DE LA BUREAUCRATIE
liES plaintes n'étaient pas nouvelles pour moi. L'élat militaire, dont je ne méconnais point les grandeurs, est devenu une servitude qui épouvante les familles et qui décourage la constance des jeunes gens. La religion et le génie de la France y feront des citoyens ; mais la bureaucratie n'y veut que des mercenaires, et c'est à quoi elle sait trop s'employer.
Le trait général de notre époque est un génie de rabaissement et de ravalement. En criant que tout appartient au mérite, on s'arrange du mieux que l'on peut pour n'avoir pas de gens de mjrite et tout donner h la ruse et à la patience. Partout le prix suprême appailicnt au dernier vivant : il le reçoit à condition de ne rien léguer. La nation se recommence sans cesse. Pour avoir une autorité, pour exercer une influence, il faut d'abord
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la permission du calendrier. Le premier tilre que rhomme de génie doit fournir, c'est un acte de naissance. S'il meurt avant l'époque où il pourrait être légalement quelque chose, tant pis pour lui ; il y a de vieux employés qui le précèdent sur le tableau d'avancement. Qu'il sache attendre, qu'il sache s'y prendre, qu'il passe par la filière, il arrivera. Mais est-il arrivé, défense à lui de rien faire de durable ni de nouveau. Il ne choisira pas ses instruments, il les prendra sur le tableau d'avancement, où il a été pris lui-même. Il n'innovera pas, il recommencera. Eût-il rendu les plus grands services, il se retirera quand il aura un certain âge, pour faire place à la médiocrité qui attend son tour. Comme il y a un âge pour être, il y en a un où l'on doit n'être plus. Cela commence et cela finit à heure fixe. Napoléon a gagné une bataille à trente ans, Radetsky en a gagné une à quatre-vingts ans ; ils n'en avaient le droit ni l'un ni l'autre.
Quand cet homme de génie, qu'on a reçu si tard, qu'on a chassé sitôt, meurt enfin, il s'en va tout entier. Il a pu honorer, illustrer, agrandir son pays; il n'a pas pu créer unefamilUe. Son fils ne sera qu'un surnuméraire, ainsi le veut l'égalité. Au nom de l'égalité, il est interdit d'accumuler sur un nom de famille un capital d'illustration dans les services publics. On peut transmettre ses écus, point sa gloire. A l'État seul appartient de faire des hommes ; il les fait administrativement, et ne prend que dans la masse la matière première.
Telles sont les œuvres de la bureaucratie. La bureaucratie est la forme gouvernementale de l'esprit bourgeois,
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essentiellement routinier et jaloux. Le bourgeois n'a point d'ancêtres, il ne veut point qu'on en puisse avoir. Il est « fils de ses œuvres, » il s'en vante : tout commence à lui; il exige que rien n'ait commencé d'aucune sorte. Il est égoïste, il ne vit que pour lui : il n'entend point que d'autres se proposent de vivre pour leur postérité. Des ancêtres, ça n'existe plus; une postérité, ça n'existe pas : qu'est-ce que tout ça? Il est vain, formaliste, bavard ; toutes ses sympathies sont pour les avocats. Il a fait l'avocat propre à tout, par privilège. Le palais a des percées sur la justice, sur l'administration, sur les finances, sur la diplomatie, sur la police, même sur la marine ; il n'y a que l'armée qu'on ne lui ait pas donnée à régir directement : il se contente de la commander du haut de la tribune, comme le trône, au surplus, et comme tout le reste ! L'avocat est l'enfant chéri de l'esprit bourgeois, c'est l'esprit bourgeois lui-même. Souverain, cet esprit bourgeois a organisé un despotisme qui lui ressemble ; il aspire à renfermer l'humanité dans ses cartons, à la tenir tout entière couchée sur ses registres. Si les soubresauts de la nature, qu'on affole ainsi et qui deviendra sauvage, ne brisaient pas quelquefois ce réseau dont l'esprit bourgeois multiplie les mailles avec une persévérance sournoise, on ne pourrait plus rien être, rien faire, rien croire sans la permission de l'Élat- Lorsqu'on aurait un mal de tête, il faudrait aller le déclarer, sous peine d'amende, à un bureau qui ferait vingt papiers pour donner à un médecin commission de vous guérir; sans compter que le bureau exigerait bientôt, pour ses statistiques, des certificats comme
quoi on a ce mal de tôle et une enquête sur les causes d'icelui.
Le chef de bureau, voilà le tyran moderne ; et aucune époque n'en a subi de plus humiliant, ni peut-être de plus corrupteur ! II répand je ne sais quel souffle malsain, il a je ne sais quels attouchements qui fanent tout, flétrissent tout, énervent tout, produisent partout l'avortement et la torpeur. Tu le renverseras, ami socialisme, toi qu'il a créé dans ses mornes débauches ! tu seras l'excès de charge par où crèvera cette centralisation qui t'a nourri dans ses flancs; tu bouleverseras ses cartons, tu mettras en cataplasme ses écritures... — et, si tu pouvais ne pas commettre d'autre crime, l'humanité t'absoudrait joyeusement.
Par bonheur, le chef de bureau, qui aime tant à niveler, qui chérit tant le pays plat, n'a pas encore réussi à passer son grattoir sur les montagnes et ne les a pas même encore toutes tondues. Nous descendons à grande volée vers Saverne ', ayant sous les yeux le spectacle le plus divers et le plus majestueux : des arbres, de la verdure, des collines, un soleil couchant dans un ciel d'été.
Maître du ciel, qui nous avez donné ces merveilles, vous seul pouvez nous garder quelque chose de plus beau !
' A présent on a le chemin de fer, et Ton passe sous la montagne.
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A STRASP. nur.G.
iETTE bière de Strasbourg, si glorieuse h Paris, paraît n'être qu'un goût de petites gens à Strasbourg. M. le sommelier du Mug^iet nous en refusa au dîner, d'un air de grand dédain. Cyprien insista : « Faites attention, monsieur le sommelier, que nous ne voulons humilier personne. Nous demandons de la bière de Strasbourg; c'est l'honneur du pays. » Le sommelier, de plus en plus digne, répéta que nous étions dans un grand hôtel, où cette poisson nendre bas. Il fallut se rendre et boire du vin. « Peut-être que c'est du vin du Rhin ? dis-je à €yprien. — Précisément, reprit-il. Le vieux Rhin a coulé dans le tonneau de notre hôte ; buvons le Rhin allemand ! »
Nous parcourons la ville. L'air fier-k-bras de la statue du général Kléber nous plaît peu. Ce digne Kléber, qui n'était pas un mauvais général, serait malheureux, pour peu qu'il eût de bon sens, s'il pouvait voir comment les peintres, les lithographes et les statuaires l'ont accommodé. Ils font du pittoresque avec sa figure. C'est le capitaine Fracasse et le commandant Matamore, toujours prêt h fendre la lune en petits morceaux. On ne le voit
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jamais que de trois quarts, il n'a jamais un nœud de cravate qui ne détie les cieux, jamais un talon de botte qui ne fasse plier la terre. Si c'est son vrai portrait qu'on nous donne, combien ce héros devait être désagréable dans la société !
Mais voici qui ne fait plus rire. L'une des inscriptions du piédestal nous apprend que Kléber est enterré là. Le pauvre homme ! ses admirateurs l'ont fourré en terre sous son monument, en pleine place publique ; que disje? sur un marché ! On y vend des légumes, et je crois aussi du bétail. Une douzaine de revendeuses en guenilles stationnent autour de la statue. L'ombre du héros a pour champs Élysées un champ de foire.
Voilà de ces brutalités qui peignentau vif une époque; elles font voir à quel point le Christianisme peut quitter les hommes, et de quel pas accéléré les hommes aussitôt retournent à la stupidité païenne.
Sur une autre place s'élève la statue de Gulenberg, inventeur de l'imprimerie; à ce titre, l'un des « bienfaiteurs de l'humanité. » Le sculpteur David (d'Angers), grand penseur suivant ses amis, à mon gré faible artiste, a prétendu donner ici une œuvre humanitaire. Va pour humanitaire ; mais ce n'est pas beau! L'honnête Winckelmann, Allemand très-sérieux, raconte que, quand il visitait l'Apollon du Belvédère, il prenait insensiblement « une pose noble. » C'est un effet qui ne se produira jamais sur les visiteurs, même humanitaires, des œuvres de David (d'Angers). Ce Gutenberg est un grand vilain bonhomme enfourré d'une houppelande, une paperasse à la main, la tête chargée d'un bonnet de chambre
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hideux. On croirait voir le malade imaginaire, contestant quelque article des parties de M. Fleurant. Gomme il se lient tors! N'a-t-il pas la colique? Ce petit meuble à hauteur du genou, n'est-ce pas une chaise percée?
Silence et respect! Tout ceci est allégorique, emblématique, humanitaire. Ce petit meuble est la première presse ; ce papier est la première épreuve d'impression sur caractères mobiles : on y lit une parole qui révèle la profonde conception du statuaire : Et la lumière fut! Comprenez bien : cela signifie que maître Gutenberg, qui figure le genre humain, s'est rendu, par sa découverte, au moins l'égal de Dieu.
Et la lumière fut! On l'avait dit, il y a longtemps, pour expliquer la création de la lumière. Mais quoi? quelle lumière? La lumière physique? celle que donnent les astres du jour et de la nuit? Voilà grand' chose ! Avec cette lumière-là, monsieur, on n'y voyait pas.