‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 1 sur 74 · Ça et la · texte numérisé non relu

Ça et la

Dans le temps de la guerre d'Italie, la peste des délateurs envahit les journaux français. Tétais nn journaliste indifférent aux souffrances des Lombards, je doutais du martyre des Napolitains , je ne souhaitais nullement que le Piémontais devînt maître des lagunes, du Vésuve et du Capitole ; je fus accusé de peu de zèle pour la France. Les vaillants d'écritoire , qui prétendaient seconder le courage de nos soldats , me firent promptement comprendre l'inulilité de leur donner des raisons et l'inconvénient de leur fournir la réplique. J'abandonnai la conversation pour ne pas être immédiatement étranglé ; mais dès lors je vis venir le lacet. Inquiet de la tournure que prenaient les choses politiques, je demandai refuge à la littérature. Fuyant en esprit vers la campagne, vers la mer, j'évoquai le vent et les vagues pour entendre moins les journaux. Telle fut l'occasion de mon Décaméron.

De rapides croquis, retrouvés sur de vieux carnets de voyage, en ont fourni la matière ; des esquisses anciennement terminées y ont pris place. Le tout se présente avec peu d'ordre, et souvent dans une forme peu usitée. Pour l'ordre, il n'est pas absolument nécessaire, puisqu'il s'agit de courses à travers champs. Pour la forme, elle est venue ainsi, à peu près d'elle-même. Comme la pensée du livre, elle sent l'occasion et la distraction; elle lient du souvenir et du rêve, de la causerie et du chant; demi-poésie ou demi-sommeil. Qu'importe, hélas ! et à quoi bon composer un livre ? Les livres aussi s'en vont.

Je crois pouvoir faire remarquer que je ne promets pas plus que je ne donne. Cà et Là, divagations, écrit sans méthode. Outre la nécessité particulière qui m'interdit tout travail suivi, j'ai bien eu mes raisons pour adopter ce plan de me passer de pian ; mais ces raisons peuvent n'être pas bonnes , et certainement elles ne le sont pas si l'ouvrage ne vaut rien. Je les lais donc, abrégeant d'autant ma préface.

Je prie seulement qu'on ne traduise pas Cà et Là par chimère et fantaisie. Ma plume a la bride sur le cou ; mais je l'ai dressée dès longtemps à n'aborder jamais les régions de l'absurde, où sont les domaines propres de la fantaisie. Je n'aime la fantaisie ni dans la conduite ni dans l'art. Je me tiens au réel, et j'y cherche toujours quelque moralité. C'est le devoir suprême de l'écrivain. L'art pour l'art n'est point de l'art. L'artiste qui se dispense d'observer strictement la nature et qui se vante d'arriver au beau sans tenir compte du vrai, ne respecte ni le lecteur ni soi-même; il ne sait pas le premier mot du métier.

Dans les pages de dates diverses que je rassemble ici, j'ai voulu présenter quelques tableaux de la vie contemporaine. Avec un peu d'ambition j'aurais pu graver sur le frontispice ce mot audacieux : Essais ! Mais il aurait fallu des transitions et de l'appareil. J'ai moins redouté d'être parfois sérieux sous un titre frivole que de paraître frivole sous un titre sérieux.

Quoique je ne l'eusse pas voulu, souvent je suis entré dans la gravité jusqu'à côtoyer la tristesse. Nous ne sommes plus au temps du franc rire, et je n'ai plus l'âge des gais propos. J'ai passé par beaucoup de chemins, j'ai vu beaucoup d'hommes, je connais le temps où je vis. Nos pères savaient rire jusque sous les cheveux blancs, jusque dans les alarmes publiques. La société était solide ; au milieu des plus violentes tempêtes , elle gardait ses ancres et sa boussole. Nous autres, nous avons pris dans le sein de nos mères un fonds d'inquiétude qui se développe vite , et nous vivons divisés entre nous sur un vaisseau qui sombre. Jeunesse dolente, maturité chagrine.

A Dieu ne plaise, pourtant, que je partage la manie de ces observateurs passionnés qui ne voient que le mal ! J'ai rencontré de bonnes et douces figures, des sentiments nobles, des âmes saintes, des tableaux faits pour reposer le cœur. Le mal est loin de triompher partout ; il a des adversaires qu'il ne vaincra jamais. Quand on regarde de près ces deux mondes si distincts, quoique si mêlés, qui se choquent sur la terre, le monde chrétien et le monde infidèle, on a des pensées de plus d'un genre. L'observateur, effrayé du formidable développement et de la prodigieuse activité du mal , remarque aussi la calme et féconde énergie du bien. Il voit de braves cœurs tout l.rûlants d'un feu sublime, une foi capable de soulever les montagnes, des œuvres de salui qui naissent et qui croissent par miracle. L'assistance de Dieu est manifeste, et, à travers les vicissitudes parfois terribles du combat, l'âme chrétienne est comme illuminée du pressentiment d'une victoire immense.

Du reste, quelle que soit en nos jours l'issue des affaires humaines, que Dieu, dans ses desseins adorables, donne à l'armée de ses enfants la défaite ou la vicloire, l'armée peut ôire vaincue, aucun soldat en particulier ne sera vaincu que s'il le veut bien, La victoire du soldat ne dépend pas du résultat général de la guerre. Qu'il combatte, eldans le ciel déjà la palme est prépurée!

Ce sentiment est la conquête assurée de toutes les réflexions de ma vie, j'ai tâché qu'il se répandît partout dans ce livre.

Toutes les conditions humaines sont bonnes, telles qu'il plaît à Dieu de les ordonner, et il n'y a dans toutes qu'une manière de bien vivre : c'est de combattre pour Dieu, en nous et autour de nous. Là est la sagesse , là est le bonheur , là est la gloire. Vie chrétienne, vie heureuse; vie chrétienne, vie de combats pour un instant, vie de triomphe et de gloire ici- bas et dans le ciel, maintenant et toujours !

* décembre 1859.

'ans une gerbe de montagnes aux cimes barbelées de bois, de vignes et d'aiguilles de pierre, merveilleuse fleur entre ces merveilleux épis, le lac s'épanouit, bleu comme le ciel, vert comme les prés.

Que le brouillard léger du matin les voile, que le plein soleil en éclaire la splendeur, que le soir les revêle d'une gaze de feu, que le flot s'endorme ou que le vent murmure, toujours sur ces doux rivages habite la paix.

L'amitié m'accompagnait, jeune, mais déjà sereine, car elle sentait qu'elle pourrait vieillir. L'hospitalité nous prodiguait ses soins charmants. Notre hôte était notre ami, il nous donnait ses amis, et ses amis devenaient nos hôtes.

Au fond des vallons, sur les collines vertes , sous les vieux arbres, partout, au seuil de la maison riante nous attendait la riant visage de l'hospitalité. Les serviteurs

mettaient d'abord la nappe, et couraient avertir le maître

absent.

Te souviens-tu de la jeune comtesse qui nous jeta la bienvenue, du balcon de son château crénelé ? Le pontlevis était chargé de fleurs. Quand nous entrâmes elle renouvela son salut et nous tendit sa fine et noble main.

Et le vieux curé dans son vieux presbytère ? Je vois sa table boiteuse près de la fenêtre encadrée de vigne sauvage, ses vieux livres derrière un rideau, son lit entouré de vieille serge, son rire cordial, son pain bis, son beurre de la matinée, son joli vin.

IVous regardions ses meubles usés, plus qu'usés, sa maison tout entière vermoulue, qui branlait au vent et craquait sous nos pieds. « Bah! disait -il, pour un an, peut-être, que j'ai à loger ici, est-ce la peine de changer rien ? »

De son grenier plein d'une odeur de pommes, on voit le mont Blanc mieux que de Chamounix..., quand on le voit. On ne le voyait pas ce jour-là. Mais quels effets de pluie ! quels bruits de clochettes à travers la brume ; quels parfums de montagne mouillée.

Tu voulais rester pour peindre des effets de pluie, je voulais rester pour faire des vers. Nous partions, emportant et laissant les souhaits du cœur. Nous arrivions dans un autre gîte, où nous voulions rester encore; nous voulions rester partout.

Notre Toiture — quelle voiture ! — gémissait sur des routes affreuses et charmantes. 0 joyeux embarras ! ô ravissements so.udains devant ces perspectives immenses, ces pics neigeux, ces arbres noirs, ces eaux bondissantes !

Mais le plus grand charme, c'était l'homme. Jamais, en si peu de jours, je n'ai rencontré tant de bonnes âmes, tant de fermes espnts. La franchise éclairait les visages, le bon sens réglait les discours, les cœurs battaient pour le bien.

Jamais, non pas même dans les premiers enivrements de la jeunesse et de la liberté, jamais d'un pied plus heureux je ne fis lever la poussière du chemin ; jamais d'une oreille plus charmée je n'écoulai la voix des solitudes ;

Jamais je ne portai dans les sanctuaires un cœur plus enivré de reconnaissance et d'amour. — Seigneur Dieu, Créateur du monde, vos œuvres sont belles ! Seigneur Dieu, père et maître des hommes, vous les avez faits droits et bons !

Je me disais : « Je décrirai ces lieux; je conterai ces histoires ; je peindrai ces physionomies fortes et pures ; je rapporterai ces entretiens où d'aimables sages versent dans mon intelligence les trésors qui s'accroissent en vieillissant. »

Plus tard, sur les plages bretonnes, et dans les plaines

normandes, et dans d'autres plaines, et sur d'autres «lonlagnes aussi belles sous d'autres cieux , ayant encore rencontré de ces cœurs qui aiment Dieu et qui battent pour le bien ;

Ayant éprouvé encore ces joies, et ces épanouissements, et ces paisibles ardeurs, et sentant au bout de mes doigts ce que j'avais dans le cœur et dans l'esprit, je me suis dit encore : « Je rassemblerai tant de chers souvenirs ; j'écrirai. »

Hélas ! ce livre rêvé, ce livre jeune, plein de lumière et d'ombre-, plein de paroles sages et d'innocentes chimères ;

Ce livre heureux, cette promenade sur l'herbe au bord des fontaines dans la senteur des aromates sauvages ;

Ce doux livre, oh la brise des montagnes et la brise de mer auraient caressé les leçons de l'expérience indulgente et la flamme des dernières illusions ;

Hélas! hélas! j'ai trop vieilli, j'ai trop vu les hommes : et ce livre, mon livre, je ne l'écrirai jamais; je ne saurais plus l'écrire !

Dans ce temps-là j'avais pleuré, je n'avais pas versé de larmes amères; je m'étais indigné, je n'avais pas conçu d' amères pensées.

Loin du sommet de la vie, je cheminais, portant joyeusement de chers fardeaux. Je ne connaissais pas ces cruelles compagnes, l'Ingratitude et la Mort.

Elles sont venues. Choisissant parmi ceux que j'aimais, l'une m'a dit ; « Tu ne les verras plus ; » l'autre : « Ils ne t'aimeront plus. »

En même temps, le Devoir m'engageait dans les domaines austères de la Réalité. Là mon esprit perdait sa fleur et ses ailes.

Et je connus l'emploi de ma vie : au lieM de cultiver en paix quelque coin du beau pays des songes, il fallait forger et manier des armes.

« Entendrai-je toujours ce bruit! Porterai-je toujours ce harnais ! » Longtemps je rêvai de reprendre mon œuvre désirée.

Mais j'ai vieilli dans la guerre, et, m'allégeant d'un bagage inutile, j'ai enfin jeté au vent ces graines qui devaient donner d'aimables fruits.

Je les avais recueillies sur la montagne et dans la plaine, sur les bords de la mer immense et dans les immensités du cœur. — Au vent !

Quelques-unes me venaient de Raphaël', quelquesunes de Mozart ; les monuments et les ruines, la vie et la mort m'en avaient approvisionné. — Au vent !

Couleurs, parfums, larmes, sourires, tous les épisodes du poëme, le poëme tout entier, au vent ! au vent! L'artiste n'aura pas sa joie.

Heureux le père qui voit grandir ses fils ! Heureux i'artiste qui peut donner une forme à ses rêves!

Ce que je voulais chanter, il a fallu le défendre ; là où j'appelais de pauvres égarés, sont accourus des fous et des pervers.

Ces bandes brutales se ruaient sur la justice, sur la vérité, sur la charité. Le courroux a enflammé mon cœur, et j'ai poussé des paroles de colère.

Mon âme est triste jusqu'à la mort. Elle s'est remplie d'une amertume intarissable, elle a conçu d'immortels ressentiments.

J'ai commencé de baisser la tête et d'incliner les épaules ; j'ai connu la force de cette parole ; Le poids de la vie !

Jadis je disais : « Au sein de ces âpres montagnes, il y a des sources, dos moissons, de grasses vallées, des villages opulents. »

A présent je dis : « Il y a là des hommes ; ils remplissent d'affreuses misères ces sites magnifiques. »

A présent je passe et je ne vois plus la beauté des

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chemins. Toutes les splendeurs de la terre ne sont que rornement d'un tombeau.

Vous à qui j'avais parlé de ce livre paisible et joyeux que j'aurais pu faire, et qui me l'avez demandé , vous m'avez demandé ce que je n'ai plus.

Quoi que je regarde et quoi que je veuille oublier, je n'ai plus ce confiant regard qui ne voit ni ne soupçonne l'existence du mal.

Plus de frais gazon où je ne sente le reptile, plus d'arbre où je ne devine le ver, plus de florissante vie sur laquelle je ne voie planer la mort !

Et cependant, pour Vous, parce que votre cœur, bravant fièrement les maximes du monde, est resté droit devant Dieu ;

Pour Vous, dont l'ardeur ingénue, plus sage peut-être que mon expérience morose, ne veut croire qu'au bien; pour Vous, chrétienne, ma Sœur ;

Afin que vous sachiez combien je vous honore et vous aime, j'ai voulu m'exercer à parler une langue que je ne connais plus.

Ces graines jetées au vent, le vent ne les a pas toutes dispersées. Peut-être le vent lui-même m'en a-t-il rapporté quelques-unes.

Je les ai semées à l'aventure sur les lalus de mon camp, et plusieurs ont fleuri. Fleurs pâles, faibles parfums, herbes plutôt que fleurs !

Ce que j'avais recueilli au soleil de la jeunesse, les échos de Mozart, les accents échappés du cœur, tout promettait une autre moisson.

Prenez ce qu'a pu fournir un sol aride. Désormais ce sol ne donnera plus que des pierres, non, hélas ! pour bâtir, mais pour charger la fronde.

Pren.ez d'une main amie ce que je vous offre d'un cœur ami. Lorsque les années s'entasseront sur votre tête, lorsque la terre aura été entassée sur mon corps,

Vos yeux, parcourant ces pages écrites pour Vous, ne se rempliront point de larmes ; Vous ne me plaindrez ni d'avoir vécu ni d'avoir quitté la vie.

Vous vous réjouirez, parce que je serai parvenu dans le pays de l'éternelle jeunesse, dans le beau royaume de la vérité, de la justice et de la paix.

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