‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 29 sur 74 · LES FRÈRES PRÊCHEURS · texte numérisé non relu

LES FRÈRES PRÊCHEURS

lous ne pouvions pas quitter la ville sans avoir dit bonjour aux Dominicains. Ce sont là les curiosités et les monuments qui nous intéressent en voyage. Nous allâmes donc à leur petit couvent. On n'y trouverait pas grand'chose à prendre si l'on confisquait les biens

monastiques ! A part la belle bibliothèque , donnée par un pieux et intelligent curé (les livres semblent chercher ces hommes), tout le mobilier ne vaut pas vingt-cinq louis. Dans la chapelle, qui est l'endroit somptueux de la maison, les statues sont de plâtre, les tableaux sont de papier ; les cellules, blanchies à la chaux, sont meublées de bois blanc. Tout cela d'ailleurs propre, en ordre, correct comme la vie monastique en général et la personne du R. P. Lacordaire en particulier.

Nous avions choisi notre heure, et nous trouvâmes les religieux réunis dans leur petit cloître, au nombre de quatre ou cinq, tous profès, si je ne me trompe. Nous causâmes. Ce ne sont plus les Chartreux ; c'est une autre vocation, une autre gravité, une autre paix, mais c'est le même cœur. Les Frères Prêcheurs ont besoin de mieux savoir ce qui se passe dans le monde ; ils le savent et n'en sont pas plus tentés. Les Chartreux combattent comme Moïse, les Dominicains comme Josué : ils sont un des corps guerriers du royaume de la Paix. Mon Dieu! le monde ne saura-t-il donc jamais vraiment ce que tous ces hommes lui veulent et par quels conseils de courage, de dévouement, d'amour, ils ont quitté leur famille et les voies communes de l'activité humaine? Les Dominicains tiennent de leur restaurateur en France un certain esprit patriotique dont la ferveur se fait bientôt sentir dans leurs discours. Ce n'est pas du chauvinisme, ce n'est pas du républicanisme, ce n'est pas du libéralisme, ni aucun de ces détestables ismes qui abondent dans la liste des folies du temps ;

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c'est une ardeur toute particulière de là gloire de la France, un désir quasi immodéré de la voir à la tête des nations. Ils seraient bien fâchés que le drapeau du Christ parût mieux en d'autres mains que dans les nôtres, et, pour tout dire, ils ne pensent pas que cela puisse arriver jamais. Ils croient un peu que le bon Dieu a fait quelque partie serment de choisir toujours pour porte-étendard quelque citoyen des Gaules. Un de ces jeunes et aimables religieux nous confia ses espérances. Il voyait un grand réveil catholique de notre patrie ; la France reprenant son rôle et son épée de fille aînée de l'Église, redevenait le bras et le bouclier de saint Pierre. Moyennant cet outil, il affranchissait l'Irlande, délivrait la Pologne, assainissait la Russie par une croisade et le reste du monde par des missions. Je laisse à penser si saint Dominique y jouait un petit rôle ! Du reste, chacun avait sa grande part ; notre apôtre n'entendait point faire de jaloux. Il nous avait tout échauffés de sa belle flamme, et nous étions disposés à ouvrir immédiatement la campagne.

« Mais, cher père, les difficultés abondent, elles commencent à la porte de votre cloître, et elles ne sont pas minces !

« — Qu'importe, si nous savons être saints et si nous pouvons être martyrs? Il y a quelques années, la France semblait un corps mort dans le jardin de l'Église. Cependant voyez combien de branches flétries reverdissent, combien de branches arrachées renaissent ! Pourquoi le tronc tout entier ne ressusciterait-il pas? »

Au fait .

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LE l'ERE PIERRE.

« A propos de résurrection, nous dit le prieur, venez voir ce que notre maison renferme de plus beau : venez voir un saint qui va mourir. C'est notre père Pierre, jadis juif et philosophe, et qui, transplanté sur le sol catholique, est devenu en peu de temps un fruit mûr pour le ciel. Le père Pierre vous connaît, il sera content de vous dire au revoir, avant de partir. »

Je ne savais qui était ce père Pierre. Je suivis le prieur: il ouvrit la porte de la petite infirmerie, et je vis sur un lit de sangle un jeune homme dont les mains et le visage surpassaient en blancheur le froc blanc dont il était revêtu. Un de ses frères se tenait près de lui pour le distraire et pour le servir. Il lui lisait , quand nous entrâmes, un chapitre de Vlmitation.

Le malade écoutait doucement, les yeux attachés sur une croix de bois que ses débiles mains pouvaient encore soutenir. J'approchai, et je reconnus un ancien ami, Pierre Hernscheim, jadis élève de l'École normale, où il avait brillé parmi les philosophes. Les docteurs de

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récleclisme fondaient alors sur lui de grandes espérances. C'était un chercheur, un esprit subtil, une parole claire, adroite, séduisante. Mais il étudiait beaucoup, et l'on se fiait trop à lui. Il était juif, il se fit catholique, ce qui commença de déplaire dans les hauts de rÉcole.

« Pourquoi catholique ? lui dit-on.

8 — Parce que c'est la vérité.

« — Bah ! ne pouvez-vous suivre la vérité sans faire de ces choses extrêmes ? Spinosa n'était plus juif et ne crut pas nécessaire pour cela d'abjurer le judaïsme ! On ne change pas de religion ! »

Il laissa dire, étudiant toujours. Une fois, dans une réunion de jeunes gens que nous avions formée pour nous échauffer mutuellement et pour tâcher d'entreprendre quelque chose, je l'entendis expliquer la monade de Leibnitz. Il nous parla sur ce sujet pendant une heure, très-agréablement. Je compris tout et ne retins rien. Je lui en fis l'aveu après la séance, persuadé que la plupart des auditeurs en étaient au même point.

« Vous avez bien parlé, lui dis-je, mais à quoi bon ?

» — C'est précisément, répondit-il, ce que je me demandais en parlant ; et néanmoins, au moment de commencer, je croyais encore que j'allais vous dire des choses utiles. Cette philosophie n'est qu'un jeu d'esprit bon pour divertir un petit nombre d'initiés. En vous exposant ce système, j'en voyais deux ou trois autres à bâtir, tout contraires et tout aussi bons. Jamais on ne tirera de là une prière, un gémissement vers Dieu, encore moins la conversion d'un peuple, qui est le résultat oi^i il faut tendre. Mais, si mon discours a été du temps perdu

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pour VOUS, il ne Ta pas été pour moi. Dieu a béni mon intention. A partir de ce moment je m'attache au solide. »

Il s'y attacha si bien qu'il devint prêtre et dominicain, non sans s'attirer le mépris des hauts de l'École.

Sa vie, comme religieux, fut laborieuse et sainte. 11 prêcha un carême à Paris, et j'eus le plaisir de le voir, de mes yeux, revêtu de son froc, dans la chaire de vérité, 011 il fit un discours que comprirent et dont purent tirer profit tout ce qu'il y avait \h de bonnes gens et de vieilles femmes. C'était une doctrine élevée pourtant et un sujet qui eiit pu passer, même à l'École normale, pour compliqué et difficile : il s'agissait d'expliquer pourquoi et comment le Fils éternel de Dieu s'est fait homme, afin de racheter les hommes du péché. Il le fit clairement, solidement, en bon langage, savant et simple, net et touchant. Ayant fini son discours, il descendit de la chaire, les yeux baissés; il s'agenouilla devant l'autel, inclinant son front jusqu'à toucher la terre, et se retira humblement, sans demander à personne et sans se demander à lui-même s'il avait bien ou mal parlé.

« Quoi ! mon Père, lui dis-je affligé de le retrouver sur ce lit de mort, c'est vous!,.. Déjà!...

« — Ah! répondit-il en souriant, n'ai-je pas bien fait de me hâter, et de ne point écouter ceux qui me reprochaient de quitter trop tôt la philosophie ? »

En effet, que lui eût servi d'être pendant quelques années un brillant et célèbre professeur ? Ni la fortune et les rêves de fortune, ni les éloges, ni la renommée, ni les honneurs, ni les beaux discours que quelques maîtres

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des conférences auraient pu réciter sur son cercueil ne valent l'honneur, la richesse ei la sécurité de mourir sur ce pauvre lit, dans cette pauvre bure, de tenir à la main en mourant celte pauvre croix. Beati, beati qui in Domino moriuntur !

LE PAYS ET LE PAYS.v:».

|A campagne est belle; cependant elle n'offre plus qu'un débris de son ancienne splendeur, et tout ce qu'on y voit à présent n'est que la charpente dénudée d'une décoration autrefois magnifique. Dans son éloquente colère un poète ' décrit les ravages que la pioche utilitaire a multipliés. J'ai emporté cette page ; elle est d'un écrivain, d'un peintre, d'un philosophe, d'un homme de bien. Je la mets ici comme une excellente parure pour ma pauvreté.

« Les eaux vives de Mangonville, où se jouaient les « oiseaux de rivière, arrosaient l'un de ces paradis ter- « rostres. Parmi les riants sillons couverts de cultures, « mais entrecoupés de jolies pelouses et de riches touffes « d'aubépine et d'églantier, s'élevaient çà et là, dans

• M. P. Guerrier de Dumast.

« -toute la beauté de leur capricieux branchage, de vieux. « grands arbres en liberté. Agrestes Élysées, délices de « toutes les classes de citoyens.

« Autrefois le paysan, moins ambitieux, moins rapace, « laissait ouyrir son âme à des impressions dont à pré- « sent il affecte le dédain. Ces habitudes matérialistes :< que produit chez lui l'amour passionné de l'argent, la s rusticité ne les enfantait point. Elle laissait au labou- « reur de nobles instincts, et, sous des formes grossières, « une élévation de cœur simple, mais réelle.

« Aujourd'hui la fureur cupide, s'affublant du nom de « progrès et se masquant des apparences d'un savoir « agricole, a ruiné autant qu'elle l'a pu le charme de la « campagne. Comptant pour rien tout avantage qui ne « se traduit pas en francs et en centimes, le villageois, « devenu publicain, est assez fou pour s'en faire gloire ; « fier de passer pour homme d'affaires, il se figure, en « méprisant tout, se donner une espèce d'importance. « Le plus misérable lucre suffit pour le pousser à la « barbarie,

{( -Ainsi sont tombés les grands parasols séculaires qui « donnaient de la physionomie aux campagnes. Ainsi « ont été renversées , abattues , les coudraies dont on « aimait à rencontrer l'ombrage ; salis et tourmentés les « ruisseaux qui murmuraient sur les cailloux ; arrachés <i et pioches les jolis fouillis végétaux qui ornaient des « sources charmantes. Ainsi ont disparu tous ces lieux « de repos et de joie, communs aux riches et aux pau- <( vres, dont le premier eût regardé comme une bassesse « d'enlever l'usage au second; ces vieilles haies isolées.

« par exemple, hautes corbeilles odorantes , sauvages 0 bastions de fleurs, au pied desquelles on avait laissé « un petit cercle de gazon ; ou bien ces lisières de forêts « qu'on appelait les clairs chênes, antiques et verdoyantes « colonnades oîi, sur des tapis de quintefeuille et de ser- « polet, venaient s*asseoir les promeneurs, lire et médi- (( ter les rêveurs, se délasser les ouvriers et se récréer « les familles; —beaux lieux que les seigneurs s'étaient « toujours refusé Tégoïste plaisir d'enclore. Dans la « république chrétienne l'homme restait quelque chose « pour l'homme ; le sentiment de l'hospitalité morale « n'avait point péri tout entier ; à travers bien des abus « et des torts, — plus compensés qu'on ne croit, — l'ame « n'était pas assez sèche, alors, pour que tout fût subor- « donné au bénéfice d'un écu.

« Maintenant chaque individu s'est mis en guerre « avec la race humaine ; on semble disputer aux pauvres « passants le chétif coin non interdit, l'étroit bord de « route abrité qu'à l'angle de quelque domaine découvre « enfin leur lassitude... après l'avoir cherché longtemps. « Partout s'effacent à la fois les dernières coutumes de « la douce fraternité humaine et les derniers vestiges « de l'attrayante beauté paysagère. Et bientôt il ne res- « tera plus aux champs une roche tapissée de perven- « che, un vieux tronc de saule penché sur l'eau ; plus t une touffe de glaïeul pour le visiteur de fontaine, plus « un arbre en bouquet pour le peintre, plus un banc de « verdure pour le voyageur, plus un buisson pour le < bouvreuil.

« Un vieux paysan, à qui l'on reprochait de prendre

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8 part à l'affligeant abatis du peu d'arbres caractérisés « qui ornent encore le paysage, faisait valoir, pour se (i dispenser d'en conserver aucun, le bénéfice, quoique « chétif, que procure leur destruction. — Mais, lui dit- « on, épargnez au moins ceux qui marquent vos limi- « tes, celui surtout qui est placé à la croisière de deux « chemins. — Le laisser! répondit le cultivateur; les « gens viendraient s'y asseoir à V ombre ! »

Ah! pour tout remettre sur l'ancien pied nos amis ont encore mainte chose à faire ! La philosophie a beaucoup pioché depuis soixante ans ; il faut replanter beaucoup, et ni les chênes ne repoussent ni l'esprit humain ne se nettoie en un jour !

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