JEAN-PIERRE, COCHER DE PAT ACRE
Il me restait cinq ou six lieues pour arriver au bord de la mer; je les ai faites en sept heures. C’est vous dire que j’ai voyagé en patache, mais quelle patache ! Un arriéré de ma sorte, ami de la plupart des vieilles gênes et des vieux abus, ne pouvait désirer mieux. A l’aspect de ce carrosse dépenaillé, je faillis me sentir du goût aux choses modernes. Heureusement j’étais seul, et la nuit venait ; une belle nuit d’étoiles, sans lanternes au loin, sans bruit autour de nous. Vous auriez eu peur de cette solitude ; vous croyez aux voleurs, et nous devions traverser des bois. Moi, j’aurais eu peur de votre peur ; j’aurais eu peur surtout de mes chevaux attelés de ficelles et des gémissements de mon carrosse délabré.
Délivré d’inquiétude je n’avais que le déplaisir d’être mal assis ; il me restait la fraîcheur du soir, la lune, un cigare et la compagnie du cocher. Je voulus jouir de tout à la fois. Je me plaçai près du cocher, robuste gaiL lard de trente-cinq à quarante ans. Il avait une bonne figure; sous sa blouse on voyait sa veste de dimanche en velours gros bleu. Fiez-vous aux gens de cette classe qui
DU II An EN G COURONNÉ.
s’endimanchent le dimanche : ce ne sont pas les plus mauvais.
« Quel silence! lui dis-je.
« — C’est vrai, monsieur, on ne se croirait pas en république.
« — La République a-t-elle fait du bruit dans vos quartiers ?
« — Dame ! vous savez ; il y a de mauvais gars partout. Ils sont par ici une demi-douzaine qui ont voulu lancer leur petit tremblement. Ils nous ont donné le club, l’arbre de la liberté, toutes leurs machines. Ça n’a pas pris. Chez nous on aime le curé et le seigneur.
« — Ah! il y a un seigneur, ici?
« — Oui, le marquis ; un brave homme qui fait travailler le peuple. Depuis cinq cents ans, peut-être davantage, depuis le temps d’Henri IV, cette famille est dans le pays, sans jamais vexer personne. Les républicains disaient : « Le marquis est trop riche : qu’il partage avec ceux qui n’ont rien! » C'est ça qui a déplu.
« — Comment! c’est ça qui a déplu?
« — Bien sûr. Ceux qui n’ont, rien, c’est tout ce tas de gueux-là Les uns ont grugé leur bien, les autres ne veulent rien gagner honnêtement. Un chacun a dit: « C’est trop drôle! Us mangeront le marquis, et, à la « place d’un seigneur qui est bon et donnant, nous « aurons pour seigneur des canailles qui insulteront le « monde et ne donneront jamais à personne! » Voilà ce qu'on leur a mis dans la main, moi comme les autres.
« — Et que répondaient-ils?
« — Des bêtises : qu’il n’y aurait plus de seigneurs;
l’hotel
que tout le monde serait à l’égalité, comme frère ; que personne n’aurait ni plus ni moins. Vous connaissez leurs farces. Mais on leur a clos le bec. Leur chef, un certain Bertin, un pas grand’chose, un bâtard, sauf votre respect, était à me débiter tout ce rouleau-là. Il a un frère qu’il a volé et qu’il laisse mourir de faim. « Dis donc, que « je lui dis, Bertin, tu nous appelle blancs , et puis tu « nous appelles frères. Si nous devenons tes frères, tu « partageras avec nous comme avec ton frère ; alors nous « ne serons pas blancs ! » Monsieur, jamais vous n’avez vu un homme si sot. Il n’a pas trouvé une centime de réponse; même que j’en avais de la peine, parce que c’est ennuyeux d’écraser un homme. Mais ce gredin-là le méritait assez. S’il avait répliqué, je lui aurais flanqué une pile. Vouloir voler le marquis! Moi qui vous parle, monsieur, le marquis m’a retiré du service. Il a dépensé mille francs et écrit plus de six lettres. Ce n’est pas le citoyen Bertin qui se donnerait tant de tracas pour un de ses frères.
« — Enfin vous avez fini par vous débarrasser de vos rouges ?
« — Ils n’étaient pas soutenus. Deux ou trois ayant été coffrés, les autres prirent peur... Pas moins, monsieur, qu’ils ont fait du dégât. Voyez-vous, ces clubs, ces journaux, ces coquins tenant le haut du pavé, c’est mauvais. D’aucuns qu’on suppose honnêtes, et qui ne sont pas méchants, se mettent à rêvasser là-dessus. Ça pourrait tourner au vilain.
« — On en cause donc quelquefois ?
« — Que trop! Encore ce matin, un particulier d’ici, un
DD HARENG COURONNÉ
finaud, pas pauvre et pas bête, me disait : «Jean-Pierre, « tout de même, il n’y a pas de justice . Nous prenons bien « de la peine à amasser, et d’autres n’ont que la peine de « dissiper. — Alors, que je lui dis, tu deviens rouge, toi ? » Il me répond : « Non, mais les rouges n’ont pas si tort. « Vois le marquis : cent mille livres de rente! quand il « n’en aurait que le quart, il serait encore plus riche que « nous. Au fait, Jean-Pierre, à quoi servent les sei- « gneurs? » Ça m’a été dit pas plus tard que ce matin, monsieur. A mon jugement, c’est mauvais.
« — Très-mauvais. Mais vous-même, Jean-Pierre, que pensez-vous des seigneurs? Croyez-vous qu’il en faut?
« — Je vous laisserai entrevoir mon opinion, monsieur, franchement et librement.
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