‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 57 sur 74 · JEAN- PIE URE, COCHER DE PATVCIIE · texte numérisé non relu

JEAN- PIE URE, COCHER DE PATVCIIE

Il mo restait cinq ou six lieues pour arriver au bord de la mer; je les ai faites en sept heures. C'est vous dire que j'ai voyagé en palache, mais quelle patache ! Un arriéré de ma sorte, ami de la plupart des vieilles gênes et des vieux abus, ne pouvait désiver mieux. A l'aspect de ce carrosse dépenaillé, je faillis me sentir du goût aux choses modernes. Heureusement j'étais seul, et la nuit venait ; une belle nuit d'étoiles, sans lanternes au loin, . sans bruit autour de nous. Vous auriez eu peur de cette solitude ; vous croyez aux voleurs, et nous devions traverser des bois. Moi, j'aurais eu peur de votre peur ; j'aurais eu peur surtout de mes chevaux attelés de ficelles et des gémissements de mon carrosse délabré.

Délivré d'inquiétude je n'avais que le déplaisir d'être mal assis ; il me restait la fraîcheur du soir, la lune, un cigare et la compagnie du cocher. Je voulus jouir de tout à la fois. Je me plaçai près du cocher, robuste gaiL lard de trente-cinq à quarante ans. 11 avait une bonne figure; sous sa blouse on voyait sa vesie de dimanche en velours gros bleu. Fiez-vous aux gens de cette classe qui

s'endiraanchent le dimanche : ce ne sont pas les plus mauvais.

« Quel silence! lui dis-je.

« — C'est vrai, monsieur, on ne se croirait pas en république.

« — La République a-t-elle fait du bruit dans vos quartiers?

« — Dame ! vous savez ; il y a de mauvais gars partout. lis sont par ici une demi-douzaine qui ont voulu lancer leur petit tremblement. Ils nous ont donné le club, l'arbre de la liberté, toutes leurs machines. Ça n'a pas pris. Chez nous on aime le curé et le seigneur.

« — Ah! il y a un seigneur, ici?

« — Oui, le marquis ; un brave homme qui fait travailler le peuple. Depuis cinq cents ans, peut-être davantage, depuis le temps d'Henri IV, cette famille est dans le pays, sans jamais vexer personne. Les républicains disaient : « Le marquis est trop riche : qu'il partage avec ceux qui n'ont rien! » C'est ça qui a déplu.

« — Comment ! c'est ça qui a déplu?

« — Bien sûr. Ceux qui n'ont rien, c'est tout ce las de gueux-là Les uns ont grugé leur bien, les autres ne veulent rien gagner honnêtement. Un chacun a dit: 8 C'est trop drôle! Ils mangeront le marquis, et, à la « place d'un seigneur qui est bon et donnant, nous « aurons pour seigneur des canailles qui insulteront le « monde et ne donneront jamais à personne! «Voilà ce qu'on leur a mis dans la main, moi comme les autres.

« — Et que répondaient-ils?

« —Des bêtises : qu'il n'y aurait plus de seigneurs;

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que tout lo monde serait à Fégalilé, comme frère ; que personne n'aurait ni plus ni moins. Vous connaissez leurs farces. Mais on leur a clos le bec. Leur chef, un certain Bertin, un pas grand'chose, un bâtard, sauf votre respect, était à me débiter tout ce rouleau-là. Il a un frère qu'il a volé et qu'il laisse mourir de faim. « Dis donc, que « je lui dis, Bertin, tu nous appelle blancs, et puis lu « nous appelles frères. Si nous devenons tes frères, tu « partageras avec nous comme avec ton frère ; alors nous « ne serons pas blancs ! » Monsieur, jamais vous n'avez vu un homme si sot. Il n'a pas trouvé une centime de réponse; même que j'en avais de la peine, parce que c'est ennuyeux d'écraser un homme. Mais ce gredin-là le méritait assez. S'il avait répliqué, je lui aurais flanqué une pile. Vouloir voler le marquis! Moi qui vous parle, monsieur, le marquis m'a retiré du service. Il a dépensé mille francs et écrit plus de six lettres. Ce n'est pas le citoyen Bertin qui se donnerait tant de tracas pour un de ses frères.

« — Enfin vous avez fini par vous débarrasser de vos rouges ?

« — Ils n'étaient pas soutenus. Deux ou trois ayant été coffrés, les autres prirent peur... Pas moins, monsieur, qu'ils ont fait du dégât. Voyez-vous, ces clubs, ces journaux, ces coquins tenant le haut du pavé, c'est mauvais. D'aucuns qu'on suppose honnêtes, et qui ne sont pas méchants, se mettent à rêvasser là-dessus. Ça pourrait tourner au vilain.

« — On en cause donc quelquefois ?

« — Que trop! Encore ce matin, un particulier d'ici, un

DU n.VRE^G counoN.NÉ. 3oT

finaud, pas pauvre et pas bêle, me disait : «Jean-Pierre, a tout de même, il n'y a pas de justice . Nous prenons bien « de la peine à amasser, et d'autres n'ont que la peine de « dissiper. — Alors, que je lui dis, tu deviens rouge, toi ? » Il me répond : « Non, mais les rouges n'ont pas si tort. « Vois le marquis : cent mille livres de rente I quand il « n'en aurait que le quart, il serait encore plus riche que « nous. Au fait, Jean-Pierre, à quoi servent les sei- « gneurs? » Ça m'a été dit pas plus lard que ce matin, monsieur. A mon jugement, c'est mauvais.

« — Très-mauvais. Mais vous-même, Jean-Pierre, que pensez-vous des seigneurs? Croyez-vous qu'il en faut?

« — Je vous laisserai entrevoir mon opinion, monsieur, franchement el librement.

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OriMON DE JEAN-riERRE, SCn L\ I.mF.RT",

l'égalité et la fuatermté.

î 11 y a des gens qui parlent d'un tas de choses et qui ne savent pas ce qu'ils disent. Liberté, égalité, fraternité, sauf respect, ça fait trois blagues.

« Liberté, on n'est jamais libre. Personne ne fait ce qu'il veut, à moins de ne vouloir que ce qu'il fait et de ne

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faire que ce qu'il faut. Tout un chacun est attaché par une ficelle qu'il ne peut casser sans aller au ^diable. Elle est plus longue pour les uns, plus courte pour les autres; qu'importe puisqu'elle vous attache? Je m'examine moimême : si, au lieu de vous conduire ce soir, j'avais voulu rester avec ma femme, personne n'aurait pu me forcera marcher ; mais demain, plus de pain à la maison. Qu'on renvoie le marquis, que je renvoie^Ie voyageur, j'ai toujours un seigneur et un maître : c'est le boulanger; elle boulanger a aussi un seigneur et un maître : c'est moi ; pour moi le boulanger passe la nuit à suer et à geindre. Si je ne veux pas travailler pour mon seigneur le boulanger, si le boulanger ne veut pas travailler pour son seigneur Jean-Pierre, il faut que nous volions tous deux ou que nous mourions de faim. J'appelle ça casser la ficelle. Mais nous trouvons tout de suite d'autres seigneurs : c'est le gendarme, si nous volons; c'est la mort, si nous ne volons pas. L'un et l'autre remplacent la ficelle cassée par une chaîne qui ne casse point. Voilà la liberté ; première blague, n'est-ce pas ?

a — As':urément.

« — Ils ne veulent pas réfléchir à cela, mais c'est vrai tout de même. Pour être un peu libre il faudrait d'abord n'avoir pas besoin de manger. Un instant ! Ce besoin de manger, qui empêche la liberté, empêche iiussila. fraternité; — s'entend leur canaille de fraternité, qui n'est pas de s'entr'aider comme on doit, chacun à son rang, mais d'être tous indépendants les uns des autres, avec un fusil à la patte. — Que veulent-ils? Qu'il n'y ait pas d'étals divers, pas de conditions différentes ? que tout le

monde garde ses bestiaux, fasse pousser son blé, cultive sa vigne, bâtisse sa maison ? que tout le monde soit dans la voiture et personne sur le siège? Ils sont plus bôtet que mes chevaux d'appeler cela de la fraternité ! Ça irai bien pour rhabillcment, pour le logement, pour la nour riture ! Chacun n'ayant que pour soi, qui donnerait aux autres? qui prendrait soin des vieux, des infirmes, des petits? Qui empêcherait les malins de trouver cet arrangement absurde, et les bons de le trouver humiliant, et tous ensemble de se réunir pour faire autre chose, quand môme il faudrait le faire à coups de canon? La vérité est que, les hommes ne pouvant vivre sans travailler, et pour travailler ayant besoin les uns des autres, ils ne sont pas assez bons ni assez sages pour le faire sans se causer réciproquement bien des tracas. On n'empêchera ni la jalousie, ni la fraude, ni la bêtise d'un côté, ni l'adresse de l'autre, ni que chacun tire de soi. Comment! il n'y aurait qu'un mol à écrire sous le nez des hommes pour les rendre justes, affectueux, compatissants, enfin frères! Ceux qui le disent sont de fiers blagueurs, mais ceux qui le croient veulent être blagués î Pour moi, j'ai vu que, quand on est venu écrire fraternité sur la mairie de notre endroit , ça n'a change le le cœur à personne. 11 y a eu des frères qui se sont brouillés, ceux qui l'étaient déjà ne se sont point remis; les bonnes gens qui donnaient du pain aux pauvres leur en ont donné encore, ceux qui ne donnaient rien ont continué de ne rien donner ; et ces tas de rouges n'ont pas eu seulement la fraternité de payer le cabaret où ils tenaient leur sabbat.

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« Notre curé nous le disait bien dans son prône : « La « fraternité, il y a vingt ans que je vous la prêche, et on « vous la prêchait avant moi. La religion vous l'ordonne, « votre intérêt même vous la conseille. Je n'ai pu ni vous « faire pratiquer la fraternité qui vous rendrait tous heii- « reux, ni tant seulement réussir h vous faire observer « la justice. Et ce que la religion et la raison ne peuvent «obtenir complètement, vous croyez qu'on l'établira « d'une manière que la raison condamne et que la religion « punit? Vous êtes fou d'avoir de pareilles idées. La fra- « ternité est ici, dans l'église. C'est ici seulement que « vous apprendrez à devenir des frères; vous n'appren- « drez ailleurs qu'à vous déchirer. » Voilà comme il parie, notre curé. Si on l'écoutail davantage, il y a bien des scélérats qui seraient des honnêtes gens ; plusieurs auraient des amis ou des frères pour les assister au lieu d'argousins pour les garder. Eh bien! savez-vous ce que nous proposaient les rouges, dans leur premier feu ? de prendre des fourches et de chasser le curé !

« Mais, monsieur, la pire blague, c'est leur égalité. Pour celle-là je conviens qu'elle me fait rire.

« Le Maire se rassemble donc à la Mairie, autour d'une boîte. On me dit ; « Jean-Pierre, tu vas te nommer un «représentant ; tu mettras ton billet dans la boîte, et il « vaudra autant que celui de M. le Marquis ou de M. le « Curé. Tu es leur égal, citoyen comme eux ; entre eux et toi pas de différence. » Voilà ce qu'on m'a dit. D'abord c'est bête; ensuite c'est faux.

« C'est bête que moi, Jean-Pierre, qui passe ma vie, sauf votre respect, au derrière de mes chevaux, sans

DU HARENG CODRO?i;<É. T'i!

entendre rien de rien à la politique, j'aie la même suffisance que des gens qui connaissent et qui suivent les affaires. Ensuite c'est faux, et l'on me ment double. Premièrement, le marquis et le curé savent ce qu'ils font et je ne le sais' pas ; ils connaissent l'homme qu'ils ont choisi, moi je sais tout au plus que le mien s'appelle Denis ou Guillaume. Secondement, leur homme est à eux, le mien n'est pas à moi. Ils ont choisi le leur, le mien m'a été désigné. Je porte dans la boîte le candidat du marquis ou celui de Bertin, et je ne suis l'égal ni de l'un ni de l'autre, mais le serviteur de l'un des deux. Je n'ai pour égaux que les pauvres diables d'ignorants qui obéissent comme moi, soit au château, soit au club. Le véritable égal du marquis, c'est Bertin, t cette égalité est une disgrâce. Bon !

« Mais voilà une autre affaire. Quand j'ai voté, mon t'galité tombe dans la boîte avec mon bulletin ; ils disparaissent ensemble. Je suis le citoyen Jean-Pierre ; je commande à ces chevaux qui ne sont pas à moi, j'obéis à tout le monde. M. le Marquis n'est plus mon égal, M. le Curé me fait fourrer dans un trou ; mon maître me fait lever pour porter un voyageur, quelque temps qu'il fasse, à dix lieues de mon lit, et, inand le voyageur est arrivé, je lui demande pour boire, chapeau bas. Où sont mes égaux? Dans les écuries. Je suis régal des postillons et des cochers, non de tous, mais de ceux qui n'ont pas des poings ou des gages plus forts que les miens. Car quelle égalité y a-t-il entre deux hommes dont l'un peut faire filer l'autre en le menaçant ou le faire suivre en lui payant à boire? J'ai

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observé qu'on se trouve toujours en ce bas monde h côté de quelqu'un qui vous bat ou qui vous paye à boire : pour lors c'est celui-là qui vote et non pas toi. Tel que vous me voyez, j'ai voté comme le marquis, mais d'autres ont voté comme moi. Il y avait un escogriffe de rouge qui m'appelait aristOy qui ne parlait que de brûler le marquis, que de pendre le curé , et qui disait plus de mauvaisetés qu'on n'en met sur le journal. J'ai fini par m'expliquer avec lui, et je lui ai cassé trois dents. C'était la veille des élections. Alors je lui dis : « Voilà ton candidat : c'est celui du marquis. Si tu ne le « mets pas dans le pot, je reviens sur ta mâchoire, et « sois certain que jamais tu n'auras reçu plus chaude « raclée. » Il a voté sous mes yeux, mais je ne lui ai pas seulement payé une chopine de cidre. Je vous dis que ça me fait rire, l'égalité! Il n'y en a pas, il n'y en aura pas, tant que le monde sera monde.

îiE LA VRAIE KGALITÈ,

« — 1 ARDON, Jean-Pierre, il faut s'entendre! Il y a une égalité véritable, qu'un honnête homme et un bon chrétien doit connaître.

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a — Je le sais, monsieur; je vois ce que vous voulez dire. Alors nous sommes du même avis, et le rouge ne vous va pas plus qu'à moi. L'égalité est que nous sommes tous enfants de Dieu deux fois : par Adam, une; par >'otre Seigneur Jésus-Christ, deux. Je connais ma religion. Si j'avais pensé que vous la connaissez aussi, je n'aurais pas pris le grand détour pour vous expliquer mes politiques. Eh ! oui, devant Dieu, je suis l'égal dn marquis, et c'est le marquis lui-même, digne homme ! qui a pris la peine de me l'apprendre pendant une maladie que j'ai faite. Il venait me voir, et il me disait cela. Je l'avais su et je l'avais oublié. C'est ce qui m'a donné a ][?eu de bon sens et d'honneur ; autrement j'aurais ien pu me détraquer comme un autre. Dieu m'aime, 'ieu est mon père. Une me regarde pas de travers parce ;ie je suis pauvre. Il m'a placé où que je suis parce l'il a vu que c'était ce qui me convenait le mieux. Il ;"a donné, dans ma condition, autant de tranquillité, de onheur et de liberté qu'à d'autres; et, quand il me retirera des peines de ce monde, il me jugera, non sur '- ' que j'aurai été, mais sur ce que j'aurai valu. Il est m de savoir cela, monsieur; c'est là ce qui met du baume dans le sang et ce qui vous ouvre les yeux sur les choses d'ici-bas. Lorsque l'homme sait une fois qu'il doit pétrir son pain à la sueur de son visage et qu'il a été racheté de la mort éternelle par le sang de Jésus- Christ, il sait ce qui l'attend dans ce monde et ce qu'il peut espérer et gagner dans l'autre. Ici, travail, servitude, angoisses de l'esprit et du corps, plus de déboires que de pourboires; là-haut, repos, gloire, contentement

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sans fin. Eh bien! il n'y a pas à se plaindre. Nos pieds sont attachés à la terre, mais il y a encore des bouts de chemin sans épines et sans cailloux; nos mains sont chargées de liens, mais elles peuvent encore cueillir des pommes et des roses, et nos yeux peuvent toujours se lever vers le ciel . »

i Ainsi parlait Jean-Pierre, tout en fouettant ses chevaux sans rigueur et tout en descendant sans impatience pour rafistoler (passez-moi le mot) ses vieux harnais, oii quelque chose se rompait à chaque instant. Je vous laisse à penser si j'étais heureux de sa compagnie, et si je remerciais Dieu de m'avoir 'donné pour compagnon ce bon philosophe, ce brave homme, ce prudent cocher. Assurément je n'aurais pas trouvé mieux dans nos grands corps politiques et savants.

Peu à peu, des hauteurs oii la conversation s'était élevée, nous descendîmes jusqu'à nous-mêmes. Jean- Pierre ne fut pas médiocrement étonné lorsque je lui avouai ma profession,

« Excusez-moi, me dit-il, mais je croyais que, dans ce métier-là, c'était tout chélif monde. »

Je m'efforçai de le désabuser. Il me crut, et à son tour il me conta son histoire. C'était autant la vie de Jean- Louis que celle de Jean-Pierre. Il était marié à une bonne femme et père d'un bel enfant ; il vivait de son état avec quelque petit coin de terre, et même sa femme mettait de côté pour élever le petit, dont M. le Curé parlait de faire un prêtre. En somme, il se tenait fort obligé envers la Providence, et me parut plus content de la façon dont il mène son char que moi de la façon dont je conduis le mien.

DU HAUE>G cûlp.on.n::. ^45

AU ::AnF, NG cotno.NN v:.

Je ne sais où j'ai lu que saint François de Sales se plaisait fort dans les auberges. C'est sans doute luimême qui le raconte, et je regrette de n'avoir pas sous la main son texte : saint François de Sales est toujours bon à citer. Il aimait les auberges parce qu'elles offrent l'image et la leçon de cette vie, étant des lieux de passage et non de séjour, où nous n'avons que l'usage et non la possession des choses. On arrive à l'auberge, on y trouve le nécessaire, ou l'on s'en passe ; on s'y repose ; on s'y ménage des amis, parce que l'on a besoin de tout le monde, ce qui dispose admirablement à la bienveillance; et puis, il faut payer et partir. Que l'on soit bien, que l'on soit mal, on part, et même on part sans regret, car on savait en arrivant qu'on ne resterait pas. Voilà la vie, et comme il faut la prendre. Mais entre toutes les auberges, combien le bon saint devait préférer celles des bords de la mer : elles représentent l'instabilité sur les rives de l'immensité!

Hélas! ma chère, je n'ai pas besoin de vous dire on quoi je diffère de saint François de Sales; cependant j'ai

ceci de commun avec lui d'aimer ce double spectacle. Je me sens à mon aise dans une auberge, et je prends un grand et utile plaisir à voir l'immense mer tantôt s'agiter, tantôt dormir, toujours belle et toujours enseignante, ou dans sa formidable colère, ou dans son puissant repos.

Il faut que vous me permettiez cela. C'est une chose que vous ne comprendriez guère, vous autres femmes. Faites pour le logis, vous aimez vos meubles, vos armoires, votre vaisselle ; vous ne quittez qu'avec regret cet attirail, vous ne voyagez point sans tâcher de vous faire suivre d'une petite maison. C'est une sorte do joie pour moi de n'avoir rien à moi. Plus ma malle est petite, plus je pars content. Je serais heureux si je pouvais n'emporter que ce qui tiendrait dans mes poches. J'aurais dû en faire l'essai dans ma jeunesse, et je m'étonne de n'avoir jamais poussé la haine du mobilier jusqu'à me débarrasser un beau jour du petit sac qui renferma pendant plusieurs mois tout ce que je possédais. Ah ! j'étais le roi du monde quand ma fortune tenait sur mon dos, et, si je n'avais pas eu la faiblesse de m';ittacher à ce petit sac, de quel pas plus allègre encore j'aurais parcouru les beaux lieux que j'ai visités avec lui ! Mais il me siérait mai de me plaindre, et je ne me plains ni n'en suis tenté. Je voulais seulement dire, afin de v<vas rassurer sur mon sort présent, que la chambrette ou l'on m'a mis est encore trop grande pour moi , que j'y ai ma part plus que large de vent, de soleil et d'air marin ; que . la table de bois blanc sur laquelle je vous écris n'est pas plus mal commode que toute autre table à écrire ; qu'cnfii'u

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dans notre petite condition, je découvre encore du superflu. J'en ai même ici. Il y a du superflu en ce monde pour tous ceux à peu près qui savent se contenter du nécessaire. Affermissons en nous, je vous prie, la résolution de ne point faire fortune.

Vous pouvez m'écrire à l'hôtel du Hareng couronné^ tenu par M. Merlu, successeur de la veuve Poupiche. Ces noms vous font rire, ils ne paraissent point grotesques ici et sont portés par des gens qui n'en sont pas médiocrement fiers. Poupiche et Merlu sonnent dans celte bouriçade comme Brignole à Gênes ; seulement les Brignole, ceux que Je connais du moins, sont plus aimables et regardent de moins haut les petites gens et leur petit bagage. On convient que, si le Hareng couronné continue quelques années d'aller du train dont il va, vent arrière et toutes voiles dehors, mademoiselle Merlu sera un parti trop considérable pour les fortunes du pays et qu'elle épousera quelque étranger, c'est-à-dire un monsieur des communes voisines. Elle a un piano ! Voilà ce que vous ne me souhaitiez pas. Mais rassurezvous, je suis dans les chambres hautes, et je n'entends que la musique de la mer.

La prospérité de M. 3Iei lu a fait de tels jaloux, qu'il a été fortement question, dans les premiers jours de la République, de lui découronner son hareng. Les envieux disaient que c'était une enseigne séditieuse, et peu s'en est fallu qu'on ne dégringolât en émeute. Déjà même M. Merlu, intimidé, entrait dans la voie périlleuse des concessions. Au conseil municipal, où l'on agitait son affaire, ii offrit de mettre : Au Hareng royal; le part

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avancé voulait : An Hareng national; le tiers parti, Au Hareng, sans adjectif; les radicaux hurlaient qu'il fallait tout effacer. « Les brigands ! dit M. Merlu, parce que je refusais de leur faire crédit ! » Enfin tout s'est accommodé, le sang n'a point coulé, et le hareng a conservé sa couronne à l'ombre d'un drapeau tricolore dont il ne reste aujourd'hui que le bâton. Voilà l'histoire des révolutions de ce port de mer qui compte quinze cents habitants. Vous voyez que les esprits n'y sont point trèsfarouches, et que le « grand parti de l'ordre, » dont M. Merlu est une pièce principale, y tient le haut du pavé.

niSTOlRE DE LA VILLE DE *** DEPUIS LES TEMPS FABULEUX jusqu'aux TEMPS FUTURS.

uiSQUE vous le désirez, 30 vous ferai l'histoire de cette ville. Je ne la connais pas du tout, et je n'ai nul moyen de m'en instruire; mais ce n'est pas ce faible obstacle qui m'arrêtera lorsque- vous daignez commander.

Vous dire à quelle époque la ville fut fondée, c'est de quoi je suis entièrement incapable. Mettez la date qu'il

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VOUS plaira, je le trouverai bon. Voici à peu près comment la fondation s'est faite.

La haute falaise, qui semble donner à la mer une prison digne d'elle, se trouve, à l'endroit d'où je vous écris, coupée par un accident que je ne connais pas, arrivé en vertu d'un dessein de Dieu, dont Dieu n'a pas jugé à propos de me rendre compte. On peut supposer que Dieu voulait là une ville, et de plus profondes conjectures me paraîtraient superflues.

Cette coupure offre un accès facile à la mer ; se prolongeant dans les terres, elle y forme un vallon sinueux, défendu contre les souffles de l'Océan par un paravent de cent toises de hauteur et de l'épaisseur d'une demilieue. Les gens des environs virent cela, tout simples qu'ils étaient. Sans qu'aucun journal ni aucune société d'agriculture leur en donnassent l'idée, ils s'établirent à l'entrée de la coupure, entre la mer qui leur apportait des coquillages et le vallon qui pouvait produire des fruits. Comme ce même vallon donnait aussi des arbres, et même àe fort beaux, je pense que l'idée leur vint, peu à peu, de couper des arbres et d'es faire des bateaux pour aller sur l'eau, comme dit la chanson composée ensuite et peut-être pas bien loin de ce lemps-là; car pourquoi ces bonnes gens, qui avaient parmi eux des charpentiers et sans doute aussi des tisserands, n'auraient-ils pas eu des poëtes? Enfin toujours est-il qu'on eut des bateaux, qu'on fil des filets, qu'on prit du poisson, et que, se trouvant bien là, on y construisit des demeures. Voilà l'histoire ancienne ; excusez-moi si je ne vous donne pas les dates ; mais qu'en feriez-vous?

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Il vint aussi d'autres gens que des pêcheurs ; ce furoii t des moines, et si l'on prétendait que les moines précédèrent les pêcheurs, je ne dirais pas non. Après tout, que nous importe, à vous et à moi? Ce qui ne m'étonnel'ait pas serait d'apprendre que les moines, étant venus li)s derniers, enseignèrent aux bonnes gens de la coupure à manger du poisson au lieu de manger leurs parents. Car, puisqu'on les faisait cuire, ces chers parents, quelle raison y avait-il de ne pas les manger? En tous cas, je tiens pour certain que les moines perfectionnèrent singulièrement l'art de construire et de conduire le balenu, l'art de jeter le filet, l'art de bâtir, d'autres arts encore. Eux-mêmes construisirent un beau monastère, avec une belle église, auxquels ils. donnèrent un beau nom de saint, qui est devenu le nom du pays. Le conseil municipal fit d'abord quelque opposition ; je n'en sais rien, mais je l'affirme et vous le croyez. Puis, comme il n'y avait toujours pas de journaux et pas de société d'agriculture et belles-lettres, ce conseil municipal finit par mollir. On permit aux moines de défricher les terres, do faire du bien, de prier Dieu. On finit par prier avec eux. La hutte primitive devint une maison ; les maisons multiplièrent, ce fut une ville. D'autres clochers s'élevèrent; on sut lire et écrire ; on sut qu'on n'était pas sur la terre uniquement pour prendre du poisson, le sécher au soleil ou le rôtir au feu, et le manger. On partit pour la pêche en se recommandant à la Vierge Marie ; on chanta sur les flots les louanges du Créateur de ces riches abîmes ; on prit l'habitude de s'agenouiller au retour devant la croix que les moines avaient dressée sur le rivage,

posiierunt me custodem, pour surveiller la mer et pour la rendre en même temps moins perfide et de plus en plus féconde. Enfin on naquit, on vécut, on mourut chrétien. C'est l'histoire des temps barbares et superstitieux, l'odieuse époque du moyen âge. Permettez, très-chère amie, que j'aille faire une promenade pour dissiper la tristesse de ces souvenirs

UAUF l'abondance croissante des moines, sauf la croyance en Jésus-Christ et la dévotion pour la Vierge et les saints, devenue excessive, tout allait d'ailleurs supportablement en ces temps malheureux. Le port était fréquenté; la ville, forte et riche, faisait de grandes expéditions et ne renfermait point de pauvres.

Grâce à cette prospérité, il se forma des gens d'esprit, lesquels étaient déjà grands et commençaient à raisonner très -bien lorsque parut enfin la lumière. « Quelle lumière, » dites-vous? Ah! vous ne la connaissez point, et c'est pourquoi il y a entre nous quelque amitié. Cette lumière-là, madame, comme on l'entend en histoire et en philosophie, n'est pas celle du premier siècle, dont nous

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nous servons encore, vous et moi et quelques autres; elle parut au seizième siècle, dans les mains de Luther, quand ce galant homme, las de son cloître, de son froc et de son père gardien, las de ses vœux de moine et de prêtre, sentit le besoin de devenir père de famille et alluma le flambeau de l'hyménée. De là vient M. le pasteur Coquerel, mon représentant à l'Assemblée nationale constituante, k qui je ne laissais pas de penser tandis que mon ami Jean-Picrré, l'autre jour, me contait comment il avait fait son propre député.

Les gens d'esprit de notre endroit, quoique Luther parlât allemand, virent clair tout de suite. Ils déclarèrent que le Pape n'entendait rien aux saintes Écritures ; que l'homme se sauverait désormais suffisamment par la foi, sans prendre encore la fatigue des œuvres ; que c'était une chose entièrement ridicule et superstitieuse d'honorer la Vierge et les saints. Ils ajoutèrent que les moines pratiquaient fort mal la religion, puisqu'ils ne parlaient pas de se marier, et que ce serait une chose très-avantageuse à la commune de chasser ces fainéants et de piller leurs biens.

Les hommes qui parlaient ainsi ne se contentèrent pas de parler. Rarement on se contente de parler, el tous ceux qui demandent à parler ont quelque chose à faire. Les parleurs d'ici se mirent de grand cœur à la besogne, devinrent en peu de temps un parti considérable, ourdirent plusieurs séditions, et finalement se firent connaître pour partisans de l'Évangile en pillant et chassant les moines, dont quelques-uns tombèrent du haut de la falaise dans la mer.-

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C'est Page de gloire, de réveil, de progrès, qu'on appelle la Réformalion.

Ce beau mcruvement de la raison et de la piété bourgeoise donna naissance Ji une guerre civile de quelques années. Le résultat, pour les gens d'esprit de cet endroit, fut que la plupart moururent de faim ou d'arquebusades dans leur ville assiégée. On les traita si bien qu'il n'en resta guère. Mais ce qu'ils avaient détruit, ou ce qu'on avait détruit pour les châtier, ne se releva point. Les moines ne reparurent pas. Il arriva autre chose : à la place de moines on eut des soldats et des mendiants.

La ville elle-même dut mendier. Son port n'était bon qu'à condition d'y faire de continuels travaux ; ces travaux coûtaient cher. La ville, ruinée par les guerres, par les contributions, par les garnisons, n'avait plus d'argent. Elle en demanda à l'État ; l'État ne lui en donna point. Le port s'embourba, s'ensabla, devint dangereux ; les navires s'éloignèrent, la population diminua.

Ainsi, dépérissant toujours, de ville elle est devenue bourgade. Le port, aux trois quarts perdu, est morne et désert; les grandes maisons sont tombées. Plus de richesses, plus d'affaires. On serait tout à fait mort si un homme de génie, feu Poupiche, ne s'était pas rencontré, qui, trouvant sous la falaise un coin de plage assez propret, y a construit une douzaine de baraques autour d'une manière de hangar en rotonde, où il a fait apparaître trois journaux. Moyennant cet appât, quarante Parisiens viennent ici tous les ans, pendant deux mois, promener leurs ventres obèses, leurs enfants éliques et leurs épouses enrubannées. Leur présence aiguise l'esprit des habitants

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aisés, enflamme les têtes de quelques jeunes employés du Gouvernement, scandalise le peuple, enrichit M. Merlu. Voilà rhistoire contemporaine.

Voulez-vous l'histoire des temps futurs? La voici ;

Ces indigènes inoccupés, ces baigneurs oisifs, ces employés de l'Étal qui ne font rien, passent le tenips dans les cafés à lire des journaux et à bavarder contre le Gouvernement. Ils ont de l'esprit, comme les gens d'esprit du seizième siècle ; ils voient aussi une lumière. Divisés sur toutes choses à peu près, ils s'accordent néanmoins en un point capital, qui est que le peuple est fort sot de croire en Jésus-Chiist, de -prier 1^ Vierge, d'honorer les saints. Non qu'ils soient luthériens, mais ils sont philosophes ; la différence n'est pas énorme. Ils se moquent des prêtres dans les cabarets; ils oqt la plupart grand soin de n'aller jamais à la messe. Après avoir scandalisé le peuple, naturellement bon et pieux, ils réussiront à le corrompre. Déjà la chose est bien avancée.

A ce point mon histoire se bifurque, et j'aperçois deux dénouements.

Si, par une gr^ce de Dieu» possible, mais sur laquelle je ne voudrais pas absolument compter, le peuple résiste à la corruption, ce pays, pas plus qu'aucun autre, ne ^•estera slalionnaire. Par la force des choses la religion reprendra la prépondérance ; elle convaincra même ces bourgeois, même ces oisifs, môme ces employés. On rebâtira le monastère, on reviendra aux, prières^ aux pratiques pieuses, à la vie chrétienne; on naîtra, on vivra, on mourra chrétien.

DC HAlîENG ÇOKRO^.NÉ. 3a5

Si, au contraire, le bel esprit bourgeois, secondé par certaines idées qui ne sont pas du tout bourgeoises, triomphe et l'emporte, alors, un certain jour qui peutêtre n'est pas loin, le peuple, ici comme partout, se soulèvera plus terrible que la mer, chassera les baigneurs 'le leurs baraques, les bourgeois de leurs maisons, les

iiployés de leur bureau. Merlu de son hôtel. Quelques-

ns même tomberont dans les flots, du haut de la falaise.

:■ hareng sera non-seulement découronné, mais grillé. Et je ne trouve pas du tout impossible que le dernier lêsullat ne soit de mettre les choses dans leur état premier. Les huttes remplaceront les maisons, les trous dans le rocher et dans la terre remplaceront les huites ; on vivra des fruits que la terre donnera sans culture et des coquillages que la mer laissera par mépris sur le galet; et l'on ne verra pas d'autres autels en ces lieux que celui où le premier conseil municipal établi dans ces lieux offrait des victimes humaines. Que le Dieu s'appelle Teutatès, ou Égalité, — Liberté, — Fraternité, la différence n'est pas notable pour la victime ni pour le sacri^ ficateur.

Mais, puisqu'il y aura encore des hommes, il y aura encore, soyez-en sûrs, des lieux sur la terre où l'on connaîtra votre Jésus et le mien, où les âmes le serviront, où les cœurs chanteront les louanges de sa Mère divine et de ses saints bicn-aimés.

^ZC) l'hôtel

irGxsiEun i:t madame coi.i Aun,

Test grand dommage que l'on gâte ce pnnplc! Tous les matins, après ma première visite à la mer, je prends un chemin tapissé d'herbes à fleurs et couronné de jeunes frênes, qui mène par vingt détours à l'église, bâtie sur une colline avoisinant les ruines de l'abbaye. Je ne manque jamais de trouver à la messe un certain nombre de femmes et quelques vieillards h qui l'âge ne permet plus ni la mer ni les champs. Tout cela est peuple, tout cela est pauvre. Les dames de la ville et les belles étrangères ont des soins de ménage qui les empêchent de donner à Dieu une heure de la matinée. H paraît que les mères, les veuves, les femmes et filles des pêcheurs et des ouvriers peuvent perdre du temps. -

Ainsi le croit madame GoUard, femme du banquier, avec qui j'avais l'honneur de m'entretenir hier. Elle voudrait excessivement, c'est son adverbe, assister à la messe tous les dimanches et même tous les jours; ce serait pour elle une grande, une excessive consolation. Malheureusement, elle a tant à faire...

« Mais, madame, toutes ces pauvres femmes qui ; n'ont d'autre ressource que leur travail et leur temps?

liU HARENG COLRO>i>L. Ôol

« — Ah ! monsieur, ce monde-là vit de si peu! » Le dimanche, personne, j'entends toujours parmi le peuple, ne se dispense d'assister aux oftlces. Les bourgeois eux-mêmes y viennent en majorité. Il y a deux églises, toute la journée remplies de fidèles qui chantent très-bien les psaumes. C'est, je vous assure, un spectacle rafraîchissant. Un homme du peuple qui assiste aux offices, qui en suit les paroles, qui en comprend le sens, est un homme de condition supérieure, moralement et matériellement; il possède la part d'intelligence et de bonheur que Dieu lui a destinée ici-bas, et celte part étant faite d'une telle main est bonne et complète. Le saint repos est observé. On ne voit point dans les rues de ces êtres fiers et libres qui suent sous une charge vile, ou qu'enchaîne au seuil de leur boutique la noble espérance d'arracher quelques sous au passant. Dès le matin, partout, grande toilette et grande propreté pour aller à féglise ; entre les offices, réunions d'amis ; après les offices, promenade générale avec femmes et enfants. Les rouges eux-mêmes, qui ont ici, comme à peu près partout, pour caractère particulier d'être célibataires ou de faire mauvais ménage, se nettoient cependant un peu. Ils vont chômer, en deux ou trois bandes, dans les cabarets, suivant leur fortune ou leur crédit. La partie aristocratique , séduite par la qualité supérieure des objets de consommation, fréquente sans vergogne l'estaminet du Hareng couronné, et M. Merlu, qui s'engraisse de tant de choses, s'engraisse aussi de la sueur du peuple. Mais revenons aux bonnes gens.

Cette piété qu'on leur voit ne consiste pas seulement

l-^gg l'hôtel

dans la forme et dans l'apparence. Tous les dimanches, à la première messe, il y a de nombreuses communions; elles ne sont pas rares dans la semaine. Avant-hier réquipage entier d'un bateau pêcheur est venu à la sainte table avec toutes les femmes, les mères et les parentes. C'était l'accomplissement d'un vœu fait au dernier voyage, pendant la tempête ; tous avaient déjà communié à leur retour. Ils y ont mis beaucoup de foi, de recueillement et de dignité. Chose cruelle! des hommes qui n'ont besoin de rien, qui profitent de la vie dure de ces pauvres gens sans en partager les périls, s'appliquent à leur-ôter une croyance si nécessaire h leur

courage !

J'en causais tout à l'heure avec monsieur et madame Collard, que je rencontrai digérant sur la falaise. Car il y a des gens qui se promènent , mais monsieur et madame Collard digèrent.

M. Collard sourit superbement lorsqu'il apprend qu'un équipage en détresse a fait quelque vœu à la sainte

Vierge.

« Mais, monsieur, pourquoi ne voulez-vous pas qu'ils demandent à Dieu la grâce de ne point périr, et que, rayant obtenue, ils se montrent reconnaissants?

« ^ Bah 1 répond M. Collard, Dieu a bien besoin de leurs remercîmeilts , supposé qu'il ait entendu leurs prières et qu'il les ait sauvés !... ce que je ne crois pas,

moi.

« — . Mais, monsieur, ce que vous croyez ou ne croyez pas, vous, n'y fait rien. Eux, ils croient que Dieu les entend et les sauve.

DU HARENG COLIlO.NMi. 359

« — C'est là ce que je déteste, s'écrie M. Collard ; je ne puis souffrir celle superstition.

« -^ Mais, monsieur, quel mal vous fait-elle, cette superstition?

« — A moi, reprend M. Collard, rien du tout ; je mVn inoque bien! Seulement c'est absurde pour des homràes. Et puis cela les met dans les mains du clergé. Quand ils y sont, ils n'écoutent plus nos conseils. Les trois quarts d'entre eux votent comme le curé \pur dit.

« — Mais, monsieur, où est le mal? M. le Cur& n'est pas socialiste.

« — Pas socialiste, poursuivit M. Collard avec une

te expression, pas socialiste ! c'est ce qu'il faudrait savoir. Ils disent bien des choses dans leurs sermons ! Ils appellent cela l'aumône, la charité, tout ce que vous voudrez, mais je dis que c'est suspect. M. Pelletan, dans la Presse, a fait voir dernièrement que du Christianisme au Communisne il n'y a pas loin. En tout cas, si le curé n'est pas socialiste, il est obscurantiste, .et j'en ai assez.

« — Mais, monsieur, qu'est-ce que c'est qu'un obscurantiste ?

« — J'appelle obscurantistes, dit 31. Collard, ces ennemis de la lumière, ces éteignoirs qui ne veulent pa. que l'esprit humain connaisse, compare, apprécie et juge tout ce qui est de son ressort ; qui lui imposent des croyances toutes faites , ' qui l'asservissent à la parole des prêtres, et qui lui disent : Tu n'iras pas plus loin !

« — Mais, monsieur, alors pourquoi donc ôles-vous conservateur? Pourquoi demandez-vous des lois contre la presse, contre la tribune, contre les clubs ?

330 l' II or EL

« — Un moment ! s'écrie M. Co^aid, je ne demande tout cela que contre les Rouges, parce qu'ils mettent en question le capital, la famille et la propiiétj. On doit respecter les lois sociales.

« — Mais, monsieur, les lois sociales sont encore plus du^ressort de l'esprit humain que les lois religieuses. Pourquoi voulez-vous empêcher l'esprit humain rouge de connaître, d'apprécier, de jiger les différents systèmes sociaux? Pourquoi lui imposez -vous des lois toutes faites? Pourquoi lui dites-vous : Tu ij'iras pas plus loin? Vous êtes obscurantiste.

« — Vous plaisantez, » dit M. Collard.

Quand M. Collard a dit : Vous plaisantez, toute objection le trouve de bronze. Il se rentre jusqu'au nez dans sa cravate blanche et ne daigne plus répondre à des « esprits légers » qui « tournent les questions les plus « sérieuses en plaisanteries. »

Madame Collard est un de ces « esprits légers » dont le digne banquier a horreur. Elle s'égaye lorsque, par elle-même ou par les autres, elle peut prouver à monsieur Collard qu'il est un imbécile. Sous ce rapport, du moins, sa vie est une fêle continuelle. J'ai souvent remarqué le soin particulier avec lequel certaines femmes, d'^iilleurs correctes, prennent le conlre-pied de tout ce que dil cl pense leur mari; je n'en ai vu jusqu'à présent aucune y déployer plus d'aptitude que madame Collard.

Dès qu'elle voit M. Collard se replier dans sa cravate, elle entre en scène, toujours sur le môme air, toujours avec la môme phrase, dout elle a sûrement éprouvé l'effel apiiiçanl :

bU HARENG COURONNÉ. 36i

«Ah! pour le coup, dil-elle, monsieur Collard,te voilà collé. Tu n'as pas mot à souffler, mon petit ami ; Ton te fait voir ton tort. »

Silence profond de M. CoUard. Madame Collard se tourne vers moi :

« Monsieur, je vous remercie. Ce que vous venez de dire , je me tue à le répéter ; mais les femmes n'ont jamais raison. Tout ce qu'ils entendent de nous, CCS messieurs le mettent sur le compte de notre imagination et de notre sensibilité. Heureusement, quelques hommes nous comprennent. Sans cela, monsieur, ce serait bientôt fini. La religion périrait. La religion qui est si douce, si poétique ! »

Elle a dit poétique !

M. Collard se tait. Madame Collard continue : « Monsieur! une chose drùle, c'est que M. Collard, avec tous ses discours, a autant de religion que les autres. Il faut vous conter cela. »

Ace coup M. Collard sortit de son blockhaus, je veux dire de sa cravate. Avec un regard courroucé, mais d'une voix suppliante :

« Allons, dit-il à sa femme, Azéma, lais-toi. '

« — Laisse donc, reprit madame Collard, cela fera rire monsieur. Tel que vous le voyez, M. Collard croit aux revenants, monsieur. Il a peur si l'on renverse la salière; il se fait dire la bonne aventure et consulte les somnambules, il se signe pendant l'orage, et pour un empire, il ne voudrait pas dîner treize, ni commencer une affaire le vendredi. Voilà l'homme qui se moque de la religion! Es-tu collé, Collard? Moi je te dis que tu es

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religieux, tu l'es plus que moi qui ne suis qu'une femme,

tu devrais rougir... Tiens, tu rougis !

^ « — On me reproche des habitudes, des faiblesses d'enfance qui me sont restées malgré moi! s'écria M. Collard exaspéré; j'ai eu le malheur d'être élevé par des parents superstitieux; mais ma raison proteste contre ces folies. Au fond, je sais ce que je pense, et je ne crois ni à cela ni au reste.

«—Eh ! monsieur, lui dis-je à mon tour, ne vous avancez pas tant pour le reste, et gardez plutôt vos supei'stitions que de nier la vérité. Après tout, sauf le tort de consulter les sorciers, ces superstitions ne sont pas si blâmables; de très-grands hommes les ont eues comme vous. Si avec leurs superstitions vous n'avez pas leur foi, faites oublier le contraste en gardant le silence. Est-il nécessaire à votre considération que vous prétendiez rejeter ce qu'ils ont cru sur des raisons que vous n'êtes pas en état de réfuter? A quoi sert de proclamer noire incrédulité devant de pauvres gens qui n'ont pour joie, pour consolation, pour espérance, que la foi? Comment! lorsque vous êtes bien assis dans votre belie maison, munie d'un paratonnerre, vous tremblez au premier bruit de l'orage, vous faites le signe de la croix, et vous ne voudriez pas que ces pauvres matelots fissent de même lorsqu'ils sont ballottés sur les abîmes dans leur coquille de noix?G'est un bel avantage pourvous de leur retirer cette consolation! Quand vous aurez obtenu qu'au lieu de prier ils blasphèment, vous ne payerez pas le poisson moins cher. Mais savez-vous ce qui arrivera un jour? Au lieu d'accepter courageusement le travail et les

DU HAilENG COURONNÉ. 363

privalions, et de penser, en regardant votre maison, que le paradis sera une plus belle demeure, ils se demanderont pourquoi vous êtes si bien logé et eux si mal; pourquoi vous avez tant de loisirs et eux si peu ; pourquoi vous gagnez plus d'argent en un jour qu'eux en toute l'année. La pensée leur viendra d'être banquiers aussi, et ils feront leurs premiers fonds avec \otre banque.

« — Vous plaisantez, monsieur.

« — jSon , monsieur , je ne plaisante pas ; je parle sérieusement d'une chose sérieuse. Souffrez que je vous conseille d'y songer; et quand vous verrez des matelots se rendant nu-pieds à l'église pour accomplir un vœu, dites vous bien que ces hommes ne consentiront plus k gagner si laborieusement leur vie le jour où ils cesseront de voir sur voire caisse ces mots écrits de la main de Dieu même : Bien d'autrui ne prendras.

« Hors l'Église, monsieur CoUard, point de salut pour le capital ! »

Là-dessus, voyant M. CoUard replongé dans sa cravate, et Azéma qui s'apprêtait à rempoigner la parole, je donnai le bonsoir au couple, et je m'en allai le plus vite que je pus. Vous savez à quel point ces butors incrédules ont le privilège de me fâcher. Ils m'indignent encore plus à la campagne que dans les villes. Étalée en pleine présence de la voûte céleste, à la face des champs, des arbres, de la mer, de toutes les grandes œuvres de Dieu, leur sottise revêt je ne sais quoi qui m'irrite davantage. Je pardonne plus volontiers à un citadin, qui ne voit partout que des toits et des pavés,

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de ne pas savoir ou de ne pas croire que le monde est Touvrage de Dieu, et ne subsiste matériellement et moralement, dans toutes ses parties, que par la miséricorde de Dieu. Je laissai donc Azéma « coller » CoUard, et je fis évaporer mon courroux en cherchant quelles institutions pourraient assagir un peu la bourgeoisie.

Après quelques heures de cet exercice, M. CoUard m'inspire des sentiments moins exaltés. Je le plains presque. Considérez son effroyable sort! — Voilà vingt ans qu'il vit tète à tête avec Azéma, sans autre refuge que sa cravate, toujours contrarié, bafoué, opprimé, toujours taonné des mêmes quolibets, et cela n'est pas près de finir. Au fond, même sans compter ce qui l'attend, à supposer qu'il n'arrive point de révolution, que sa caisse ne fuie pas un beau matin, et qu'il n'ait point la goutte, c'est une destinée triste, c'est un chemin âpre pour aller au jugement de Dieu. Combien est plus heureux le pauvre matelot qui, rentrant dans sa pauvre cabane, y trouve une de ces simples femmes que je vois à la messe tous les matins, forte, laborieuse, affectueuse, heureuse de le revoir, et qui s'endort sur son cœur en remerciant Dieu de l'avoir ramené !

Ceux-là ont cherché le royaume de Dieu et sa justice, et ils ne demandent que le pain quotidien. Avec le pain, Dieu leur donne le surcroît qu'il a promis, le bonheur, l'amour, la paix; trois anges qui n'ont jamais franchi le seuil de Collard.

D L 11 A n E > G € 0 l II N > E.

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