ON PRÉSENTE LES PERSONNAGES
lous voilà donc installés dans un intérieur de Laffitte et Gaillard. Nous étions cinq, plus une ombrelle à manche d'ivoire très-soigneusement empaquetée, qui occupait la première place.
Au numéro 3 se planta un Anglais, tout habillé pour aller dîner en ville ; grand, sec, taciturne, d'âge mûr. Ktienne conjectura qu'il se nommait Thompson.
Après Thompson se placèrent un monsieur et sa femme, qui nous parurent venir de la rue Grenétat.
Au premier ébranlement de la voiture Etienne et moi nous fimes le signe de la croix, par une habitude d'enfance que la raison nous a rendue. L'Anglais manœuvra pour se mettre à l'aise. L'habitant de la rue Grenétat s'écria : Rroute ! comme les conducteurs d'omnibus; sa femme s'occupa de lisser un reste de cheveux blondasses qui formaient une apparence de bandeau sur son front buriné.
On voit tout de suite qu'un Anglais est Anglais, et il n'y a plus rien à voir. Nous nous occupâmes des gens de la rue Grenétat.
Le monsieur, queladameappelaitOscar, était un bourgeois robuste de trente-cinq ans, vêtu de bonnes étoffes, illustré de bagues, chaînes, montre, épingles d'or ; un homme cossu. Nous le crûmes de Paris, Il nous apprit qu'il n'en était pas « né natif. » « Mais, sans me vanter, ajouta-l-il, je ne crois pas qu'il y ait un cocher pour connaître comme moi la capitale ! » Sa femme filait vers la cinquantaine à grande vitesse. Elle avait un œil éteint, une oreille languissante, un accent d'Alsace très-déclaré ; l'aspect général du visage rappelait le masque de Géricault.
C'était un jeune ménage en très-bon accord. La dame regardait constamment son Oscar, lui prenait les mains et glissait ses doigts maigres sous les manches de sa veste à carreaux. Oscar n'avait aucune gêne de ces enfantillages. Lorsqu'elle lui allongeait de petites tapes, il lui pinçait le nez.
« Vois-tu, me dit Etienne, ceci est la combinaison du mariage d'argent et du mariage d'inclination. Cette femme était veuve. Oscar était son premier commis. Elle a épousé Oscar, Oscar a épousé l'établissement. Quand Oscar sera veuf, comme il l'espère, il épousera sa demoiselle de comptoir, laquelle, veuve à son tour, fera le bonheur d'un autre premier commis. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse, et c'est ainsi que les maisons se, perpétuent sans enfants. J'admire que ces gens-lJi ne se nourrissent pas d'acétate de morphine. Pour le deuil,
ils le portent sans tristesse. On s'explique pourquoi l'Église est loin d'encourager les secondes noces. Elle ne doit pas aimer que tant de pauvres créatures s'embarquent à désirer la mort de leur conjoiat, jusqu'au moment où elles se conjoindront quelque autre, qui attendra le De profundis comme la plus joyeuse chanson de rhvménée. »
O.N CArSE-
No.
>DS recevons la maîtresse de l'ombrelle à manche divoire : petite jeune femme ronde, blanche, rose, bien habillée. Elle prend timidement sa place, serre en pleurant la main de son mari et de sa sœur. Quelle douce figure! quels beaux grands yeux, non pas noirs, non pas bleus, non pas verts, mais mélangés de tout l'agrément des yeux bleus, des yeux verts, des yeux noirs !
Elle se recueille dans sa douleur, c'est l'affaire de cinq minutes. Son premier soin ensuite est de déganter et d'inspecter sérieusement une main peut-être un peu forte, d'ailleurs blanche et tournée d'une manière assez consolante. Elle ôte son chapeau, et, pendant qu'elle
cherche un bonnet dans quatre sacs de voyage, on a le temps de voir des bandeaux de jais, une tête bien faite, un chignon riche. Elle a introduit avec elle, dans ïintérieur, bien des paquets; personne ne s'en trouve gêné. Oscar se distrait, Thompson n'a plus l'air si britannique ; la disposition générale est à l'extrême bienveillance. Ah ! la beauté, et même la simple gentillesse, c'est un grand tlon !
Celte femme est-elle belle? n'esl-elle que gentille? Nous le saurons avant la fin du voyage, peut-être avant la fin du relais... Nous le savons déjà. La voilà en sourire, en conversation réglée avec monsieur et madame Oscar. Elle dit des platitudes d'une voix douce. Excellent contre-poison de ces vingt ans, de cette fraîcheur, de ces beaux yeux aux trois nuances. Ellle n'est que gentille ; elle n'est gentille qu'à regarder.
Chose bizarre ! à mesure qu'elle parle son nez grossit ; l'éclat de ses yeux ne fait plus qu'un gribouillis encore aimable, mais vulgaire ; elle est boulotte ; sa bouche ne gagne rien à s'ouvrir et à montrer de belles dents.
On a cette année en France un sujet de conversation général et inépuisable. Grâce à l'abondance des procès scandaleux, la scène du monde devient une sellette oiî toutes les petitesses voient comparaître et peuvent juger, c'est-à-dire mépriser toutes les grandeurs. Oscar, Oscarde, la jeune dame, Thompson lui-même s'en donnent à cœur joie. C'est un clapotement de bêtises, mais qui prend je ne sais quoi de sinistre. On dirait d'une mascarade d'habits magnifiques et augustes qui se trémousserait dans la boue au bruit d'un glas de chaudrons.
La société s'amuse de ces grands crimes et de ces retentissants procès. Le spectacle est malsain, j'ai peur qu'il ne coûte cher. Pour décrier les classes élevées, déjà le menu quotidien de la Gazette des Tribunaux suffisait. Nous avons trop d'extra; nous succombons sous l'abondance des causes célèbres.
Il ne faudrait pas s'étonner s'il arrivait quelque craquement. Autrefois la chute des étoiles était présage de grandes révolutions : voilà bien des étoiles qui tombent !
Les journaux disent force choses vertueuses. Les démocrates, particulièrement, sont pleins d'un feu d'indignation contre ces mauvais exemples venus de haut. « Les voyez-vous, disent-ils, ces favoris de la fortune et de la loi, ces premiers du pays, ces législateurs, ces gouvernants, ces maîtres ! Ils sont aveugles, corrompus, homicides ; le peuple, qu'ils méprisent, reçoit d'eux des leçons en toutes sortes de vices et en tous genres de forfaits. »
Très - bien , démocrates ! Mais passons plus outre, comme dit Bossuet.
rv