‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 63 sur 100 · CONTINUATION · texte numérisé non relu

CONTINUATION

«Ce que la science humaine a gagné depuis l’invention de l’imprimerie, ce n’est pas à l’imprimerie qu’il est dû. On bâtissait, on chantait, on peignait, on faisait des lois, on faisait des livres, aussi bien, pour ne pas dire mieux ; tout cela n’aurait pas péri. On a perdu la foi et la

sagesse politique. Avant l’imprimerie il y avait eu dans la république chrétienne le grand et fécond mouvement des Croisades contre l’ennemi commun de la chrétienté; depuis l’imprimerie il y a eu la Réforme et la Révolution, deux effroyables guerres civiles de la chrétienté contre elle-même et des nations entre elles ; guerres qui ont détruit beaucoup de monuments, fait mourir beaucoup d’hommes, et qui ne sont pas terminées. L’Europe a été couverte de ruines et de sang ; elle se voit encore à deux doigts de sa perte. Si elle tombe dans l’abîme, un abîme de barbarie, l’imprimerie n’aura pas contribué médiocrement pour l’y pousser. Qui oserait dire que l’imprimerie l’en tirera? Ce qui est certain, c’est que les livres dont la civilisation abattue pourra s’aider pour se reconstruire, étaient tous faits et tous connus, mieux connus qu’à présent, avant l’invention de l’imprimerie. Ceux qu’on a faits depuis ne seront bons la plupart qu’à nous ruiner de nouveau. Nous avons assez de livres pour perdre deux littératures et deux civilisations.

« C’est depuis l’imprimerie, et grâce à l’imprimerie, que l’histoire est devenue une conspiration permanente contre la vérité.

« L’imprimerie, à peine inventée, ouvrit la porte au paganisme. L’impur Olympe rentra dans le monde, d’où le Christ l’avait chassé. L’on vit reparaître ces doctrines, ces œuvres de mort dont l’Église, par un travail de quinze siècles, cimenté du sang de plusieurs millions de martyrs, avait presque délivré le genre humain. La chair menaça de l’emporter de nouveau sur l’esprit, l’escla-

vagedes passions et de l’erreur ressouda les chaînes que la liberté divine allait achever de briser; de toutes parts reparurent les vieux jougs païens ; il y eut un nombre chaque jour plus grand d’hommes asservis au plaisir de l'homme. Les peuples se dépravèrent : de la noble obéissance qu’ils rendaient à leurs lois promulguées au nom de Dieu, et h leurs chefs sacrés par l’onction divine, ils passèrent à la sujétion qu’exigeaient d’eux des lois et des maîtres de hasard ; ils descendirent de là au règne des factions et à la tyrannie des multitudes. Ne croyant plus à rien, ils mirent tout en discussion ; ayant tout discuté, ils ne surent et ne comprirent plus rien. Ils livrèrent leurs lois, leur foi, leurs mœurs à la risée des sophistes, et les voici enfin avilis jusqu’à craindre celui qui, par la voix de la presse, proclamant le dernier mot de la dernière sagesse et le résultat suprême de trois siècles de discussion, crie à toute la terre, sans qu’on puisse, ni qu’on sache, ni peut-être qu’on veuille l’empêcher : La propriété, c’est le vol ; Dieu, c’est le mal 1

« Et la lumière fut !

« J’ai grand’peur qu’en effet la lumière ne se fasse. Cette lumière, allumée de main d’homme, luira un jour, peut-être bientôt. Le feu de l’envie, le feu de la haine, le feu de toutes les concupiscences, ce feu terrible, jeté et entretenu dans les masses humaines par la machine de Gutenberg, éclatera sur le monde qui ne pourra plus l’éteindre ni le gouverner. Il éclatera, il durera, il ne

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cessera qu’après avoir mis tout en cendres. Pauvre « siècle de lumière ! » en te baptisant ainsi dans ton orgueil, quelle prophétie tu as risquée!

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