DO LATINISME
Blaise u’esl pas plus latiniste que tout autre nourrisson de l’Université de France ; mais, depuis le collège, il croit que l’on doit lire Virgile à la campagne et que c’est le vrai moyen d’entendre la campagne et Virgile. Que de sentences ne sait-il pas sur ce poète! Tout ce que ses professeurs lui en ont dit, il se le rappelle. En vain nous lui demandons de nous faire un peu grâce et de planter là le Cygne de Mantoue ; sa mémoire, chargée de ce butin d’école, en laisse toujours tomber quelque chose ; nous ne pouvons frôler une haie qui n’accroche un lambeau des Bucoliques.
Antoine, levant les yeux sur l’arbre qui nous servait d’ombrage, eut le malheur de dire qu’il le trouvait beau et qu’il s’y trouvait bien. Voilà Biaise parti : Tityre , tu patulœ recubans... Car il a le défaut de beaucoup d’admirateurs des Latins : ce qu’il en tire semble toujours venir des almanachs.
« Ami Biaise , dit Antoine , ne cesserez-vous de me rappeler le temps ou je faisais des vcisions ? Accou—
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tumez-vous donc à prendre le vert sans y mêler tant de latin !
«— Mais, reprit Biaise, d’où vient cette froideur pour Virgile? Vous aimez l’harmonie du langage, la grâce des choses bien dites, la finesse des pensées, Virgile a tout cela. Il y a dans les Églogues un je ne sais quoi qui est comme l’odeur de campagne et d’été que nous respirons ici. Je trouve...
« — Sat prata biberunt , interrompit Antoine; je sais la suite. Pour mon compte, j’aime Virgile, mais modérément. C’est la passion que je n'aime pas ; elle me rappelle trop de pédants. La poésie virgilienne a sa beauté ; mais, premièrement, ce ne sont pas vos pédants qui la connaissent, j’en atteste leurs traductions et leurs imitations; secondement, cette beauté n’est pas la suprême beauté. Depuis le Christ, nous sommes faits pour entendre autre chose, et, si l’on ne s’appliquait pas à nous débiliter l’esprit, nous mépriserions ces fariboles, tout en reconnaissant le mérite de la façon.
« Écoutez le bon sens de Montaigne : «Nous nous lais- « sons si fort aller sur les bras d’aultruy que nous anéan- « tissons nos forces. Me veulx -je armer contre la crainte « delà mort : c’est aux despens de Seneca ; veulx-je « tirer de la consolation pour moy ou pour un aultre : « je l’emprunte de Cicero. Je l’eusse prinsse en moy- « mesme si l’on m’y eust exercé. » La manie de l’antique nous a joué le même tour en littérature. Voyez la figure que font en Europe le poëme épique et toute la poésie bocagère. Chez nous, sur ces deux, points, la frénésie d’imiter a fait avorter coniDlétement le génie natio-
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nal, et cette veine, si naturellement riche, n’a donné rien qui vaille. Embarrassés d’un côté dans les fictions de l’Olympe, de l’autre dans le ton précieux des Méli— bées, des Alphésibées et des Titvres, nos poètes ont produit des épopées et des bergerades qu’on ne peut lire sans chagrin. Les Allemands et les Anglais, lorsqu’ils se sont entêtés de grec et de latin, n’ont pas fait mieux. Vous avez lu les fadeurs de Gessner, qui tirait ses personnages de la Bible, mais qui allait emprunter ses couleurs chez les païens. Écoutez un petit passage de Pope, le fameux Monsieur Pope, homme de grand goût et versé dans la connaissance des belles-lettres. Il a fait une idylle intitulée la Forêt de Windsor , où il célèbre ainsi la mort du poète Cowley : « Là, Cowley paya son pre- « mier hommage au dieu du génie. Ah ! qu’il fut « bientôt moissonné ! Que de larmes le dieu du fleuve « (la Tamise) ne versa-t-il pas lorsque la pompe funè- « bre passait sur ses bords ! Les Muses négligèrent leurs « lyres et les suspendirent à des saules ; les cygnes « expirèrent de douleur. » C’est imité de Moschus, mais ce n'est pas attendrissant. Les imitateurs de l’antique sont pleins de ces beautés. Ils ont copié en outrant, sort ordinaire des copistes, et, copiant le faux, ils ont outré le faux.
« Ceci me fait souvenir de l’abbé Auger, dit Jérôme. Avez-vous entendu parler de l’abbé Auger, en son vivant grand vicaire honoraire de l’évêque de Lescar? Hérault de Séchelles, faisant son oraison funèbre, à la manière antique, le loua de s’être approché, par la religion, de Socrate, à qui déjà il avait l’honneur de ressembler par
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la figure! Ce bon Auger ne fit toute sa vie que traduire du grec et du latin, étant passionné, disait-il, pour l’éloquence, et la cherchant partout, mais ne la trouvant que là tout à son gré. Du reste il y ruina ses libraires. Dans une préface, il allègue en faveur des anciens l’autorité de Jean-Jacques. « Lisons, dit Rousseau de Genève, qui « avait l’esprit des anciens, quoiqu’il ne les eût pas lus en original , Usons les anciens ; quand ils n’auraient « que cet avantage , ils étaient plus près de la nature. « Cette parole d’un grand écrivain m’a toujours paru a aussi sensée que frappante et décisive, c Qui admirezvous plus ici, ou d’Auger ou de Rousseau de Genève, prononçant que les anciens étaient « plus près de la nature? » Et que pensez-vous de ceux qui répètent cette bourde à propos de Virgile et de ses bergers ? Les bergers des églogues sont aussi près de la nature que les héros de Rousseau lui-même. Ils ne disent rien qui ne signale la civilisation la plus raffinée et la plus perverse. Ils sont renchéris, précieux, subtils, corrompus. Sauf certains traits de passion amoureuse (quelle passion ! quel amour !), rien ne leur échappe qui sente la nature. Mettez leurs discours en français : ces bergers ressemblent à l’abbé Delille, ou à son élève favori, l’académicien Tissot. Je n’ai jamais pu voir dans les églogues ni champs, ni bergers ; je n’y vois qu’un bel esprit infatué, qui joue avec ses passions, en prodiguant aux puissants de la terre des flatteries rebutantes.
De quel présent plus pur honorer Apollon
Que la page, ô Varus ! où brillera ton nom ?
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« Voilà le goût de nos anciennes épîtres dédicatoires, dont on s’est si justement moqué. Quand les vers sont à l’adresse d’Octave, c’est bien autre chose : Octave est un dieu, le plus respecté des dieux. On se raille du pauvre petit dieu protecteur de l’enclos :
Je t’offre une fois l’an des gâteaux, du laitage;
C’est bien assez pour toi, dieu d’un mince héritage.
De marbre je t’ai fait : que te faut-il encore ?
Si pourtant tu parviens à m’enrichir, sois d’or !
Mais, s’il s’agit de César, le ton est vraiment dévot :
O Mélibée! un dieu nous a fait ces loisirs;
Pour toujours il m’est Dieu : je lui dois mes plaisirs !
Et du sang d’un agneau né dans ma bergerie,
Souvent j’arroserai son autel où je prie.
« Vous connaissez la quatrième églogue et les prédictions faites à l’enfant qui va naître dans la famille d’Auguste ; la fierté chrétienne ajustement hué les modernes qui ont osé tourner cela en français, à l’occasion des grossesses royales. J’admire volontiers les vers heureux; mais, franchement, je me lasse vite d’aller ramasser ces perles à travers tant de bassesses et tant d’impuretés, surtout quand je pense aux pauvres enfants qu’on tient là-dessus des années entières, et qui, incapables d’en saisir la beauté, en absorbent le poison.
« — Il faut leur former le goût, dit Antoine, et qu’ils sachent déguster le beau latin. Comment n’est-il encore venu à l’esprit de personne de mettre les écoliers pen-
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dant six ou sept ans à l’étude de La Fontaine, pour leur apprendre à faire des fables?
« — Mais, reprit Biaise, qu’entendait donc Rousseau (de Genève) lorsqu’il disait que les anciens étaient plus près de la nature ?
« — Le sais-je? répondit Antoine. C’était un mot de leur jargon, comme la sensibilité et quelques autres. Ges philosophesvoulaient passer pour des hommes bons, sans préjugés ni vices, qui sortaient quasi du paradis terrestre et qui allaient ramener le monde à sa’ première innocence, heureusement conservée en eux. Ils sont partis de là pour abolir toutes les lois sociales, et ils ont engendré les terroristes, d’où sont sortis plus tard les théophilanthropes; ceux-ci, gens aimables, amoureux de fleurs, de rubans, de repas agrestes. Ils se reposaient d’avoir dansé la Carmagnole autour des guillotines, en dressant à l’Être suprême des autels de gazon. Un desvirgiliens des plus ardents, M. Tissot, de l’Académie française, eut du zèle révolutionnaire, un zèle distingué. Il a fait une histoire de la Révolution au point de vue jacobin, et il était professeur de poésie bucolique. En l’an VIII, retiré à la campagne « sans aucune occupation forcée, » dit-il, un Virgile lui tomba sous la main. Il relut les Églogues, les trouva «charmantes, » et l’idée lui vint de les traduire. Sa traduction faite, il l’enrichit d’une préface où il définit la poésie pastorale : « On ne « veut voir dans les églogues que des sentiments doux, « des images agréables, enfin le bonheur et la paix. On « bannit donc de ces poèmes la colère, la jalousie, « toutes les passions violentes, comme aussi tout ce
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« qui rappelle les idées de peine et de misère, afin de « ne point altérer, dit -on, les couleurs riantes du « tableau des mœurs champêtres. » Voilà ce qu’ils appellent la nature : un contraste agréable aux scènes violentes, une sensualité douce pour les reposer de la sensualité brutale. Les révolutionnaires, dit Delphine Gay, aiment beaucoup le sang et beaucoup la crème. Les auteurs en vogue à l’époque de la Révolution étaient Gessner et Florian. Tissot, qui passait pour avoir porté la tête de la princesse de Lamballe, ne manque pas de faire l’éloge de Gessner : « Gessner, dont les touchantes « pastorales ont mérité ce bel éloge : Ou je me trompe , « ou les poésies de M. Gessner , lues par des jeunes gens « à la campagne, loin des exemples corrupteurs et de « l'air empoisonné des villes , doivent les passionner pour « la vertu ! » Je ne sais qui a fait ce bel éloge de Gessner, mais, si l’on vous dit que c’est Fouquier-Tinville, n’en soyez pas étonné.
« Et quant à cette passion pour la vertu qui prend ici le bucolique Tissot, n’ayez pas peur ! c’est une vertu accommodante. Écoutez-le sur la deuxième églogue. Formosum pastor Corydon : « Elle renferme, dit-il, un « admirable exemple du degré de chaleur auquel peut « se porter l'amour sans altérer la douce simplicité de la « poésie pastorale! » Mais il est encore meilleur dans ses notes. Il met Virgile au-dessus de Théocrite : « Où « est, dans Théocrite, où est ce Trahit sua quemque « voluptas, chacun est entraîné par son plaisir? Trait si « passionné dans la circonstance , adage si vrai, réflexion « si profonde, et qu'il faudrait méditer une fois par jour
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« pour s'habituer à respecter les plaisirs des autres , que « l’on critique ou que l’on trouble si souvent avec tant « d'injustice. » Ceci, je crois, éclaircit l’éloge que l’on prétend faire des anciens : qu’ils étaient plus près delà nature !
« Beaucoup de gens les vantent à l’excès sans se rendre bien compte du sentiment qui les anime. Il y a un mystérieux pouvoir, fort intéressé au succès de tout ce qui s’est fait dans le monde ou sans Dieu ou contre Dieu. C’est lui qui relève si habilement le mérite de ces auteurs et qui à leurs beautés réelles en ajoute tant d’imaginaires. Des centaines de commentateurs ont glosé à perte d’haleine sur tout ce qui nous est venu des Grecs et des Latins ; ils ont fini par y voir plus de merveilles que que Mathanasius n’en a montré dans le Chef-d'œuvre d'un inconnu. Citerait-on un vers de Virgile sur lequel on n’ait écrit des volumes? La plupart du temps, ces commentateurs sentent horriblement le cuistre. Néanmoins, ils n’ont pas laissé d’établir si haut les anciens que l’opinion ne s’en déprendra peut-être jamais, et que c’est perdre le temps de vouloir lui faire entendre raison. Des gens de bon sens, des gens d’honneur, des chrétiens, qui devraient naturellement avoir horreur de ces turpitudes, sont les premiers à crier qu’il n’y a point de salut pour la langue et l’esprit humain hors de Virgile et d’Horace. Je crois qu’ils aimeraient mieux perdre un volume de la Somme de saint Thomas que la plainte du berger Corydon. Que faire à cela? Il faut remercier Dieu, qui permet que la pudeur et la piété ne quittent pas la terre.
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« Ce serait cependant une belle chose que cette poésie pastorale si on la voulait prendre telle que la nature l’a donnée et telle que le Christianisme l’a perfectionnée. Empêtrés dans l’imitation des anciens, qui ne connaissaient pas ces merveilles, nos poètes ne les ont jamais voulu voir. Il y a là des choses saintes et sublimes ; les gazons, les fontaines, les arbres verts, les herbes odorantes, les gracieuses fleurs comme autrefois, et, de plus, Dieu, le vrai Dieu créateur et réparateur de tout ce qui existe; et, au milieu de ce cadre, l’homme, plus vrai, plus candide, plus près de la nature , meilleur qu’il ne le fut jamais, l’homme chéri de Dieu, instruit des œuvres de Dieu autour de lui et en lui, consentant par un humble sacrifice à toutes ses douleurs, s’élevant par la foi à d’invincibles espérances, pratiquant les vertus les plus sublimes avec une sainte simplicité. Quel champ pour la poésie!
« — Vous me rappelez, dit Antoine, une lettre que l’abbé Stanislas m’a écrite hier et que j’ai apportée pour vous la lire ; c’est une églogue chrétienne toute faite, et à laquelle il ne manque en vérité que la rime. Écoutez ceci. »
Tandis qu’Antoine dépliait son papier, l’incorrigible Biaise murmura :
Dicite : quandoquidem in molli conscdimus herba.
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EGLOCUE-
Il y a quelque temps, M. le curé de Saint-Maurice d’Angers vit entrer chez lui un paysan de Genêt, son ancienne paroisse. C’était un homme fort et vigoureux, qui n’avait pas trente ans. Sa figure annonçait la bonté, la droiture et la piété.
« C’est toi, Pierre ? s’écria M. le Curé tout joyeux de le voir. Comment va-t-on au Genêt? Les récoltes s’annoncent-elles bien? Ta famille est-elle en bonne santé ?... Mais tu as l’air bien grave, mon garçon ?
«—Ah! monsieur le Curé, dit le paysan avec un certain embarras, c’est que je fais une grande entreprise. Je m’en vais à la Trappe qui est par delà Le Mans, sur le chemin de Paris.
« — Tu vas à la Trappe !
« — Mon Dieu, oui. Vous nous disiez si souvent qu’on n’en pouvait trop faire pour le bon Dieu. A la fin je me suis décidé de tout quitter pour lui.
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« — Mais tu étais bien nécessaire à ta mère. G’est une pauvre veuve, et sa métairie est lourde !
« — C’est pourquoi je ne me suis point hâté, monsieur le Curé. Il y a plus de [dix ans que ça me tonne dans le cœur, de me faire moine. J’attendais que mon petit frère Jean eût passé à la conscription. Il a tiré un bon numéro, et le voilà libre. J’ai pensé que je pouvais m’en aller.
« — Ta bonne femme de mère, dont lu étais l’appui, comment lui as-tu fait prendre cela ?
a — Ah ! monsieur le Curé, j’en ai encore le cœur en sang... Non, j’ai cru que je n’en viendrais jamais à bout! Elle me soupçonnait un dessein que je ne voulais pas dire. L’hiver, au coin du feu, que nous étions là, elle à filer, moi à penser, souvent son fuseau s’arrêtait. Elle me regardait, j’ouvrais la bouche ; pas possible ! Mes genoux frémissaient, mes lèvres tremblaient, mon cœur me glaçait le reste du corps, et la parole me manquait. Je faisais compassion à ma mère. « Pierre, » me disaitelle, « holà! mon fils, si tout ne t’agrée pas, dis-le-moi. « Veux tu t’établir à ton ménage? Nous ne sommes pas « riches, mais nous avons bon renom. Ton père a vécu et « est mort comme un saint, et toute famille honnête du « pays estimera notre alliance. »
« Plus ma mère me pressait, et plus je craignais de lui avouer que je pensais bien à autre chose et que je voulais m’en aller moine. Enfin, l’autre soir, ma mère, nous ayant réunis pour ouvrir en famille le mois de la bonne Vierge, resta en prières seule avec moi, les autres partis. Il me passa dans l’idée que c’était le moment, et ma pensée m’échappa tout d’un coup. « Ma mère, » lui
dis-je, « si vous le permettez, je vais à la Trappe; je vais « prier pour vous et faire pénitence. »
« Ah ! mon Dieu ! quand on pense qu’il faut dire des choses comme ça !
« Ma mère resta un moment à tressaillir, là, sous mes yeux, sans parler et comme sans respirer; puis, demeurant à genoux et les yeux tournés vers le ciel, tranquille : « Pierre, » me dit- elle, « le bon Dieu est ton premier « père, la religion ta première mère ; ils passent avant « moi. Vas-y, puisqu’ils t’appellent dans ton cœur. Si je « t’arrêtais un quart d’heure lorsqu’il s’agit delà perfec- « tion de ton âme, j’en mourrais de chagrin. Tu m’as « bien aimée et bien assistée. Je te bénis. »
« Elle ramena ses yeux sur l’image de la bonne Vierge et se remit à prier.
« Je n’en pouvais plus, monsieur le Curé. Je sortis pour respirer quasi plus à l’aise. Mais c’était l’heure que l’on rentrait le bétail, et voilà que mes bœufs qui marchaient leur allure, viennent à moi et se mettent à me regarder, comme s’ils m’avaient dit :
c< Notre maître, pourquoi t’en vas-tu ? »
« Je me sauvai dans les champs, sans pouvoir échapper à ma peine. Il n’était pas jusqu’aux arbres que j’avais plantés et taillés, jusqu’à la terre que j’avais ensemencée, qui voulaient, comme mes pauvres bœufs, m’arrêter au pays !... Sainte Vierge ! que notre cœur a donc de racines ici-bas ! Je me jetai à genoux, je priai, je pris mon crucifix et je lui demandai secours; car le courage allait me manquer. Là, regardant Notre-Seigneur en croix, il me vint honte d’être si lâche, et ce fut fini.
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Je n’ai pas couché au logis; je ne voulais plus revoir ce qui m’avait ébranlé ; et le matin, avant le jour, je suis parti. J’ai passé par notre paroisse comme on y disait la première messe; ça m’a tout remis le calme au cœur. Et me voilà, pour vous dire adieu et bien merci des bons sentiments que vous m’avez donnés dans ma jeunesse.
a — C’est bien, mon cher enfant, dit le Curé; tu obéis au bon Dieu. Mais pourquoi as-tu préféré la Trappe de Mortagne, qui est si éloignée de ton village, quand tu avais tout proche la Trappe de Bellefontaine ?
« — J’ai pensé cela souvent, monsieur le Curé ; c’eût été plus commode, comme vous le dites. Mais, voyezvous, j’ai fait l’expérience que je suis lâche à l’amitié. Si, une fois sous le capuchon, nos gens étaient venus me voir en pleurant, comment résister? J’étais dans le cas de jeter la robe, ou pour le moins d’avoir longtemps le cœur tracassé. Or, quand on se donne au service du bon Dieu, m’est avis qu’il faut s’y mettre joyeux et s’y tenir content. Vaut-il pas mieux prendre tout de suite au plus dur pour persévérer davantage ?
« — En effet, mon ami, dit le Curé, c’est à la persévérance qu’il faut tendre. Tu es jeune et fort, et dans les austérités de la Trappe la vie pourra te sembler longue.
« — Ah ! monsieur le Curé, pour ça, c’est plus tôt fini qu’on n’a coutume d’y penser, et on ne tarde guère à voir le bout. Tout nous le dit, dans ce monde, que la vie est courte. L’autre semaine , je faisais la pêche d’un étang. Il était large, profond, — un amas d’eau terrible ! — Enfin, vous savez, l’étang des Deux -Ormeaux. Eh bien ! quand nous avons levé l’écluse et que ça s’est mis
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à courir, à un rien de temps toute cette eau a disparu ; et je me suis dit : « C’est ainsi que la vie de ce monde « courtet s’écoule pour aller s’engloutirdansl’éternitédu « bon Dieu, qui nous regarde immobile, comme je suis « là sur le bord de cet étang. » El puis, monsieur leCuré, à la course ou pas à pas, on vient tout de même à son heure dernière. Vous nous le disiez bien. Et alors, qu’est-ce qui peut donner du renfort à l’âme que d’avoir fait pour le bon Dieu tout ce qu’on a pu faire! Voilà ce qui me pousse à la pénitence. Par ainsi, adieu, mon Père; bénissez-moi. L’eau coule, la vie s’en va; j’ai hâte de porter quelque chose au bon Dieu. »
Le Curé bénit Pierre, le vit partir et se mit en prières; et lorsqu’il eut prié, il écrivit ce qu’avait dit le paysan, pour se souvenir et repaître son cœur des œuvres de Dieu dans les âmes qu’il s’est choisies.