LÏS CHARMES DE LA VILLE
Le récit d’Étienne nous avait conduits jusqu’au château. Il faisait chaud encore ; nous restâmes sur la terrasse, laissant errer nos yeux tantôt sur la pelouse où les enfants jouaient autour des faneurs, tantôt sur les collines, les bois et le ciel, que les rayons du soleil couchant remplissaient d’ombres et de clartés étranges. Suzanne rompit le silence.
« Quelle scène ! dit-elle, quelle calme beauté !
« — Oui, dit Thérèse ; voilà ce que Dieu a fait pour les hommes, et nous connaissons des hommes qui méprisent tout cela, qui semblent n’en avoir rien vu, qui n’en veulent rien voir. Il y en a beaucoup de ces aveugles ; non-seulement des abrutis comme le Miron, mais bien d’autres : des messieurs et des mesdames qui n’aiment les arbres et le soleil qu’en peinture, les fleurs que dans les pots et sur les chapeaux. Je connais des riches trèshonnêtes qui coupent les chênes de leur parc pour payer une loge au Gymnase. Cette année, àParis, deux femmes, une marquise et une portière, m’ont avoué qu’elles préféraient, l’une sa rus de la Ville-l’Évêque, l’autre sa rue
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du Four, non pas seulement à la beauté, mais à la salubrité des champs. Elles sont écloppées et elles font grand cas de la vie, mais elles aiment mieux mourir à Paris que vivre ailleurs. La marquise a besoin d’errer dans les magasins de nouveautés ; la portière, de respirer l’air de sa loge, où il ne fait pas clair, où il ne sent pas bon, mais devant laquelle passent tant d’omnibus qui vont partout, dit-elle, et qui est si bien située entre le carrefour de la Croix-Rouge et le carrefour Buci ! Cette portière est une ancienne femme de chambre à moi, bonne créature qui a trouvé un bon mari. Je lui ai offert de les tirer de la loge où ils moisissent avec leurs enfants, les uns sur les autres, et de les prendre au château. Ils gagneraient autant, ils dépenseraient moins, ils seraient chez eux, ils auraient leur maisonnette, ils auraient de l’air, ils auraient du lait. « Oui, madame, » a-t-elle répondu sans déguiser ses dédains ; « nous aurions tout « dans les bois avec les paysans et avec les loups ! Mes « enfants ne seraient que des paysans comme les autres, a tandis que voilà Augusse qui peut devenir avocat ; et « comment établir par là des demoiselles? La capitale « offre bien plus de ressources pour l’éducation, pour la (c société et pour tout. — - Mais vous etes tous malades, a ma pauvre fille! — Quand on est malade, c’est encore « un agrément, on a les premiers sérugiens. — Al’hôpia lal. — Eh bien, madame ! Madame sait qu’on n’est pas a déshonoré pour aller à 1 hôpital, sans doute? »
« Voilà de quelle manière j’ai été reçue quand je croyais arriver les mains pleines de dons, comme dans les contes de fées. J’ai bien peur que le jeune Augusse ne fasse
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souche de Miron, et si les demoiselles deviennent d’honnêtes filles, j’en serai charmée et étonnée. Il y a des indices inquiétants ; je les ai fait remarquer à mon ancienne femme de chambre ; elle en est convenue ; mais la rue du Four a trop d’attraits.
« — L’antipathie pour la vie des champs m’a souvent frappé, dit Sylvain, et j’ai regret que Pascal n’ait point considéré cette bizarrerie. Il en aurait tiré de belles réflexions sur ce démanchement qu’il observait partout dans l’esprit de l’homme, non moins contradictoire à luimême en ce point qu’en tant d’autres, où il paraît un monstre de contradictions. L’homme n’aime rien à l’égal de la liberté et de la domination. Cependant il fuit la liberté des champs, où le plus pauvre même est encore seigneur et propriétaire de tant de choses ; il va s’enfermer dans les villes, où il ne rencontre que murs, grilles, portes fermées, surveillants de toutes sortes; où ses regards, quelle que soit sa richesse, s’arrêtent partout sur des biens qui ne sont point à lui et sur des êtres qui ne relèvent point de lui. Il fuit donc ce qu’il aime pour courir à ce qui lui déplaît ? Non ; ces instincts si violemment contredits paraissent et se satisfont encore dans cette contradiction violente. A rebours et en rebelle, il est encore en ceci ce que Dieu l’a fait. Dieu l’a fait libre, mais au jour ; il cherche à se rendre libre, mais dans la nuit. Les villes sont ténèbres et solitude, l’homme s’y sent dans un désert, un désert d'hommes. Voilà ce qui lui plaît au sein des villes, peut-être par-dessus tout. Sous les mille regards de la foule, ils est mieux qu invisible, il est inconnu. Et comme les œuvres de
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Dieu ne paraissent plus en tout ce qu’il voit, il lui semble que Dieu ne le voit pas. Gela est un charme puissant ! Depuis la faute d’Adam, le premier et plus vif besoin de l’homme déchu est de se cacher de Dieu. Otez cet œil-là, tout autre est plus ou moins complice. La clarté du gaz ne pénètre pas dans le cœur; celle des étoiles y descend. Importune lumière, comme le bruit des flots, comme le souffle du vent peuvent devenir des v dx importunes. Les nobles et mystérieux accents de la grande nature disent des choses que l’homme n’aime point à entendre et que le fracas des villes ne dit jamais. De même, il n’y a point de barrières dans les villes qui se déclarent aussi décidément infranchissables que la mer et que l’horizon. Quand l’esprit de l’homme a perdu les ailes qui le portent jusqu’à Dieu, les murs d’une prison humilient moins son orgueil que la vue de cette immensité dans laquelle il pourrait se mouvoir éternellement sans jamais en atteindre les bornes, sans sortir seulement du centre où elle le retient à jamais. L’homme des champs est toujours forcé de regarder le ciel et d’en attendre quelque chose qui ne sera donné ni aux conjurations de sa puissance, ni aux impatiences de son désir. Il n’arrachera du ciel, quoi qu’il fasse, autrement que par la prière, ni une goutte d’eau pour ses blés, ni un rayon de soleil pour ses vignes. S’il peut (le peut-il?) écarter la foudre de sa demeure, il cherche vainement à empêcher la pluie de noyer ses moissons, ou la sécheresse de les dévorer. Il craint l’hiver trop rude ou trop doux, il craint la sauterelle et la chenille; Dieu seul peut le défendre des insectes invisibles. Il se sent donc dans la
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dépendance de Dieu. Les villes le mettent à l’abri de ces humiliants soucis; l’homme n’y a que faire de Dieu : la vapeur le dispense de compter avec les intempéries ; les pluies ne détremperont pas le pavé, l’hiver n’éteindra pas les calorifères et ne glacera pas la verve des vaudevillistes; on tirera le blé, le vin, les primeurs, des lieux où il a fait beau temps. Ainsi, dans les villes, l’homme peut se croire le dominateur delà nature; l’esclavage où elles le renferment lui offre l’orgueilleuse liberté que cherche sa corruption. Vous pensez que ce sont des raisonnements bien hauts pourMiron, et même pour d’autres ? Ces autres ne raisonnent pas plus que Miron, et Miron, comme ces autres, suitson instinct. Grandeur de l’homme, misère de l’homme, dirait Pascal. Il est fait pour la liberté, il la cherche, il la veut : c’est sa grandeur ; mais, brisé par la chute originelle et dédaignant la réparation qui le guérit, il voit la liberté dans ce qui n’est en effet que l’esclavage ; il se bâtit des prisons pour y régner. Il n’y règne qu’en se faisant foule; il s’absorbe par orgueil dans un engrenage où le despotisme de l’organisation le froisse à chaque mouvement, mais où la main de Dieu ne se reconnaît plus : voilà sa misère!' Misère très-auguste, puisque en cet état de révolte et d’assouvissement il a encore des regrets, des aspirations, d’inénarrables désirs, par où il est averti qu’il ne possède point ses vraies richesses et qu’il ne jouit pas de sa vraie liberté, et que ce n’est rien pour lui d’être roi collectif du monde. Ainsi sa misère porte témoignage de sa grandeur. Grandeur très-misérable ; car, enfin, malgré ce noble dégoût de ces faux biens et de cette fausse liberté, il y reste souvent
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engagé, méprisant la voix intérieure qui l’appelle à mieux, méprisant même les anges visibles que Dieu lui envoie pour le solliciter d’en sortir. Il a des velléités qui n’arrivent pas à l’effort, il fait un effort trop faible, il s’arrête, il retombe, il meurt.
« N’avez-vous jamais pensé, en parcourant les grandes villes, à l’art avec lequel l’homme les organise de plus en plus pour se séduire lui-même? Il y rassemble toutes ses sciences et toutes ses corruptions. C’est l’arsenal des sept péchés capitaux : paresse, gourmandise, envie, avarice, luxure; et la ville entière est un théâtre d’orgueil. C’est là que Mammon se fait bâtir des temples plus magnifiques que les églises, et étale ses bazars plus riches que ses temples; c’est là que sans cesse il dit à l’homme : Adore-moi , je te donnerai tout! et l’homme l’adore. Quel bruit! quel mouvement! quel perpétuel tumulte pour conquérir la richesse, pour servir Mammon ! et quelle science développée et terrible d’oublier Dieu ! Quand je traverse ce vacarme, je songe à nos paysans, qui vont d’un pas tranquille à leur travail salutaire, qui l’entament sans trouble, qui l’interrompent au son de Y Angélus pour prier Dieu de le bénir, et qui reviennent contents lorsqu’ils ont gagné leur petite part du pain dont ils nourrissent le monde. Ils rentrent dans leur humble demeure, ils prennent leur repos sur un lit dur, ils recommencent le lendemain. Ah! que je les trouve graves et nobles, vraiment libres et vraiment riches, et bien aimés de Dieu ! »
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