‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 81 sur 100 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

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qu’est-ce que c’est qu’un miracle?

« Moi , ditÉphrem, je crois tous les miracles reconnus par l’Église et tous ceux qui me sont attestés par des personnes dignes de foi. Je les crois comme s’ils s’étaient accomplis en ma présence. Je douterais d’une chose possible : le possible est l’affaire des hommes ; je ne doute pas de l’impossible, qui est l’affaire de Dieu. Rien ne me paraît plus naturel que le surnaturel. Il faut qu’on ait travaillé cent ans à nous rendre incrédules, et que cet enseignement de l’incrédulité ait pénétré Dartout et

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gâté tout, pour que nous fassions de sottes difficultés lorsqu’il s’agit d’admettre les faits que ne reçoivent pas nos professeurs de physique et de chimie. Si nous regardions un peu, nous verrions que la physique et la chimie ne nous rendent compte de rien, et que tout simplement elles constatent des lois, des forces, des agrégations et des mélanges qui restent à expliquer. Le surnaturel nous porte comme la terre et nous enveloppe comme l’air ; il est sensible et visible ; la main le touche, l’oeil le voit, et ce que l’on appelle surnaturel, et qui l’est, ne me semble pas être autre chose pourtant que la manifestation naturelle de Dieu, qui intervient en maître au milieu de ses créatures. Il est naturel que Dieu soit maître de tout et fasse tout ce qu’il veut de tout ce qui lui appartient. Placez un ignorant ou un demi-savant au milieu d’un cabinet de physique : il ne comprend rien aux instruments qui l’entourent; il n’en connaît ni l’usage ni la force, il n’en tire aucun parti. Le vrai savant arrive, manie ces instruments et nous étonne de mille prodiges. Il transmue les métaux, il fait jaillir l’éclair et gronder la foudre ; là il suspend la vie, et là il anime un cadavre ; là il jette de l’eau dans le feu, et l’eau se transforme en glace; là il jette dans l’eau une pâle froide qui soudain s’allume et brûle. Or, sans insulter nos académiciens, l’on peut, je crois, dire qu’au milieu de ce grand cabinet de physique appelé le globe terrestre, et comparés à Dieu, ils ne sont pas même de demi-savants : ce sont de purs ignorants, et, si je considère leur orgueil, ce sont de véritables brutes. Ils nient stupidement l’auteur de ces merveilles devant lesquelles le simple igno-

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rant, qui n’en connaît pas la millième partie, s’incline, adorant la main de Dieu.

« Je regrette de n’avoir place dans aucune académie. Je convoquerais tous les fier-à-bras de la cornue , de l’alambic et du télescope, et je leur proposerais, sauf l’agrément de la théologie, un accommodement définitif.

« Nous allons, leur dirais-je, nous mettre d’accord. Je reconnais qu’il n’y a pas de surnaturel, qu’il ne se fait pas de miracles, qu’il ne s’en est jamais fait, qu’il ne s’en fera jamais. Seulement, comme vous ne pouvez pas plus que moi nier sans mensonge et sans ineptie la fréquence et la permanence d’un certain ordre de faits totalement inexplicables et parfaitement en dehors de toutes les découvertes et de toutes les théories scientifiques, nous dirons que ces faits s’accomplissent en vertu de certaines lois de la nature, dont le Créateur de la nature s’est réservé la connaissance et le maniement. Ainsi, une guérison instantanée, un mort ressuscité après trois jours, un rameau desséché qui reverdit et refleurit, tout cela se fait naturellement; cela n’est pas plus étonnant en soi que la vie et la mort, que la germination, que l’attraction, que la gravitation, que le flux et le reflux de la mer, que le mouvement des astres. Pour le faire, Dieu ne crée rien, ne dérange rien, n’innove rien ; il use seulement de lois préexistantes qu’il a jugé bon de ne point nous révéler, parce qu’alors nous en voudrions tous faire autant, — et que nous possédons bien assez de moyens de nous nuire et de nous exterminer san; employer encore ceux-là.

* — Un moment, dit l’abbé Théodore, je vous entends

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Jrès-bien; mais ce que vous proposez, sauf l' agrément de la théologie , ne saurait passer sans que la théologie fasse une observation. Gardons-nous d’ouvrir la porte à une erreur très-caressée, en ce temps-ci, de beaucoup de chrétiens, et que l’Abbé de Solesmes, qui la combat avec beaucoup de raison, appelle le naturalisme. Ne nous exposons pas au feu de l’Abbé de Solesmes : on en sort très-mal accommodé.

« Premièrement, ranger dans le surnaturel les lois secrètes de l’ordre naturel, ces lois primordiales, ces causes cachées qui échappent à la science , ce serait une erreur capitale. Ces mystères, tout cachés qu’ils sont, n’ont rien de surnaturel ; c'est la nature pure et simple, bien qu’elle ne se prodigue pas. 'Un homme viendrait à découvrir ces lois qu’il n’en demeurerait pas moins à une distance infinie du surnaturel. Le surnaturel appartient à un ordre totalement distinct.

« Deuxièmement, dire que les miracles s’accomplissent en vertu de certaines lois de la nature dont le Créateur s’est réservé la connaissance et le maniement, c’est une chose que je n’aime point. Sans doute la toute-puis* sance de Dieu sur la nature est une loi de la nature. Cependant, comment voulez-vous, par exemple, que l’âme d’un mort, séparée du corps depuis trois jours, se vienne rejoindre à ce corps en vertu d’une loi de la nature? La loi établie de Dieu est que toute âme au sortir du corps sera jugée et envoyée dans son éternité.

« Prétendez-vous sérieusement que Dieu ne crée rien , ne dérange rien ? Au contraire, il dérange tout, afin que l’on fasse attention â son passage. Quand il arrêta une

fois le soleil pour Josué et fit un jour long comme deux, il dérangea l’ordre établi, et, comme dit l’Écriture, Dieu obéit à la parole de l'homme. Le miracle défini naturellement , quelque précaution qu’on y mette, serait accepté par les incrédules, qui n’y verraient plus qu’une merveille : ils auraient bientôt fait de conclure contre la divinité de l'Église, établie par les miracles et contre l’existence de l’auteur des miracles ainsi naturalisés. Prenez une autre théorie , ou plutôt prenez la vérité attestée par toute l’Ecriture sainte, Ancien et Nouveau Testament : Dieu dérogeant à la loi pour montrer qu’il n’en est pas esclave et pour forcer l’attention des hommes. Hors de là il n’y a qu’un abîme où la Révélation s’engloutirait tout entière. Substituez, au contraire, à la prétendue loi une volonté divine, libre, indépendante, dérogeante, vous êtes dans le vrai et dans la logique, et le philosophisme ergote en vain.

« — Abbé Théodore, grand merci! En général, lorsque j’ai produit mes idées propres devant des hommes compétents et sincères ils m’ont averti que je disais des sottises, et cela m’a toujours fait plaisir. Je laisse donc mes idées de côté et je prends les vôtres, et je ne propose plus d’autre marche aux philosophes que d’écouter et de suivre l’enseignement du bon Dieu, tel qu’il nous est transmis par sainte mère Église.

« Maintenant, mes amis, que vous avez ma profession de foi sur les miracles, sachez que jamais je n’en ai vu de mes yeux un seul. Cependant je crois que Dieu en a fait un pour moi tout spécialement, un au moins et des plus considérables. Vous allez en juger.

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