LIVRE PREMIER
DU MARIAGE BT DB GïTAMOUNIX
IDÉES DE SYLVESTKE.
i'ABBÉ Théodore, un matin, après sa messe, entra chez Sylvestre, qu'il aimait.
« Vous savez, lui dit-il, que je vous crois bon à marier. Je connais une femme qui me semble faite pour vous. Elle a vingt ans, l'esprit droit, l'air agréable. Elle sait coudre et chanter. Elle a été élevée dans un excellent petit couvent. Les parents sont bons chrétiens ; ils lui donneront une dot assez honnête.
i-i DU MARIAGE ET DE CHAMOUNIX.
« — Est-elle capable, dit Sylvestre, de supporter un revers ? Dans un moment de sacrifice , oserait-elle conseiller le sacrifice et le devoir ?
« — Je le crois, répondit l'abbé. Son père vous le dira mieux que moi. Mais, si vous vous mariez, c'est une éducation à faire, et un homme de cœur tourne comme il le veut un bon naturel où Dieu seul encore a travaillé... Quand vous voudrez la voir, rien n'est plus facile. Tous les jours, vers midi, accompagnée de sa mère, elle traverse la place de l'église et va visiter une pauvre femme qui demeure près de là. Chapeau de paille à rubans verts, robe violette, châle rayé. Vous répondrez quand il vous plaira. »
Sylvestre alla se promener sur la place de l'église. Il vit passer quantité de chapeaux de paille , plusieurs robes violettes, mais pas un châle rayé. Il vit aussi un jeune homme et une jeune femme qui tenaient chacun par une main leur petit garçon, frais et gambadant. Ils le faisaient courir, ils riaient de ses pas, de son babil, et se regardaient d'un air heureux. Sylvestre se sentit en train de trouver à ce spectacle il ne savait quoi d'attendrissant.
Sylvestre entamait sa trentième année ; il avait un peu voyagé, trop lu, beaucoup vu le monde. Depuis deux ou trois ans ses réflexions s'exerçaient volontiers sur les bons et les mauvais côtés du mariage. Il n'en était pas plus résolu à se marier.
« Mais, pensa-t-il, quand j'y songerais cent ans, toujours j'y verrai du pour et du contre. Avec une chrétienne élevée dans la foi et dans Thumilité, qui va tous
les matins à la messe de six heures, qui sait coudre, qui visite les pauvres, qui n'a sans doute que peu de littérature, il me semble que je pourrai m'entendre assez bien.
« Elle est musicienne... le piano, sans doute ?... Un filet de voix et quelque cantique avec accompagnement de piano, cela fait plaisir le soir. On se loge sur les jardins ; si le piano fatigue, il n'y a qu'à regarder les étoiles,
« C'est son humeur qu'il faudrait connaître. Bonté de Dieu! il y a tant de femmes vertueuses et acariâtres! Mais à vingt ans le caractère est encore malléable ; et d'ailleurs, étant innocente, elle doit être gaie. Elle le deviendra, du moins, si je la rends heureuse.
« Et puis, la grande question : quel est le plus dur et le plus dangereux, ou de regretter d'être marié, ou de regretter de ne l'être pas? Je voudrais bien savoir comment ce jeune homme, qui passait tout à l'heure avec sa femme et son enfant, s'y prendrait pour me prouver que je suis plus heureux que lui, et que sa chaîne n'est pas cent fois plus douce que ma liberté ?
« Qu'est-ce que la liberté? Qu'est-ce qu'un bien que l'on songe si volontiers à perdre? Est-ce que je suis libre, moi? Et que m'importe de dépendre encore d'une femme, après tant d'autres choses dont je dépends? Quand j'aurai cinquante ans, quand je me verrai triste et seul, — seul pour toujours! — serai-je libre de ne pas considérer avec épouvante cet immense abandon qui s'élargit sans cesse autour de l'homme vieillissant ?
« C'est alors qu'une sagesse marâtre vous impose
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d'affreuses folies, et vous épousez tristement une Bélise qui grogne, une Célimène qui calcule, ou une Emma qui pleure. Mieux vaut suivre la voie commune et faire les choses en leur temps ! »
Se trouvant ainsi porté par le flot de la méditation jusque sur les plages de l'île conjugale, Sylvestre, avant d'aborder, considéra pourtant que c'était une chose de grand hasard et qu'il ferait bien de consulter Dieu. Il entra dans l'église et pria.
Personne jamais n'a prié en vain. Sylvestre le sentit à la pente adoucie de ses pensées. Il considéra que le mariage est une chose pleine de solennels mystères et de glorieux devoirs, qui peut apporter à l'homme plus ou moins de consolation, mais qui lui fait un rôle éminent dans l'Église et dans la société.
Il vit une créature à l'image de Dieu spécialement placée sous sa garde, à lui, chélif individu qui n'avait eu jusqu'à présent que lui-même à conduire ; il vit des enfants, des âmes immortelles qui allaient naître en quelque sorte de lui, qu'il aimerait, qu'il serait chargé de former, qui deviendraient peut-être de grands instruments de la miséricorde céleste.
Il se représenta sans terreur, et plutôt avec espérance, cette obligation plus étroite d'être patient, doux, juste, digne, ayant à la fois le bien à faire et le bon exemple à donner. « Certes, pensa-t-il, de tels devoirs à remplir ne peuvent manquer d'être en même temps de grands secours. Comment oublier jamais Dieu dans un si vif besoin de l'implorer ou de le remercier? »
Cette conclusion le fit résoudre d'aller tout de sui le avertir Tabbé Théodore qu'il s'abandonnait pleinement à lui; mais d'abord il se rendit à la chapelle de la Vierge. C'était son habitude de ne point sortir d'une église avant d'avoir dit VAve Maria devant l'image de celle qui fut donnée pour Mère à tous les chrétiens.
Or, deux femmes priaient dans la chapelle. La plus jeune avait un chapeau de paille à rubans verts, une robe violette et un châle rayé. Son attitude était d'une vraie chrétienne, qui ne cherche point à faire valoir sa taille et qui songe que Dieu est présent.
Sylvestre ne douta point que ce ne fût là cette personne qui l'occupait tant. Quelque chose qui ressemblait à la tendresse d'un frère s'émut dans son cœur. « Pauvre enfant, pensa-t-il, je ne sais ce que tu demandes, mais que Dieu exauce ma prière, et qu'il te donne ce qu'il te faut pour la terre et pour le ciel ! »
Il inclina la tête afin de commander à ses regards, que ce châle rayé et ces rubans verts attiraient trop ; et il récita tout ce qu'il savait de prières à la sainte Vierge. La plus douce était VAve, maris Stella, prière du marin sur les flots et du voyageur dans les ténèbres, prière de l'âme humaine parmi le trouble et la nuit de ses irrésolutions :
I « Brisez les liens des pécheurs, donnez la lumière aux « aveugles, éloignez de nous tous les maux, obteneza nous tous les biens.
a Montrez que Vous êtes une mère. Que Celui qui, « pour nous sauver, a voulu naître de Vous, accueille « aussi par Vous nos vœux !
« Vierge unique, douce entre toutes les vierges, faites « qu'ayant reçu le pardon de nos fautes, nous devenions « chastes et doux !
« Obtenez-nous une vie pure ; dirigez-nous dans le « chemin, afin que nous parvenions à l'éternelle joie « de contempler Jésus ! »