L'HOTEL DU HARENG COURONNÉ — LETTRES ÉCRITES EN
ce qu’enseignent les morts.
Nous autres, vieux enfants du siècle et déjà quasi dégringolants comme lui (je ne parle point pour vous, ma commère) ; nous qui allons prendre quarante ans et qui avons connu les pataches, nous ne saurons jamais nous habituer aux chemins de fer. Cette rapidité nous étonnera toute notre vie ; nous croirons toujours qu’il y a des distances et que les lieues sont des heures. Quoi ! j’étais encore à midi dans le bruit de la rue Saint-
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Lazare ; à peine vous ai-je dit adieu, et voici 'que j’entends sonner cinq heures au clocher le plus pointu du plus tin fond de la Normandie ; je suis sur l’herbe et sous les chênes ; autour de moi l’on parle normand!
Tout a changé : le sol, les hommes ; ce n’est plus le même monde. Cinquante lieues nous séparent depuis ce serrement de main que nous échangions il n’y a qu’un instant. La mort seule tranche avec cette promptitude. Mais Dieu, qui ne permet pas que la mort soit maîtresse absolue de ses créatures, nous laisse le souvenir et la prière pour visiter instantanément ceux que nous aimons, lors même qu’il a fixé leur demeure au delà des frontières de la vie.
Ne vous étonnez pas qu’il me vienne une pensée de mort en vous écrivant sous ees beaux chênes illuminés tpar le soleil à son déclin. Le trajet jusqu’ici est semé de cimetières : j’en ai, je crois, côtoyé une dizaine. Dans la disposition d’esprit où je suis toujours quand je quitte vos enfants et vous, cette circonstance m’a frappé. Je n’ai plus remarqué la rapidité du voyage que pour y trouver des lenteurs en comparaison de la rapidité de la vie. Écoutez le tic-tac de votre montre : c’est le bruit d’une machine qui vous traîne avec une bien autre vitesse que celle des locomotives. Tic tac , tic tac , ce ne sont plus les lieues, ce sont les années qu’elle dévore. Tic tac, vous n’êtes plus enfant ; tic tac , vous n’êtes plus jeune \ tic tac , la vie passe; tic tac , la vie est cassée.
Il semble que tous ces morts auraient souri dans leur bière en nous voyant aller , nous autres prétendus
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vivants, si préoccupés et si pressés, croyant si bien savoir où nous courons, en réalité le sachant si peu. Car, après tout, nous n’allons qu’à la mort et au jugement, qui sont les choses, en général, à quoi nous pensons le moins.
Il faut que je vous le dise, ma très-chère, puisque j’en ai le cœur et l’esprit obsédés : nous aussi, nous, chrétiens, nous donnons trop sujet aux morts de se moquer de nous. Qu’ils regardent en pitié les philosophes, les { aïens, les aveugles vivants jouant à colin-maillard les mains tendues vers toutes les convoitises , à la bonne heure! Mais nous, par la grâce de Dien, nous savons tout ce que savent les morts : prenons donc volontairement, pour l’amour de nous-mêmes, un peu de leur sagesse forcée; tâchons de regarder passer, au lieu de nous mettre à courir.
Dans ces cimetières de campagne il n’y a guère que des pauvres, humblement couchés sous leur petite croix. En quoi diffèrent-ils de ceux qui dorment ailleurs, sous des édifices de marbre ornés de statues et d’inscriptions? Sauf les vices, les expiations et les vertus, que reste-t-il en plus de l’un ou de l’autre côté ? Science et puissance, aujourd’hui, sont égales ici et là. Ni le savant ne sait plus que l’ignorant, ni le riche ne peut plus que l’indigent. Égale aussi est la renommée : si cette dernière égalité n’est pas faite aujourd’hui, elle le sera demain. Uu temps viendra qu’il ne sera pas plus question d’Homère que de M. Ponsard. Il n’importe pas beaucoup que l’on vive trois mille ans, dès qu’il faut enfin mourir.
Au fond, tout le sérieux, le pratique et le substantiel de l’ambition humaine se réduit à contenter les trois
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concupiscences signalées par saint Jean, ou tout au moins l’une des trois : concupiscence des yeux, concupiscence de la chair, orgueil de la vie. Aussitôt que nous cessons de travailler pour le Ciel par l’abnégation et le détachement des choses de ce monde, nous ne travaillons, sous les plus beaux dehors, que pour nous-mêmes. Nous prenons tant de peine, — autant pour le moins et plus peutêtre que le Ciel n’en demanderait, — pour être bien logés, bien vêtus, bien nourris, bien servis, bien glorifiés. Nous faisons tout cela sans que rien nous assure du succès, sans que le succès nous mette à l’aise ! Car l’inquiétude pénètre dans le beau logis, le rhume nous atteint sous le beau vêtement, la belle table ne fait pas le bon estomac, la belle gloire ne préserve point du ridicule ; nous pouvons être servi à merveille sans avoir conquis l’admiration de notre valet de chambre.
Et la mort, l’oubli, l’égalité du néant humain sont au bout de cette existence choyée et pompeuse, comme au bout de l’existence d’un traînard d’armée qui meurt dans une déroute, sous les pieds des chevaux, sans que personne sache seulement qu’il a vécu.
J’aime assez ce vieux quatrain français :
La vie que tu vois n’est qu’une comédie,
Où l’un fait le césar et l’autre l’arlequin ;
Mais la mort la finit toujours en tragédie.
Et ne distingue pas l’empereur du faquin.
Mais ce n’est là qu’une boutade de poète qui n’en sait pas long ou qui s’arrête à la borne de son quatrain. La
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mort n'agit point d’ elle-même, elle ne fait qu’obéir. Quelqu’un l'envoie comme un appariteur chargé d’amener les justiciables dont l’heure est venue. Ce Quelqu’unlà distingue et juge. Il a des royaumes où il peut faire du pauvre faquin un césar et du césar un faquin. J’emploie les mots du poëte, traduisez en langue chrétienne.
Sur la porte d’un cimetière j’ai lu cette parole : Opéra illorum sequuntur illos; leurs œuvres les suivent. Nen pas leurs gains, non pas leurs peines, non pas leur gloire, mais leurs œuvres, c’est-à-dire le bien ou le mal qu’ils ont fait. Quoi de plus juste que ce lieu commun de tous les prédicateurs, qui nous avertissent sur les paquets du dernier départ, où nul n’emporte que ce qu’il a donné?
Donner, voilà l’œuvre. N’apportant et n’acquérant icibas rien qui ne nous soit donné de Dieu, nous devons, pour nous conformer à Lui, donner aussi, donner sans cesse. Tout homme, dans l’intention du Créateur, est un trésor qui doit libéralement s’ouvrir à la foule des misères dont il est entouré. Il n’y a pas seulement à donner en ce monde du pain, des vêtements, des oboles. Quels donneurs que le pauvre et le malade qui donnent le beau spectacle de la résignation dans l’indigence et dans la douleur ! Quels donneurs que le captif et le solitaire, qui, l’un devant son geôlier sans cœur, l’autre dans son désert sans yeux, donnent à Dieu leur soumission et leur amour !
Ce n’est pas tout ce que m’ont dit les morts quand je passais. Mais ceci est déjà long pour un sermon et même pour une lettre; à demain.
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LA VRAIE fi R A NJ) E lî R HUMA INK,
Un homme, ma chère amie, c’est-à-dire une âme, une précieuse âme rachetée du sang de Jésus, ne s’appartient à elle-même que pour se donner, et par là elle se conserve à son vrai souverain et unique Maître, qui l’a payée si cher sur la croix. Les obligations s’étendent bien au delà du cercle de la famille ; mais ce cercle est pourtant immense. Voyez comme la vie serait douce et quels héros nous serions si nous savions tous accomplir la loi du Christianisme, cette loi de tendresse, de dévouement, de sacrifice ; cette loi du don de nous-mêmes.
Je suis éperdu d’admiration, — hélas ! et d’épouvante, — quand je songe à la grandeur morale où quelque petit individu de ma sorte, par exemple, peut et doit s’élever, sans avoir cependant ni puissance, ni richesse, ni génie, par cette seule raison qu’il est homme et chef de famille. Voilà autour de cet homme un monde à protéger, à aimer, à servir, à édifier, à réjouir même. Il faut que l’on vive de ses labeurs, que l’on se fortifie de ses exemples, que l'on s’honore de ses œuvres, que l’on soit heureux
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par lui. Donner mes sueurs et mes veilles, mener une vie austère, ne pas choir de mon courage, c’est quelque chose ; mais je suis loin d’avoir accompli ma tâche si je n’ai pas su encore, par un exact tempérament de la bonté et de la justice, me faire respecter et me faire aimer. Il faut arriver là, ou du moins toujours tendre là. Sans doute j’ai pour aide puissante ce perpétuel courant d’amour que Dieu a mis dans nos cœurs, qui me porte sans cesse vers vous tous, qui sans cesse vous porte tous vers moi ; et néanmoius quelle vigilance m’est nécessaire, tantôt contre vous, tantôt contre moi; maintenant pour céder, tout à l’heure pour résister ! Je dois sacrifier tous mes caprices, je ne puis sacrifier aucun devoir. Il faut que je fasse plaisir ; il faut que j’enseigne, qu’au besoin j'impose la vertu. Je ne suis pas assez bon si je suis trop sage ; je ne suis pas assez sage si je suis trop bon, et, soit que j’incline ma raison, soit que je fasse taire mon cœur, tout se résume à l’immolation de moimême. Car l’homme est ainsi fait que la justice et la tempérance en tout lui sent onéreuses, et qu’il lui en coûte également de vaincre ses sentiments ou ses pensées.
Ceci explique, ma chère, ce que vous avez lu souvent du mépris où Dieu tient la gloire humaine, et vous pouvez comprendre qu’il ne faut pas un si prodigieux effort de vertu ni de jalousie pour ne parler qu’avec dédain des plus hautes fortunes de ce monde. Gloire et fortune se gagnent par de moindres travaux. Que sont les combats, les labeurs, les victoires dont se forme une renommée, comparés à ces combats, à ces labeurs, à ces victoires de tous les jours, par où l’on devient un fidèle imitateur
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de Jésus-Christ? Les hommes qui savent cela, et qui savent qu’à ce prix seulement s’acquiert la gloire véritable, peuvent bien, convenez-en, sourire devant toute la force et la majesté de la pauvre petite gloire humaine.
Quand nous demandons à Dieu chaque matin la grâce d’être « doux, humbles, chastes, patients, charitables et résignés, » savez-vous bien que nous lui demandons tout simplement d’être plus grands qu’Alexandre et César et tous les grands hommes qui ne furent pas des saints, et que nous implorons des dons infiniment au-dessus de ceux qui font les artistes et les héros?
Un mot, un simple mot que nous répétons souvent, dit mieux et demande plus encore : c’est cette parole du Pater noster : Que votre volonté soit faite, fiat voluntas tua. C’est-à-dire : « Faites, mon Dieu, qu’élevant dès ici-bas mon cœur jusqu’à ces hauteurs d’où vous embrassez tous les espaces et tous les temps, je voie en tout votre volonté, qu’en tout je la trouve bonne, qu’en tout et toujours j’en désire l’entier et plein accomplissement, de telle sorte que rien ne puisse ébranler ma paix devant le spectacle parfois si terrible de vos justices et sous le poids parfois si lourd des épreuves que vous m’envoyez. »
Certes, ce vœu, quand on y songe, est auguste et formidable, et semble passer la mesure humaine. C’est bien là le comble de tout courage, le faîte de toute grandeur. Il y a pourtant des gens, et nous en connaissons, qui tout de bon y tendent. Il y en a d’autres, et nous les connaissons aussi, qui tendent uniquement, par diverses routes, à devenir célèbres et riches, et qui disent tous
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tes matins en se levant : Que ma volonté soit faite, et le plus tôt possible, aujourd’hui, à l’instant même. Et nous connaissons enfin des gens, c’est tout le monde à peu près, qui voient et ceux-ci et ceux-là, et qui prononcent que ceux-ci sont les sages, ceux-là, les fous !
Habituons-nous à juger autrement, si nous ne voulons pas perdre en sottises misérables le peu de temps qui nous est donné pour conquérir la vie éternelle ; car il ne suffit pas d’objecter qu’on n’aspire ni aux millions des juifs, ni aux palmes des académiciens. Si c’est folie de chercher cela, quelle misère de chercher moins! Il faut laisser de côté la gloriole comme la gloire, et le bien-être comme l’opulence, pour viser tout juste à cette gloire unique et presque infinie d’être chrétien.
Voilà les pensées que j’ai emportées de ces cimetières aperçus à la volée. Je vous les envoie comme je vous enverrai demain quelque fleur cueillie dans les prés. Adieu, ma très-unique amie,
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