‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 42 sur 74 · LA COMMUNION DES SAINTS · texte numérisé non relu

LA COMMUNION DES SAINTS

luELQUES jours Bprès, Thérèse, convalescente, était avec nous au salon. Nous l'avions introduite en cérémonie, nous mettant deux de chaque côté pour lui soutenir les bras, tandis qu'Adrienne, au piano, jouait une marche triomphale. En signe de joie, et pour que rien ne parût froid dans un si beau jour, on alluma le premier feu de la saison.

« Allons, dit Thérèse, assise dans le plus grand fauteuil, au meilleur coin de feu, c'est très-bien ; je suis tou-

jours Madame Contente, j'en reviens, et je vois que mon retour ne vous déplaît pas. Sachez qu'il ne me déplaît pas non plus de revenir. J'avais pourtant fait dans mon cœur une grande besogne, chers amis : celle de vous dire adieu. J'ai vraiment cru que je partais. Eh ■lien! c'est une chose quia plusieurs aspects désoblij^eants. La bonté de Dieu n'en est que plus admirable, puisque, entre tant de regrets pour ce qu'on laisse et tant de terribles incertitudes sur ce que l'on va chercher, il permet que l'on trouve encore un certain courage et une certaine paix. Apprenez tous, pour le cas où vous passeriez par là, que l'on regrette beaucoup ses vieux péchés, et qu'il y a un tas déplaisirs que l'on aimerait autant n'avoir jamais connus. Je ne le dis pas pour vous, Suzanne, mais pour toi, Adrienne, ma chère nfant. Difiérents souvenire de belles robes et d'entrée lins les salons reviennent d'une façon tout à fait désagréable. Te rappelles-tu ce monsieur que nous eûmes un jour en diligence, et qui était si troublé pour avoir mangé trop de chou? 11 disait sans cesse : Diable de chou ! Ça me flatte, fen mange et ça me pèse. Voilà ce qui reste de tout ce qui a trop flatté : ça pèse, ça revient! Maintenant je vous déclare que c'est fini et que je ne veux plus entendre parler de moi, si je ne deviens pas sainte pour tout de bon. Je vous demande à tous de m'y aider. Quant à toi, Cyprien, continue, mon pauvre ami. Ah! que j'ai compté sur tes prières, pour la vie et pour la mort!

'< — Que signifie ce langage? s'écria Sylvain. Voulezvous nous attendrir, madame? Cyprien est sans doute le modèle des époux, mais n'humiliez pas les autres.

2î)2 LA VJE DE CHATEAU.

« — Bon, reprit Thérèse, vous voulez un compliment ; vous ne l'aurez pas. Néanmoins, voyez s'il faut que la vie ail des charmes! Je vous regrettais pourtant aussi, vous! Je me disais : « En fait de cousins, les rois mêmes « en ont eu de pires. » Mais parlons raison. Je veux savoir de vous tous quels saints vous avez priés pour moi, afin de leur rendre mes devoirs.

« — Moi, dit Cyprien...

« — Oh! toi, interrompit Thérèse, je le sais : tu as prié le bon Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, la sainte Vierge, sainte Thérèse, saint Cyprien, et tous les saints.

« — Et moi aussi, dit Adrienne.

« — Et moi aussi, ajouta Suzanne.

« — J'avoue, dit Etienne, que je n'en ai pas prié un seul de plus, mais pas un seul de moins. Pourtant je me suis plus appuyé sur les patrons de vos enfants.

« — Et vous, Sylvain ?

« — Moi, ma cousine, après Dieu et la sainte Vierge, j'ai surtout prié saint Stanislas.

« — Je m'en doutais, dit gravement Suzanne.

« — Oui, reprit Sylvain, et je veux vous dire pourquoi. Vous savez tous quelle confiance j'ai en ce saint, depuis que je sais prier, et, comme vous connaissez tous ma vie, je n'ai pas besoin de vous rappeler en combien de circonstances solennelles et quelquefois cruelles j'ai eu lieu d'invoquer son secours. Je crois l'avoir souvent obtenu, notamment quand Dieu nous envoya notre plus cruelle épreuve, la mort de notre Fernand. C'est un grand miracle de rendre la santé à un malade, et c'est un grand bienfait, Thérèse, quand le malade est si précieux à toute

une famille. Mais ni le miracle, ni le bienfait ne sont moindres de consoler un père qui pleure son fils unique. Voilà ce que saint Stanislas a demandé pour moi, et ce que j'ai obtenu par lui. En le priant, j'ai senti couler dans mon âme je ne sais quel baume qui l'a calmée, au milieu du chagrin le plus déchirant que je puisse concevoir. J'ai compris que mon enfant, mort avec la grâce du baptême, désormais compagnon des anges, n'avait pas à regretter la vie. Depuis cette époque, saint Stanislas est, dans mon cœur, inséparable de mon fils. Une fois pour toutes il m'a dit de compter sur lui ; mon cœur vole vers lui lorsque j'ai besoin de secours.

«r Je l'ai donc prié pour vous, Thérèse; je l'ai fait prier aussi par vos enfants, ayant toujours la ferme espérance qu'il vous sauverait.

«~Ah! s'écria Cyprien,quoi qu'en disent les pasteurs, ennemis de nos superstitions, il est bon pourtant de croire à la communion des saints et d'y vivre, d'être soutenu par les prières de ceux qui vivent ici dans la grâce, làhaut dans la gloire ; il est bon, au milieu des misères qui nous accablent, d'avoir celte richesse pendant la vie et de la garder après la mort! Quand je songe à tout ce que rejettent nos malheureux protestants, je n'y comprends rien, sinon que le démon les joue d'une manière bien cruelle, aux dépens de leur bonheur, au mépris de leur propre raison. Pourquoi ceux qui croient à la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ repoussent-ils la communion des saints? Pourquoi ne veulent-ils pas être de cette famille divine? Quelle absurde irréflexion, ou quel raisonnement plus absurde, les oblige à nier ce dogme, à

refuser ce secours ? Dieu leur dira : Quand vous étiez sur la terre, quand vous poursuiviez d'une ardeur si patiente la faveur des puissants et des princes pour en obtenir les biens du monde, étiez-vous négligents à vous servir de vos parents, de tous ceux.qui, par un motif ou par un autre, et souvent pour des causes honteuses, avaient quelque crédit? Vous ne comptiez pas alors sur vos propres mérites, et vous faisiez votre principal litre de la protection de ces hommes, fussent-ils mes ennemis déclarés. Vous vouliez entrer à tout prix, par toutes les bassesses, dans la communion des riches, des forts, des élus du monde ; vous les pressiez, vous les sollicitiez, vous étiez à leur porte de bonne heure, vous y attendiez longtemps... et vous trouviez indigne de vous de me prier par mes saints ! Vous n'avez pas voulu les connaître : eh bien ! eux aussi ne vous ont pas connus, et moi, à mon tour, je ne vous connais pas ! »

AI.LEiU lA.

1 nÉRÈsE, qui aimez k chanter, elvous, Suzanne, qui versez vos prières sur un tombeau sans y mêler des pleurs, voici, nobles femmes, un chant que j'ai fait pour vous.

LA ME DE CHATEAU. i;a.)

Thérèse, un de ces matins, après quelques visites à Di ii ou aux pauvres, entre un sourire et une larme, vous en composerez la musique ; le vent d'automne vous en fournira la mélodie. Suzanne, vous en redirez les dernières paroles, si quelquefois la ferme résignation et la ferme espérance de la chrétienne semblent fléchir sous le poids du cœur maternel attristé. Ces paroles expriment une pensée que je tiens de vous et qui m'a secouru ; mais nos bonnes pensées se laissent souvent voiler par nos tristesses, comme le soleil se laisse voiler par les nuages. En vous rendant ce que vous m'avez donné pour m'aider, je pourrai vous aider à mon tour. Thérèse et Suzanne, acceptez gracieusement ce tribut que l'hôte reconnaissant, au moment de reprendre sa route, dépose sur le seuil où il a reçu l'hospitalité.

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