‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 46 sur 74 · IL Y A LUMIERE ET L U M I E P. E · texte numérisé non relu

IL Y A LUMIERE ET L U M I E P. E

Et la lumière fut ! On l'a dit encore de l'avènement de Celui qui fui promis dès le premier âge du monde, et qui vint, plein de grâce et de vérité, pour réparer la chute du genre humain. Durant dix-huit siècles, les plus

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grands esprits, les plus grands cœurs, les innombrables multitudes ont proclamé avec amour que Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, est cette vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde^ et que la lumière fut le jour où le Dieu-Homme établit ses Apôtres pour enseigner toutes les nations.

Ce vieil aveuglement de la pensée humaine fait sourire nos humanitaires et nos penseurs. Ils s'offrent en exemple : « Qu'est-ce que c'est que cette lumière ? Nous n'eu sommes point éclairés, quant à nous î Cette lumière faisait peut-être des croyants, mais non des voyants. La lumière, c'est la presse ; et la lumière fut quand Gutenberg eut inventé sa machine. »

Je regrette de n'avoir pas sous la main les discours slrasbourgeois et autres qui furent prononcés le jour de l'inauguration de la statue de Gutenberg. Je parie qu'aucun orateur n'a négligé de célébrer le progrès de l'intelligence et de la morale depuis cette heureuse invention, grâce à cette précieuse invention ; cette invention qui... cette invention que..., cette invention dont...

Je m'étonne qu'ils aient fini.

Ils ont débité flegmaliquement ces sornettes, entre la cathédrale et la statue de Kléber, sans songer même à se iemander comment , avant que la lumière fût, les hommes pouvaient bâtir de si belles cathédrales, et pourquoi, depuis que la lumière est, les hommes décernent encore des apothéoses à des guerriers, à des tueurs d'hommes.

Mais ces objections ne les embarrasseraient guère. La vérité {à Strasbourg) est que Gutenberg inventa l'imprimerie, et que la lumière fut.

214 EiN LIIONINEUK DU P110G(\ÈS.

CUTENBERG A-T-IL INVENTÉ L ' I M P R l.M Eh 1 1: ?

« Voilà, dit Sylvain, ce que je me demande, quand j'interroge ma conscience après avoir reçu dans le monde les éloges qui me sont décernés comme compatriote de l'imprimerie : Gutenberg l'a-t-il inventée, cette fameuse machine ? Hélas ! je suis trop certain qu'il ne l'a pas inventée à lui seul, et nos Slrasbourgeois, pour être justes, auraient dû planter tout au moins un individu encore sur le piédestal de Gutenberg... J'ose à peine avouer ce que je pense.

« — Contez-nous cela, ditCyprien. Puisque vous avez renoncé à la vie politique, vous pouvez bien confesser la vérité.

« — Eh bien ! reprit Sylvain, parlons bas. Voici donc une statue que Strasbourg a élevée à Gutenberg pour trois raisons : la première, comme inventeur de l'imprimerie; la seconde, comme l'ayant inventée à Strasbourg ; la troisième, comme étant enfant de Strasbourg. Or, premièrement, Gutenberg n'est ni le seul ni même le principal inventeur de l'imprimerie : secondement, l'impri-

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merie, qui n'a pas été inventée par Gutenberg, n'a pas été non plus inventée à Strasbourg ; troisièmement, rien ne prouve que Gutenberg soit né à Strasbourg.

« Faisons la lumière.

« Gutenberg, esprit ingénieux, mais surtout opiniâtre, s'était mis en tête de tourner à son profit l'industrie des calligraphes. Rendre service à ses semblables était le moindre de ses soucis. Dédaignant complètement le point de vue humanitaire, il poursuivait en toute ingénuité une belle spéculation, qui était de produire à bon marché des livres qu'il vendrait à très-haut prix. Un larcin, du genre de ceux que l'on punit aujourd'hui sous le nom de contrefaçon, fut son point de départ. Depuis longtemps l'impression sur planches gravées était connue ; un nommé Gosier, qui travaillait à Harlem, en Hollande, se servait même de caractères mobiles pour imprimer un texte explicatif au bas de ses images ; il imprimait aussi quelques petits livres. Voilà la découverte de l'imprimerie.

« Gutenberg devina ou surprit le secret de l'artisan hollandais, et bâtit là-dessus le projet d'une grande affaire et d'une grande fortune.

0 II eut l'idée de faire une Bible. Il trouva des associés, des bailleurs de fonds, et travailla longtemps. Le seul résultat décisif qu'il obtint fut la perte des fonds, le découragement des associés, beaucoup de procès, l'abandon de l'entreprise. Il n'avait pu sortir des caractères en bois. Ce procédé suffisait bien aux légendes et aux petits livres de Gosier; mais, pour un ouvrage aussi considérable que la Bible, les caractères en bois exi-

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geaient des expériences, des lenteurs, des frais hors de

toute proportion avec les bénéfices que Ton espérait.

« Ces premiers essais, ces successifs avortements, eurent lieu à Strasbourg, où Von croit que Gutcnberg est né, par la raison que rien ne prouve authentiqueraent qu'il soit né à Mayence, dont il était citoyen,

a Mais, s'il avait peu d'invention, Gutenberg était largement doué de persévérance. Il ne se découragea point. De Strasbourg, où tout était fini, il transporta ses projets et ses types en bois à .Mayence. Il y trouva un nouveau bailleur de fonds. Le bon bourgeois Fust s'enthousiasma, comme il arrive parfois aux capitalistes : il vit non pas la lumière, mais la Californie. Fust prêta huit cents florins à Gutenberg, aux conditions les plus bénignes : 1" que les huit cents florins suffiraient ; 2° que le prêt serait garanti par le matériel de Timprimei-ie; 3" un léger intérêt de six pour cent en attendant les bénéfices. Gutenberg promit tout, signa tout, et se remit h l'œuvre. Il fit fabriquer de nouveaux types en bois, produisit douze feuilles d'impression, dépensa quatre mille florins et s'arrêta, n'en pouvant plus lui-même. Depuis longtemps l'excellent Fust était en plein dégoût.

« Cela durait depuis quinze ans. A bout de tentatives, Gutenberg comprit enfin qu'il n'arriverait jamais avec le moyen si lent et si coûteux de graver isolément chaque type. Il entrevit, dit-on, la fonte des caractères. Mais, ce qu'il avait entrevu, un autre le réalisa.

« Dans les ateliers de Gutenberg travaillait un garçon actif et ingénieux , nommé Schœffer. Il était calligraphe habile, clericus, et traçait sur le bois les lettres qui

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devaient ensuite être gravées. Ou le mit ou il se mit au courant des secrets, et bientôt il fut associé h l'entreprise. Si la fonte des caractères était déjà essayée, Schœffer faciliorem modum fundendi characteres excogitavit. « Il inventa le mode de fonte qui est resté depuis « lors en pratique, et qui comprend la gravure des pointe çons, la frappe des matrices, la fonte des caractères. » Fust, qui pleurait ses florins, renaquit à l'espérance. Il apprécia d'un coup d'œil le génie prompt et heureux du nouvel associé , et, si l'on veut une preuve de la supériorité de Schœffer, la voici : le financier lui donna sa fille.

« Cela fait, le beau-père et le gendre ne songèrent plus qu'à se débarrasser de Gutenberg. C'était une vieille expérience devenue inutile, un esprit inquiet, probablement jaloux, un employé dont les appointements grevaient la caisse, enfin un copartageant aux bénéfices maintenant assurés. On le mit dehors. Il s'ensuivit un procès que Gutenberg perdit. Fust et Schœffer restèrent ensemble. Gutenberg s'associa un nouveau bailleur de fonds, monta de son côté un établissement, et, après avoir plaidé, les inventeurs travaillèrent à se faire concurrence. Vous voyez qu'avant d'être réunis dans le fleuron des éditions stéréotypes, ces bienfaiteurs de l'humanité ne laissèrent pas de se gourmer convenablement.

« Les deux ateliers préparaient une Bible. Jusque-là, dans tous les petits travaux qu'ils avaient faits avant de se séparer, les impressions dirigées spécialement par Schœffer offraient une incontestable supériorité. La Bible de Schœffer parut la première; elle fut estimée la plus

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belle. Celle de Gutenberg ne la suivit qu'aprèi deux ans ; Scheffœr avait déjà publié son Psautier.

« Ainsi, 1° Gutenberg n'est pas l'inventeur de Timprimerie ; il n'en eut pas la première idée, il n'y mit pas la dernière main ; il travailla seulement à nettoyer le terrain entre Coster et Schœffer; 2" il est douteux que Gutenberg soit né à Strasbourg; 2° Strasbourg, qui n'est pas sûr d'avoir donné naissance à Gutenberg, qui n'est pas l'inventeur de l'imprimerie, n'a pas vu naître le premier grand ouvrage imprimé. Mais qu'importe ? La lumière fut !

« Léon de Laborde établit tout cela savamment et spirituellement. »

YII

DES EFFETS DE L IMPRIMERfE.

« r ouR mon compte, reprit Cyprien, autant Sylvain a d'incertitude sur l'origine de cette lumière, autant j'en ai sur la lumière elle-même. Plus j'y pense, plus je suis disposé à croire que l'imprimerie a été funeste, nonseulement à la moralité, mais à l'intelligence humaine. Elle a été le véhicule du doute ; c'est elle qui a créé l'espèce horrible des demi-savants.

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« Elle a doté l'erreur d'un apostolat facile ; elle n'a rien ajouté à l'apostolat de la vérité, elle l'a plutôt a^aibli. Devant les multitudes l'apôtre de la vérité est irréfutable ; devant ces mêmes multitudes l'apôtre de l'erreur ne peut pas même être combattu. Il suffit de quelques livres pour corrompre lo peuple, mais d'autres livres ne le convertiront jamais. Notre- Seigneur n'a point choisi des écrivains pour répandre sa doctrine; il a voulu des cœurs simples, droits et croyants. Ils ont été éloquents parleur foi, par leurs pieds nus, par leurs habits déchirés, par leur invincible courage. Qui pouvait leur résister en face ? Et encore aujourd'hui, qui résiste à ceux qui savent les imiter? Le mensonge a ses missionnaires, sans douté; mais il n'en a point de pareils, qui fassent de tels sacrifices ni de tels miracles. L'imprimerie y supplée. Un infernal coquin, un Ulric de Hulten, pour n'en pas nommer d'autres, fait un livre contre Dieu, contre la vérité de Dieu, contre les hommes de Dieu. Il le compose à loisir, avec art, avec talent. Ses paroles , son silence, ses preuves ont su mentir. Il jette cela dans la rue ; l'imprimerie s'en empare, le monde en est plein ; voilà ce coquin qui prêche à toute la terre sans sortir de chez soi. Quel moyen de le combattre? Nous le réfutons dans nn livre. Qu'importe notre livre à ceux qui n'ont lu que le sien? Et qui leur prouve que notre livre a raison et que le sien a tort ? H a m.ille complices qui le louent et qui nous calomnient. On ne connaît pas ses pratiques, ou ne voit pas sa basse mine ; on ne sait pas que, mis face à face avec les défenseurs de la vérité, il serait ignominieusement convaincu d'ignorance ou de scélé-

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ralesse. Rien n'empêche que les peuples, déjà séduits par sa doctrine accommodée pour tous les mauvais appétits, ne le croient encore le plus savant et le plus vertueux des hommes. Et c'est nous qui nous élevons contre ce parangon d'honneur et d'humanité, c'est nous qui sommes de vils adversaires, c'est nous qui sommes des coquins!

« — Ce que vous dites, Cyprien, je l'ai maintes fois vérifié à mes dépens. Je n'en veux citer qu'un trait. J'eus un jour la présomptueuse pensée de réfuter un pamphlétaire socialiste qui m'était personnellement connu. Je le regardais comme le dernier des barbouillons, et ce n'était pas mon opinion seulement, mais celle de tous ses amis et de tous les miens qui ont un peu de bon sens ou seulement de littérature. Il devint représentant du peuple. Nous poussâmes un éclat de rire ; mais lui, fort de son génie , à peine entré dans la salle aux harangues, se mit à pousser des discours. Mon Dieu, il ne prit que la facile peine de se rendre un peu plus stupide, et il eut un succès de premier ordre. Un de ses discours surpassa tous les autres par la brutalité du fond, de la forme et de la fortune. C'était le comble du ridicule uni au comble de l'insolence. On admirait qu'il eût l'audace de le débiter ; personne n'y daigna répondre. Le lendemain la propagande socialiste le jetait dans la rue par centaines de milliers, avec le portrait de l'orateur, en belle barbe. Tout tenait sur une page et se vendait au prix de cinq pour un sou, et cette sottise faisait grand mal. L'on me pressa d'y opposer quelque chose. Je crus que ce serait un jeu; mais je n'eus pas plutôt commencé que j'appris à devenir modeste.

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« Mon homme s'adressait aux paysans ; il leur disait : « Prenez, jouissez ; les riches et les nobles chargent la « terre d'un poids inutile; abaissez-les devant vous. » Je sentis que je n'avais rien à répondre, qu'on ne me lirait pas; que, quand même on me lirait, je serais battu. Quelle entreprise ! J'avais h recommander la patience, le travail, la bonne conduite, la religion, le respect des droits et du bien d'autrui. J'étais battu ! Pour réfuter une ligne, il me fallait une page ; il me fallait de la statistique, de l'histoire, des raisonnements, des appels à la justice, à la probité, à la fraternité. J'étais battu, battu à plate couture ! Je le dis en livrant mon travail. Geux à qui je le donnai le trouvèrent bon, et pensèrent comme moi que nous étions battus.

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«tiE que la science humaine a gagné depuis l'invention de l'imprimerie, ce n'est pas à l'imprimerie qu'il est dû.. On bâtissait, on chantait, on peignait, on faisait des lois, on faisait des livres, aussi bien, pour ne pas dire mieux ; tout cela n'aurait pas péri. On a perdu la foi et la

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sagesse politique. Avant Fimprimerie il y avait eu dans la république chrétienne le grand et fécond mouvement des Croisades contre l'ennemi commun de la chrétienté ; depuis l'imprimerie il y a eu la Réforme et la Révolution, deux effroyables guerres civiles de la chrétienté contre elle-même et des nations entre elles ; guerres qui ont détruit beaucoup de monuments, fait mourir beaucoup d'hommes, et qui ne sont pas terminées. L'Europe a été couverte de ruines et de sang ; elle se voit encore à deux doigts de sa perte. Si elle tombe dans l'abîme, un abîme de barbarie, l'imprimerie n'aura pas contribué médiocrement pour l'y pousser. Qui oserait dire que l'imprimerie l'en tirera? Ce qui est certain, c'est que les livres dont la civilisation abattue pourra s'aider pour se reconstruire, étaient tous faits et tous connus, mieux connus qu'à présent, avant l'invention de l'imprimerie. Ceux qu'on a faits depuis ne seront bons la plupart qu'à nous ruiner de nouveau. Nous avons assez de livres pour perdre deux littératures et deux civilisations.

« C'est depuis l'imprimerie, et grâce à l'imprimerie, que l'histoire est devenue une conspiration permanente contre la vérité.

« L'imprimerie, à peine inventée, ouvrit la porte au paganisme. L'impur Olympe rentra dans le monde, d'où le Christ l'avait chassé. L'on vit reparaître ces doctrines, ces œuvres de mort dont l'Église, par un travail de quinze siècles, cimenté du sang de plusieurs millions de martyrs, avait presque délivré le genre humain. La chair menaça de l'emporter de nouveau sur l'esprit, l'escla-

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vagedes passions et de Terreur ressouda les chaînes que la liberté divine allait achever de briser; de toutes parts reparurent les vieux jougs païens ;. il y eut un nombre chaque jour plus grand d'hommes asservis au plaisir do Thomme. Les peuples se dépravèrent : de la noble obéissance qu'ils rendaient à leurs lois promulguées au nom de Dieu, et à leurs chefs sacrés par l'onction divine, ils passèrent à la sujétion qu'exigeaient d'eux des lois et des maîtres de hasard ; ils descendirent de là au règne des factions et à la tyrannie des multitudes. Ne croyant plus à rien, ils mirent tout en discussion ; ayant tout discuté, ils ne surent et ne comprirent plus rien. Ils livrèrent leurs lois, leur foi, leurs mœurs à la risée des sophistes, et les voici enfin avilis jusqu'à craindre celui qui, par la voix de la presse, proclamant le dernier mot de la dernière sagesse et le résultat suprême de trois siècles de discussion, crie à toute la terre, sans qu'on puisse» ni qu'on sache, ni peut-être qu'on veuille l'empêcher : La propriété, c'est le vol ; Dieu, c'est le mal !

« Et la himière fut !

« J'ai grand'peur qu'en effet la lumière ne se fasse. Cette lumière^ allumée de main d'homme, luira un jour, peut-être bientôt. Le feu de l'envie, le feu de la haine, le feu de toutes les concupiscences, ce feu terrible, jeté et entretenu dans les masses humaines par la machine de Gutenberg, éclatera sur le monde qui ne pourra plus l'éteindre ni le gouverner. Il éclatera, il durera, il ne

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cessera qu'après avoir mis tout en cendres. Pauvre « siècle de lumière ! » en te baptisant ainsi dans ton orgueil, quelle prophétie tu as risquée!

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