre ou à laisser : les Miron se résignèrent; mais nous vîmes bien que Timoléon et sa mère nous retiraient leur estime. Celle de Miron père, nous l’avions perdue depuis longtemps.
« Sauf quand la faim le pressait, Timoléon ne témoignait du reste aucun chagrin den’êtreplus au séminaire; il n’en regrettait que les repas.
a Lorsqu’il eut choisi son métier, nous lui trouvâmes, par les soins de l’OEuvre du Patronage, un excellent maître, honnête, bienveillant, religieux, qualités peu communes à Paris, où la situation des apprentis est en général des plus dures et, sous le rapport religieux, des plus périlleuses. Là-dessus nous avions toute garantie : l’atejier était fermé le dimanche; on n’y voyait point de mau-
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vais exemples, on n’y entendait point de mauvais propos. De plus, à notre prière, Timoléon avait été admis par l’OEuvre du Patronage. L’un des bienfaits de celte Œuvre est de donner aux jeunes gens, ouvriers et apprentis, la récréation du dimanche. Ils y ont la messe, des jeux, de l’instruction, des amis honnêtes, et enfin leur repas.
« Ala fin de la semaine l’apprenti Timoléon avait assez du métier, le maître avait assez de Timoléon l’apprenti. Ce brave homme nous dit qu’il doutait qu’on put jamais faire un ouvrier ni rien de bon de ce petit drôle, paresseux et tourné à mal ; qu’il avait un poil dans la main; qu’il semblait que l’outil lui brûlât les doigts et que la société des gens de bien lui déplût; que déjà il s’était fait de mauvaises relations hors de l’atelier; qu’après avoir boudé au travail toute la semaine il avait offert de travailler le dimanche... Bref, une débâcle! Le sang de Miron triomphait complètement ; il n’y avait pas même combat.
« Timoléon ne s’était pas montré au Patronage, ayant appris de son père qu’on y faisait des momeries, et ne voulant pas « avoir l’air d’un badaud. » En nous avouant que cette raison principale l’avait empêché d’aller à la réunion, il voulut bien ajouter qu’il ne savait pas qu’on y mangeât.
« Sa répugnance pour le travail s’exprimait avec une . certaine énergie. Il nous déclara que le métier était trop dur, les journées d'atelier trop longues, et qu’il ne voulait pas se crever. Miron père, définitivement arrivé à l’eaude-vie, approuvait fort ce principe. « Si mon fils se tue « de travail pour vous plaire, » nous dit-il, « quel sera le
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« soutien et la consolation de mes vieux jours? D’ailleurs « il est né gouapeur. C’est dans le sang, et ça ne se perd «. pas. Il y en a qui viennent au monde pour flâner. Est-ce « leur faute s’ils n’ont point de rentes, comme certains « qui se donnent des genres de leur faire la leçon? »
« Nous étions véritablement consternés. Malgré nos efforts, le vice venait nous prendre cette proie dans les mains et la jetait à la misère. Nous voulûmes lutter encore. Timoléon choisit un autre état, nous lui trouvâmes un autre maître. Il se fil chasser après quinze jours; on dut le chasser également du Patronage. Nous le ramassâmes une troisième, une quatrième fois; même résultat. Il finit par nous enjoindre formellement de le laisser tranquille, et force fut de l’abandonner au gouffre. Il ne tarda pas d’y descendre aussi avant que son père, attirant ses frères, très-disposés à s’y plonger comme lui.
« "Vous desirez savoir ce qu'il est devenu? Je l’ignore. Après avoir quelque temps traîné d’atelier en atelier, il finit par gueuser tout simplement sur le pavé de Paris, vivant, Dieu sait comment, Dieu sait de quoi! Sa mère était'souvent plusieurs jours sans le voir. Une fois, elle nous dit en pleurant qu’il avait disparu, et nous n’osâmes pas trop l’interroger. Les deux autres enfants sont enfermés dans une maison de correction; ils donnent peu de consolation à l’aumônier qui s’occupe d’eux.
« Mironpère, le fameux Miron,afini logiquement. Après avoir vécu aux dépens de quelques particuliers, il est mort aux frais du public. Le police le ramassa un matin dans le ruisseau, ivre, hébété, en proie à d’effrayantes convulsions. On le porta à l’hôpital. Je 1 y ai vu. C était
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l'abrutissement achevé. Il ne me reconnut pas. Cependant la Sœur de Charité m’a dit qu’avant d’expirer il avait paru recouvrer une lueur de raison et qu’elle avait pu le faire administrer. Par parenthèse, cette Sœur, qui a reçu le dernier soupir de Miron, était cette jeune et brillante Berthe de M..., 'que vous avez connue dans le monde, mesdames, et qui, après avoir quitté une si grande fortune pour servir les pauvres, vient de mourir, ayant conquis sa couronne en peu de temps. Moi aussi je l’avais vue une fois, au bal, dans la splendeur de ses richesses, moins splendides que sa beauté. Quand je la revis à l’hôpital, d’une main elle soutenait la tète de Miron sur son épaule, de l’autre elle lui présentait un breuvage; et ce dernier spectacle effaça la splendeur du premier! Elle servait Miron, elle l’appelait son ami et son frère, elle essuyait la sueur de ce visage immonde, elle lui ferma les yeux!.. . Mais, quand la sœur Berthe se fut éloignée, la société reprit Miron et se paya de ses frais d’assistance. Elle s’empara de son misérable cadavre, elle l’étendit sur une table de dissection, et la science y étudia les perturbations produites par l’ivrognerie. Vaine étude! ce ne sont pas ces perturbations-là qu’il importe d’étudier.
« La femme Miron a été recueillie par les Petites Sœurs des Pauvres. La malheureuse n’a jamais connu de jours si doux. Elle prie Dieu d’accorder une mort chrétienne à ses enfants.
«Voilà, mes chers amis, l’histoire et le tableau abrégés d’une famille de pauvres comme il y en a quelques centaines de milliers dans nos grandes villes à l’heure qu’il
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est. Les Miron ne sont pas les seuls de cette espèce que j'aie connus. J'en sais qui ont répondu plus mal encore à des efforts plus grands. J’ai vu des familles dont tous les membres, père, mère, enfants des deux sexes, ont pris, quoi qu’on ait pu faire, le chemin delà prostitution, de la prison, du bagne, des maisons de fous. Races maudites, viciées jusqu’au fond le plus intime, sans cœur, n’ayant d’intelligence que pour le mal, d’une paresse cynique et qui se refuse à tout mouvement généreux, ennemies de tout ce qui est régulier, de tout ce qui est honnête, mais qui semblent par-dessus tout haïr quiconque leur veut du bien. Le fameux Miron disait un jour à sa femme : « Je « hais ce qui m’ennuie, et, toi et tes dévots (il parlait de nous autres), vous... m’ennuyez. » Ce mot, que je traduis, résume toute l’étude que j’ai pu faire de la pauvreté scélérate.
« Et je dis que quand cette sorte de pauvreté se multi plie au sein d’une civilisation, la civilisation court des risques auxquels l’étude anatomique des « perturbations
produites par l’ivresse » ne remédiera pas. »
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