LE CULTE DES GRANDS HOMMES
« Ils feront triste figure au milieu de cette tempête et de ce naufrage dans le feu, les dieux nouveaux, les grands hommes dont les images sont debout sur nos places publiques. Je serais étonné que Kléber et Gutenberg descendissent de leurs piédestaux pour marcher au secours de la ville attaquée du dehors, ou pour défendre les maisons des bourgeois qui les ont canonisés, menacées par les frères du dedans. Je serais étonné que la multitude, passant au pied de leurs autels, s’arrêtât, saisie de respect ou de terreur, éteignît les torches, et renonçât pour l’amour d’eux à pousser plus loin ses entreprises. J’ai même quelque idée que ces monuments auront le destin du reste, et que les grands hommes, traités d’aristocrates, seront démolis et fondus, le marbre pour être utilisé en chaux, le bronze pour être distribué en gros sous et sanctifié en ustensiles de ménage. Le règne de l’orgueil et de la chair aboutit â la destruction des idoles
de l’orgueil et de la chair. Dieu retournera contre ces fausses divinités le marteau protestant et révolutionnaire qui, à deux reprises en trois siècles, a mutilé les chefsd’œuvre des âges de foi. J’avoue que, si je suis là, je laisserai faire.
« J’ai vu quelques douzaines de brutes grimper au faîte des églises de Paris, abattre les croix qui couronnaient les saints édifices et les traîner ensuite dans les ruisseaux. La garde nationale, l’arme au bras, assistait tranquille à ce spectacle, dont le souvenir me fait pâlir aujourd’hui. Jésus Sauveur, pourquoi ne vous connaissais-je point? Peut-être que dans ma foi j’aurais trouvé le courage de m’agenouiller au milieu de cette foule et d’adorer en sa présence votre croix outragée.
« Il me semble qu’à présent je le ferais ; j’espère que d’autres le sauraient faire. Certes, ce serait noblement el utilement sacrifier sa vie que la livrer pour défendre la moindre croix de pierre ou de bois qui s'élève au détour du chemin le plus isolé ! Mais mourir au profit de la statue d’un grand homme, celle de Kléber ou celle de Poisson, que l’on vient de déifier à Pithiviers..., tranchons le mot, ce serait bête ! Tout le monde, le moment venu, s’en fera l’aveu. Que nous importe Kléber? que représente Poisson? Il a, dit-on, laissé un bon Mémoire sur les effets de queue au billard. C’est la belle assise du monument que lui a consacré la patrie des pâtés d’alouettes. Je loue les souscripteurs; mais, quand ces amoureux de la gloire auraient dédié leur monument à l’inventeur des pâtés d’alouettes lui-même, cent fois plus leur illustrateur et leur bienfaiteur que Poisson, ce serait encore
une grande sottise, et indigne de leur esprit avisé, de s’exposer à recevoir un mauvais coup pour empêcher le Poisson de bronze d’être fondu.
« Il est florissant, ce culte des « grands hommes » qui ont enlevé un corps de garde, inventé une mécanique, faufilé des sophismes, carillonné des rimes; il efface quasi le culte de Dieu et des saints ! Mais, pour le perpétuer, personne ne voudra mourir : il finira par un coup de foudre ou par un coup de sifflet, a Amen 1 »
O CR1TX AVE.
Tout en devisant de la statue de Gutenberg et de celle de Poisson, sans négliger le buste du maréchal de camp Renard, qu’on est en train de couler pour orner la mairie de Chignac, nous arrivâmes devant la cathédrale. Dieu me garde d’essayer une description de cette merveille! Mais, là, Gyprien nous apprit comment la croix de mission fut enlevée du parvis en 1830. Cette histoire mérite de n’être point oubliée.
La croix de mission offusquait les protestants de Stras-
bourg, qui ne sont pas de petites gens, et les libres penseurs, protestants perfectionnés, qui donnent la main aux autres toutes les fois qu’un intérêt catholique est en jeu. Les uns et les autres trouvaient que leur victoire de 1830 n’était pas complète si ce signe du fanatisme et de l’intolérance restait debout; ils songèrent tout de suite à le renverser. Le préfet n’y voyait pas de mal, les autres autorités n’y voyaient que du bien. Cependant il fallait quelque prudence. Il y avait aussi des catholiques à Strasbourg. Mon Dieu ! du peuple, de la populace, mais enfin des hommes, et en certain nombre, et qui tenaient à cette croix, et qui montraient des bras nerveux, disposés à ne pas chômer en cas d’insulte à leur croix. Il parut nécessaire de procéder honnêtement pour procéder pacifiquement. On fit valoir le courant de l’opinion, la nécessité, l’intérêt de la paix publique ; on obtint l’assentiment du clergé. Le peuple ainsi calmé, jour fut pris.
On appela des charpentiers. Tous étaient catholiques : ils refusèrent, quelque raison que l’on pût alléguer quelque salaire que l’on pût offrir. Enfin on leur dit : « Si vous ne le faites pas, des ouvriers prostestants le feront. » Ils craignirent des profanations et se décidèrent alors.
Ils vinrent au nombre de vingt-quatre, en procession, graves et tristes. Ils se prosternèrent devant la croix et l’adorèrent en chantant des prières. Ensuite, avec beaucoup de précautions et de respect, gardant le silence ou parlant à voix basse, ils déplantèrent l’arbre du salut. Lorsque la oroix fut étendue sur le pavé, ils l’adorèrent de nouveau, haisaüi 2oc n’pds, les mains et le flanc ouvert
du Sauveur. Puis, ayant chargé sur leurs épaules ce précieux fardeau, ils le portèrent processionnellement à l’endroit où il devait être déposé et conservé dans la cathédrale, en attendant le jour qui viendra.
Et, traversant la foule accourue pour assister à cette défaite des catholiques et pour s’en réjouir, ils se retirèrent, les yeux mouillés de larmes, le front haut.
LA MÈRE D’üN ÉVÊQUE.
(jyprien nous a rapporté d’autres traits de la piété de ces bons catholiques d’Alsace. Je les redirais tous si je savais écrire comme il sait parler. Il a une grâce de Dieu pour dire ces choses qu’il a vues, et qui ont été dans son cœur autant de flèches de l’amour divin ; car, étant protestant, ou plutôt ignorant, il avait besoin de croire, de prier, d aimer, et ce fut par là qu’il commença de connaître la foi, la prière et l’amour. Je rapporte encore une de ses anecdotes, pour montrer ce que sont les humbles enfants de l’Église.
Monseigneur l’évêque actuel de Strasbourg, l’un des prélats les plus savants de France, est né dans les environs de Schlestadt. Ses parents sont des paysans riches, bons catholiques.
Lorsqu’il visita pour la première fois, étant évêque, son lieu natal, ce fut au milieu d’une pompe improvisée, toute rustique, d’autant plus belle et touchante. Le peuple et le clergé lui formaient un digne et sympathique cortège. On chantait et on jetait des fleurs. Hosannah ! Benedictus qui venit in nomine Domini ! Il bénissait la foule agenouillée sur le bord des champs, lui envoyant de la main, de la voix et du cœur, le salut des évêques : La paix soit avec vous !
Tout à coup on vit s’avancer la mère du pontife, la vénérable madame Rœss. En présence de cette foule, qui s’arrête et qui se tait, elle s’adresse à son fils, et, dans une courte harangue, lui rappelle, non sans force et sans majesté, les devoirs de son nouvel état. Elle lui dit qu’il est évêque pour donner le bon exemple, pour combattre le démon, pour conduire à Dieu le peuple de Dieu. Tant qu’elle voulut parler le pontife écouta, plein d’émotion et de respect. Ayant fini, elle se mit à genoux:
« Maintenant, dit-elle, Monseigneur, donnez-moi votre bénédiction. »
L’évêque, pleurant, bénit sa mère.
Voilà ce que fit cette paysanne, en toute simplicité, et certainement sans se douter qu’il y eût là rien de grand, : ni qu’elle était sublime.
M. deBonald, l’auteur delà Législation primitive, non
moins vénérable par ses vertus qu’illustre par ses talents,
s’agenouilla silencieusement devant son fils la première fois qu'il le vit en habit épiscopal. Il ne lui fil point de discours; il n’y aurait pas mis l'ingénuité de la bonne et respectable madame Rœss.