‹ Ça et la (volume 2)Chapitre 93 sur 100 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Préface.

Je chante, — c’est ainsi que la muse s’exprime, —

Un spectacle et des gens faits à point pour la rime: Nos batteurs de Bretagne et leurs savants fléaux. Jadis, l’un des derniers, j’ai vu ces doux tableaux : Entassant sous leurs pieds les trésors de la plaine, Par un ciel tout joyeux, près de la mer sereine, L’esprit gai, la sueur au front, la joie au cœur,

Les mâles paysans faisaient leur bon labeur.

Là, point de ces regards insolents et serviles,

De ces murmures sourds qui grondent dans les villes Sur le vieux sol breton, le peuple, encor chrétien,

PRÉFACE

Aime Dieu, le travail et les hommes de bien.

Pour le riche obligeant dont la grange était pleine. Comme pour un ami, chacun donnait sa peine, Trouvant la moisson belle, et ne prenant souci Qu'à fatiguer ses bras payés d’un grand merci.

Hélas ! tableaux anciens, rares môme en Bretagne Et la Bretagne aussi s’en va ! le progrès gagne.

Le battage sur l’aire est presque abandonné :

Il vient des hommes noirs, au chapeau goudronnée, Moustachus et barbus, traînant une machine Qui fait en peu de temps l'ouvrage, et qui ruine La vieille poésie avec les vieilles mœurs.

Elle remplit les champs de stridentes clameurs.

Et vomit, en hurlant, une infecte fumée.

C’est le diable ! A l’entour de sa gueule enflammée, Les sombres ouvriers blasphèment. Leur chanson Bannit l’honneur de l’âme et l’oiseau du buisson*

Et le pauvre, autrefois à l’envie insensible,

Sur la moisson d’autrui jette un regard horrible.

LE BATTAGE DE PBNVB N'A N T

Du nord et du midi, de l’est et du ponant, Rendez-vous chez Josas, maître de Penvenant,

Pour battre le grain de l’année.

Or la moisson est drue et le temps se fait court: Hommes, femmes, vieillards, enfants, chacun y court. Et chacun offre sajournée.

Il faut pendant trois jours plus de quatre-vingts bras. Le soleil est piquant; malheur aux hommes gras f Ils ne seront pas sur des roses.

Mais on connaît Josas : nul n’est plus obligeant;

Il aura ce qu’il faut et l’aura sans argent.

Josas, d’ailleurs, fait bien les choses:

Pour rafraîchir ses gens, sans danger des moiteurs, Dans la cruche profonde où boiront les batteurs,

Il verse un litre d’eau-de-vie.

Rien ne manque chez lui ; c’est un heureux séjour.

De galettes, de lard, de lait, suivant le jour,

La table est amplement servie.

LE BATTAGE DE P EN V E N A N T

Au battage du blé l’on aura du pain blanc ;

Pour les crêpes, chacun estime le talent De sa filleule Mar’Yvonne;

Mais le meilleur de tout, c'est cet air d’amitié Qui vous prend, en riant, le cœur plus qu’ci moitié, Et qui ne refuse personne.

Faut-il croire le bruit qui se répand soudain ?

Josas aurait parlé de faire du boudin Si tout est fini le dimanche.

Sur l’aire le régal ne sera pas petit !

Pour cinquante Bretons de premier appétit S’allongera la nappe blanche.

IJ

Donc, en fouie on accourt. Par coteaux et valions. Par les chemins couverts et par les chaumes blonds, Au frais de l'aube matinière,

Viennent les francs batteurs, le fléau dans la main. Plusieurs, ayant à faire un bon bout de chemin,

En route achèvent leur prière.

Quoique tout à fait riche et perclus à demi,

Le maître de Plouguel, agissant en ami,

Vient avec sa vieille Cadette.

Par ses conseils savants les travaux marcheront.

II est accompagné d’Erwan le forgeron ;

Celui-là paiera bien sa dette.

LE BATTAGE DE PENVENANT

En balançant les bras, du haut de Plougrescant Descend Landevillec, fin voilier-embarquant;

On lui connaît tous les courages.

C est un garçon de fer, leste, court, résolu :

Un jour il a rossé le roi d’Honolulu ;

11 a fait quatre ou cinq naufrages.

Énace, ancien soldat, peu fier de ses succès,

Et qui, son temps fini, sans savoir le français, Rentra chez lui le cœur à l’aise ;

Énace, fredonnant des airs armorieaius,

Ote, pour mieux marcher, ses épais brodequins. Et gravit à pic la falaise.

Ce garçon de travers, plus jaseur qu’un meunier. C’est Guyon-ar-Guyar, poëte de Tréguier;

Bon être, incapable de crime!

il boit plus qu’à son tour; mais, à peine empêtré, Il se met à genoux et dit Miserere!

C'est dans ces moments-là qu’il rime.

La sœur de Saint-François, la sainte du canton. A pris son voile noir, noué sous le menton,

Et quitté sa pauvre cabane :

Grand honneur pour Josas ! Certe on en parlera! Au dîner des batteurs la Sœur travaillera,

En priant sainte Elyboubane.

Je vois Rinic. Sa femme est de Kermaria.

Que de jaloux, mon Dieu, lorsqu’on les maria!

Binie est fort, sa femme est belle;

1! l’a bien demandée au grand saint Goneri : Après de longs malheurs, enfin tout lui sourit: Bon bras, beau sang, flamme fidèle !

LE BATTAGE DE PENVENANT

Voici maître Matthieu. Sur son bateau l'Eclair,

Il va jusqu’à Morlaix. Il ne craint pas la mer ;

Il craindrait plutôt la douane;

Mais, suivant son cœur d'or, Matthieu, dans un panier, Irait en haute mer pêcher un douanier Plutôt que de rester en panne.

Voici Jol Pandizour, un vivant almanach ;

Voici les deux Jégou, natifs de Ploumanach,

Gens qu’au pays chacun estime;

Vrais pêcheurs, vrais chrétiens et vrais hommes d’Armor; Braves gens, dont la vie est d'affronter la mort,

Calmes laboureurs de l’abîme.

Près de Saint-Goneri, dans un bas-fond désert,

Talée demeure. Il vient comme un oiseau de mer Parmi les têtes renommées,

Je dois citer encor le chantre Sébastien :

Admiré de Guyon, ce robuste chrétien Ne boit pas aux fêtes chômées.

Job de Kerwal arrive et huit de ses enfants.

Deux filles, six garçons, tous gaillards triomphants;

Trois des autres gardent sa porte ;

Le douzième au berceau fait ses dents sans crier;

Le treizième est tout proche, et sous son tablier Sa mère vaillamment le porte.

Enfin, ils y sont tous, et j'en nommerais cent Si je suivais la liste et s'il n’était décent De ne pas chanter plus d’une heure.

Soyons Breton, mais bref. La muse de Brizeux Très-gentiment gazouille en couvant de tels œufs, Sauf qu’un peu trop elle demeure.

LE BATTAGE DE P E N VEN ANT

L’aire est bien disposée au-dessus du vallon :

Elle a cent pieds de large, elle a cent pieds de long;

Tout à l’entour, des champs fertiles ;

En haut, de grands rochers où l’ajonc va fleurir ;

En bas, des blocs roulants que la mer vient couvrir; . Au loin, le phare et les Sept-Iles.

Comme Dieu l’a servi, l'homme de Penvenant !

Il a colline et mer, et ne craint pas le vent.

Dans le vallon sont des eaux douces ;

Elles font en courant travailler le moulin,

Elles font en dormant rouir et chanvre et lin Le goémon s’y mêle aux mousses.

Mais Dieu sait ce qu’il fait lorsqu’il remplit les mains Du bonhomme Josas, le meilleur des humains ;

C’est un grand réservoir d’aumônes. . .

Or sus, les vrais batteurs! ne perdons point de temps;

Le vieux French de Plouguel, vif comme en son printemps. A fait coucher les tiges jaunes.

Sur deux rangs l’aire immense est pleine jusqu’au bord : Mes gars, sous vos pieds nus c’est un vrai tapis d’or ! il fera chaud, le soleil donne.

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LE BATTAGE DE PENVENANT

C’est bon! quand le soleil est vif le grain sort mieux. A French le premier coup. Commençons : Une ! deux! La balle vole, l’aire sonne.

Pan pan pan ! pan pan pan ! De son fléau frappant, Le batteur fait le bruit d’un cheval galopant :

Or ils sont quarante à la peine !

Pan pan pan! tout au loin dans la plaine on entend. Quels chevaux du démon, Jésus, galopent tant, Font ce vacarme, ont cette haleine ?

Un escadron qui passe à travers les rochers, La grêle par un vent qui rase les clochers,

La mitraille au flanc d'un navire,

En grève le galet sous la vague criant,

N’ont pas ce cliquetis sans trêve, fourmillant, Et plus charmant qu’on ne peut dire !

De la feuille et du vent moins doux sont les concerts. Comme un chant de victoire il monte dans les airs, Ce bruit du fléau sur la gerbe :

Il dit que le travail de l’homme, aidé de Dieu,

Par la terre et par l’eau, par le fer, par le feu,

En pain bientôt va changer l’herbe.

Chaque coup fait sortir du riche épi le grain.

Et du corps la sueur, et du cœur le chagrin ;

Car le travail est une offrande !

Le Ciel l’agrée, et plus le corps est fatigué,

Plus l’esprit se repose et le cœur devient gai :

De nos batteurs la joie est grande.

LE BATTAGE DE PENVENAPiT.

Vrai Dieu ! c'est un spectacle à voir du paradis,

Ces bras si haut levés, retombant si hardis,

Ces fronts que la sueur inonde!

On y vient du manoir, où le bruit en alla;

Le monsieur de Kergrée avec sa fille est là.

Belle enfant, douce au pauvre monde.

Battez et jouez bien de vos bras vigoureux ;

Vous ôtes les derniers, hélas ! Ces nobles jeux Seront laissés pour la machine.

A Penvenant encore il n'en faut point parler,

Mais vers Lannion déjà nous l’entendons ronfler.

Le diable lui rompe l’échine !

Battez, battez, bons gars, honneur de nos cantons ; Battez ferme; gardez les usages bretons!

Quels nerfs ! Ce vieux gascon d’Hercule,

Qui par ses coups de poing chez les Grecs fit fracas. Ne serait près de vous, sur faire de Josas,

Qu’un bourgeois fade et ridicule.

Par huit ou dix en rond formés comme au compas. Chacun frappe deux coups et se bouge d’un pas,

Et rien ne trouble la cadence ;

LE BATTAGE DE PENVENANT

Puis, l'aire parcourue à deux fois sans répits,

On ôte paille et grain, on remet des épis,

Et la musique recommence.

Jamais le rhythme fier n’est moins ferme ou plus lent; Même, au coup de midi, quand le soleil brûlant Plombe sur chaque batterie,

A travers un brouillard de poussière et de feu,

On les voit plus ardents, plus animés au jeu ;

C’est une ivresse, une furie.

Le poète Guyon n’a plus l’air délabré :

Le forgeron Erwan bat en désespéré :

Qui voudrait être son enclume?

Voyez les deux Jégou, Matthieu, tous nos marins!

Rien qu’à les regarder, c’est à briser les reins Des douaniers et gens de plume.

Corbleu ! Landevillec, si de ce bras velu Tu travaillas longtemps le roi d'Honolulu,

11 dut y perdre de ses puces!

Énace, s'exaltant jusqu'à parler français,

Tombe sur les épis en les traitant d'Anglais :

C’est ainsi qu’il nomme les Russes.

Le fils de Plouarec, perle de nos garçons,

Si beau, si fort, si riche, a quitté ses moissons Pour s’enfermer au séminaire :

11 revient au battage, et, d’un bras qui se sent, Joyeusement il bat le grain en repassant L 'Odyssée et le Sermonnaire.

Quel vrai prêtre il fera ! qu’il sera ferme et doux Quel cœur pour les agneaux ! quel bras contre les loups! Cent fois heureuses ses ouailles !

LE BATTAGE DE PENVENANT. 46Ü

En attendant, parmi nos plus vaillants fléaux Lesiencompte.il lui dit : Emvès épicratos J...

C’est du breton de Cornouailles.

Côte à côte rangés, ayant entre eux leurs sœurs,

Les huit Kerwal sont beaux comme des frênes-fleurs ;

Force et beauté là sont unies.

A leur ferme, le soir, sans s’essuyer le front,

Côte a côte rangés les Kerwal rentreront,

Chantant en chœur les litanies.

Laissant là sa cuisine et prenant du bon temps, Mar’Yvonne avec eux vient battre par instants;

L’aimable fille, elle s’en donne!

« Cinq choses, dit Guyon, font rimer : le vieux vin. Le beau temps en moisson, les écus, le boudin,

Et par-dessus tout Mar’Yvonne...»

Rime, pauvre Guyon, rime bien, rime mal !

Auprès de Désirée, étoile de Kerwal,

Mar'Yvonne se place et brille.

Quand Jannik la regarde, on sent bal tre son cœur : Désirée en secret déjà l’appelle sœur:

Elle sera de la famille.

1 VEjj.7T£ç ImxpoCTCoç ttombe dessu* vigoureusement/, dit Achille I Patrocle.

466 le battage de penvenant.

De Kersbors au Port-Blanc, de Paimpol à Pleumeur,

On demande souvent laquelle est mieux en fleur,

De Mar’Yvonne ou Désirée ?

Je n’en sais rien pour moi; mais des reins plus puissants,

De plus belles couleurs, des yeux plus innocents,

N’en cherchez point dans la contrée!

Ce n'est point Ànnaïc, fille de Kerambrun,

Qui peut leur disputer, avec un grand œil brun,

Son teint plus pâle qu’un ivoire ;

Elle semble ployer au vent comme un genêt ;

Elle a le pied petit, la main petite ; elle est Triste comme la nuit est noire.

D’ailleurs cela n’est plus affaire aux amoureux :

A saint Yve Annaïc a donné ses cheveux,

On la voit toujours en prière.

Son cœur est-il blessé? Personne n'en sait rien...

Mais on sait quel bateau s’est perdu corps et biens,

L’hiver dernier sur l’île d’Aire.

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Aux morts les morts! ici voyez ces foudroyants :

Quel Lrain, quelle vigueur, quels vivants, quels vaillants!

« Jolis batteurs, à qui la palme?»

Landevillec répond : A Roskok le tailleur! »

Qui l’aurait cru ? Roskok ! « De tous c'est le meilleur. Nul n’est plus fort et n’est si calme. »

LE BATTAGE DE PEN VENANT

Et Roskok sans fierlé reçoit le compliment.

« L’aiguille, leur dit-il, est un sot instrument;

Je la mettrai sous la remise,

Et parmi nous, batteurs, toujours on me verrait ; Mais dans ce beau métier, seulement, on devrait Plus souvent changer de chemise. »

Le barde n’en peut plus; il souffle à pleins poumons; Ses cheveux sont mouillés comme les goémons Lorsque la vague se retire.

Matthieu lui dit : « Guyon, par quel talent nouveau De ton corps plein de vin fais-tu sortir tant d’eau ?»

Et là-dessus chacun de rire.

Ainsi forgent le pain ces mâles forgerons :

L'abondante sueur qui coule de leurs fronts Par un sourire est essuyée ;

On se reposera quand le ciel sera noir.

Vingt fois avant midi, trente fois jusqu'au soir L’aire est couverte et balayée.

Durant trois jours entiers menant le même train, Joyeux, les bons batteurs ont battu le bon grain, Sans qu’un instant rien les dérange ;

Et, comme l’Océan monte en son vaste lit,

Grâce à nos bons batteurs, durant trois jours on vit Le bon grain monter dans la grange.

« Grand merci, mes enfants, leur dit maître Josus : Dieu nous a bien traités, nous en avons à tas ;

Vos fatigues enfin sont closes.

Venez à la maison, j’ai du cidre fumant,

Et Mar’Yvonne a fait des crêpes de froment.

Dieu soit loué de toutes choses ! »

LE BA.TT AGE. DE PE N VEINANT

Le poSte est sans nom. Maintenant vieux, penebant Vers la tombe entrouverte, il n’a pas fait ce chant Pour Mar'Yvonne ou Désirée.

Quinze jours à Kergrée on l'a pris en maison1;

Et le pauvre de loin adresse sa chanson A ses bons hôtes de Kergrée.

1 Dans les bons villages de Bretagne, lorsqu'un pauvre est tout b fait sans ressources et sans appui, les habitants b tour de rôle le prennent en maiton, c'est-i-dire lui donnent asile plus ou moins de temps, suivant leurs moyens.

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