‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 61 sur 74 · LIVRE VIT · texte numérisé non relu

LIVRE VIT

qu'est-ce que C est QU'tX MIRACLE?

« Mo 1,1

, ditÉphrem, je crois tous les miracles reconnus par rÉglise et tous ceux qui me sont attestés par des personnes dignes de foi. Je les crois comme s'ils s'étaient accomplis en ma présence. Je douterais d'une chose possible : le possible est l'affaire des hommes ; je ne doute pas de l'impossible, qui est l'affaire de Dieu. Rien ne me paraît plus naturel que le surnaturel. Il faut qu'on ait travaillé cent ans à nous rendre incrédules, et que cet enseignement de l'incrédulité ait pénétré nartout et

gàlé tout, pour que nous fassions de sottes difficultés lorsqu'il s'agit d'admettre les faits que ne reçoivent pas nos professeurs de physique et de chimie. Si nous regardionsun peu, nous verrions quela physique et la chimie ne nous rendent compte de rien, et qu3 tout simplement elles constatent des lois, des forces, des agrégations et des mélanges qui restent à expliquer. Le surnaturel nous porte comme la terre et nous enveloppe comme l'air ; il est sensible et visible ; la main le touche, l'œil le voit, et ce que l'on appelle surnaturel, et qui l'est, ne me semble pas être autre chose pourtant quela manifestation naturelle de Dieu, qui intervient en maître au milieu de ses créatures. Il est naturel que Dieu soit maître de tout et fasse tout ce qu'il veut de tout ce qui lui appartient. Placez un ignorant ou un demi-savanl au milieu d'un cabinet de physique : il ne comprend rien aux instruments qui l'entourent ; il n'en connaît ni l'usage ni la force, il n'en tire aucun parti. Le vrai savant arrive, manie ces instruments et nous étonne de mille prodiges. Il transmue les métaux, il fait jaillir l'éclair et gronder la foudre : là il suspend la vie, et là il anime un cadavre ; là il jette de l'eau dans le feu, et l'eau se transforme en glace; là il jette dans l'eau une pâte froide qui soudain s'allume et brûle. Or, sans insulter nos académiciens, l'on peut, je crois, dire qu'au milieu de ce grand cabinet de physique appelé le globe terrestre, et comparés à Dieu, ils ne sont pas même de demi -savants : ce sont de purs ignorants, et, si je considère leur orgueil, ce sont de véritables brutes. Ils nient stupidement l'auteur de ces merveilles devant lesquelles le simple igno-

rant, qui n'en connaît pas la millième partie, s'incline, adorant la main de Dieu,

« Je regrette de n'avoir place dans aucune académie. Je convoquerais tous les fier-à-bras de la cornue , de l'alambic et du télescope, et je leur proposerais, sauf l'agrément de la théologie, un accommodement définitif.

« Nous allons, leur dirais-je, nous mettre d'accord. Je reconnais qu'il n'y a pas de surnaturel, qu'il ne se fait pas de miracles, qu'il ne s'en est jamais fait, qu'il ne s'en fera jamais. Seulement, comme vous ne pouvez pas plus que moi nier sans mensonge et sans ineptie la fréquence et la permanence d'un certain ordre de faits totalement inexplicables et parfaitement en dehors de toutes les découvertes et de toutes les théories scientifiques, nous dirons que ces faits s'accomplissent en vertu de certaines lais de la nature, dont le Créateur de la nature s'est réservé la connaissance et le maniement. Ainsi, une guérison instantanée, un mort ressuscité après trois jours, un rameau desséché qui reverdit et refleurit, tout cela se fait naturellement; cela n'est pas plus étonnant en soi que la vie et la mort, que la germination, que l'attraction, que la gravitation, que le flux et le reflux de la mer, que le mouvement des astres. Pour le faire. Dieu ne crée rien, ne dérange rien, n'innove rien; il use seulement de lois préexistantes qu'il a jugé bon de ne point nous révéler, parce qu'alors nous en voudrions tous faire autant, — et que nous possédons bien assez de moyens de nous nuire et de nous exterminer san; employer encore ceux-là.

« — Un moment, dit l'abbé Théodore, je vous entends

irès-bien; mais ce que vous proposez, snuf l'agrément de la théologie, ne saurait passer sans que la théologie fasse une observation. Gardons-nous d'ouvrir la porte à une erreur très-caressée, en ce temps-ci, de beaucoup de chrétiens, et que TAbbé de Solesmes, qui la combat avec beaucoup de raison, appelle \q naturalisme. I^q nous exposons pas au feu de l'Abbé de Solesmes : on en sort très-mal accommodé.

«Premièrement, ranger dans le surnaturel les lois secrètes de l'ordre naturel, ces lois primordiales, ces causes cachées qui échappent à la science, ce serait une erreur capitale. Ces mystères, tout cachés qu'ils sont, n'ont rien de surnaturel ; c'est la nature pure el simple, bien qu'elle ne se prodigue pas. >Un homme viendrait à découvrir ces lois qu'il n'en demeurerait pas moins à une distance infinie du surnaturel. Le surnatuï-el appartient à un ordre totalement distinct.

« Deuxièmement, dire que les miracles s'accomplissent en vertu de certaines lois de la nature dont le Créateur s'est réservé la connaissance et le maniement, c'est une chose que je n'aime point. Sans doute la toute-puissance de Dieu sur la nature est une loi de la nature. Cependant, comment voulez-vous, par exemple, que l'àme d'un mort, séparée du corps depuis trois jours, se vienne rejoindre à ce corps en vertu d'une loi de la nature? La loi établie de Dieu est que toute âme au sortir du corps sera jugée et envoyée dans son éternité.

« Prétendez-vous sérieusement que Dieu ne crée rien., ne dérange rien ? Au contraire, il dérange tout, afin que l'on fasse attention à son passage. Quand il arrêta une

fois le soleil pour Josué et fit un jour long comme deux, il dérangea Tordre établi, et, comme dit TÉcriture, Dieu obéit à la parole de Viiomme. Le miracle défini naturellement, quelque précaution qu'on y mette, serait accepté par les incrédules, qui n'y verraient plus qu'une merveille : ils auraient bientôt fait de conclure contre la divinité de l'Église, établie par les miracles et contre l'existence de l'auteur des miracles ainsi naturalifiés. Prenez une autre théorie , ou plutôt prenez la vérité attestée par toute l'Ecriture sainte, Ancien et Nouveau Testament : Dieu dérogeant à la loi pour montrer qu'il n'en est pas esclave et pour forcer l'attention des hommes. Hors de là il n'y a qu'un abîme où la Révélation s'engloutirait tout entière. Substituez, au contraire, à la prétendue loi une volonté divine, libre, indépendante, dérogeante, vous êtes dans le vrai et dans la logique, et le philosophisme ergote en vain.

« — Abbé Théodore, grand merci! En général, lorsque j'ai produit mes idées propres devant des hommes compétents et sincères ils m'ont averti que je disais des sottises, et cela m'a toujours fait plaisir. Je laisse donc mes idées de côté et je prends les vôtres, et je ne propose plus d'autre marche aux philosophes que d'écouter et de suivre l'enseignement du bon Dieu, tel qu'il nous est transmis par sainte mère Église.

« Maintenant, mes amis, que vous avez ma profession de foi sur les miracles, sachez que jamais je n'en ai vu de mes yeux un seul. Cependant je crois que Dieu en à fait un pour moi tout spécialement, un au moins et des plus considérables. Vous allez en juger.

JI

HÉCIT d'épiirem.

1841,j'élais, comme vous le savez, en Afrique. Le vendredi saint, nous revenions de Blidah à Alger sous une pluie battante qui durait depuis plusieurs jours. Nous chevauchions lentement à Tavanl- garde d'une petite armée harassée par deux semaines de marches et de combats dans les ravins de TAtlas. Du reste, sécurité complète; point d'Arabes en tète, ni en flanc, ni en queue. L'ennemi, c'était le mauvais chemin et le mauvais temps ; il n'en était point de plus capable d'assombrir tous ces hommes de guerre.

« En p:ireille situation, que faire à l'avant-garde, à moins que l'on ne cause? Je causais donc, et très-chaudement, avec un compagnon de bivouac qui m'intéressait à plus d'un titre. Il était jeune, brave, bon, lettré,... et renégat. Mon Dieu, oui ! Ce pauvre garçon, arrivé en Afrique avec le fonds d'instruction religieuse et morale qu'on se forme au collège, s'était fait musulman. Il avait trouvé cela plus commode pour son avancement et pour

le repos de sa conscience. Le sujet de notre entretien, vous le devinez sans peine. Je prêchais mon renégat, essayant de lui faire comprendre et détester son apostasie. Je parlais à un sourd.

« Mon cher ami, me disait-il, je ne suis pas plus « musulman que Mahomet, et je crois bien que le Chris- « tianisme est la meilleure religion. C'est la vraie, peul- « être; mais, pour parler franchement, je n'en veux « aucune. Je me contente de celle du drapeau. Dans tout « ce que vous dites, une seule chose me touche : l'amitié « que vous me témoignez ; le reste m'est indifférent. Je « ne puis pas m'expliquer un Dieu mort pour moi ; je « me sens rebelle à vos idées d'humilité, de soumission a et de pénitence. En fait de discipline, la militaire me « suffit. »

« Il n'y avait là rien de difficile à réfuter ; mais le renégat, se bouchant les oreilles, me répétait que je parlais en vain. Je n'en étais que trop convaincu.

« Pardonnez-moi la peine que je vous fais, ajoula-t-il. « Vous devez souffrir de me vouloir tant de bien, de me « parler avec tant de cœur, de me croire en si grand « danger, et de perdre pourtant vos paroles.

a — Mes paroles, lui dis-je, ne sont pas perdues ; vous f vous les rappellerez un jour. En tout cas. Dieu les « entend. Fussent-elles perdues et pour vous et pour moi, a je suis accoutumé à ces pertes-là. J'ai d'autres amis que « vous et dont le salut m'est encore plus précieux que le « vôtre. J'ai un frère, non pas musulman, mais incrédule. € Je l'ai pressé, exhorté plus longtemps, plus fortement et « non moins inutilement que vous-même. Il me réj)ond

« aussi que ma tendresse le touche, et c'est tout ce que « j'obtiens de lui. »

« A ces mots je me représentai si vivement mon frère, et son malheur et le mien, que je fus saisi d'une immense tristesse. Je sentis que je perdais tout empire sur moimême ; les larmes me gagnaient. Pour dompter, ou tout au moins pour cacher cette violente émotion, je pris le galop, et je m'éloignai à une portée de fusil sur les flancs de l'avant-garde. Lk, seul, je m'abandonnai. Je pleurais, je priais, j'osais presque quereller Dieu, qui me faisait attendre si longtemps une ame si chère. Que faisait-il, ce pauvre frère ? Comment allait-il passer ce jour sacré du vendredi saint? Puis, reprenant courage au souvenir de toutes les grâces dont Dieu m'avait comblé, je suppliais Jésus crucifié d'avoir pitié de mon frère comme il avait eu pitié de moi. Ayant ainsi déchargé mon cœur, je me trouvai plus calme. Toutefois, je restai dans un état d'angoisse dont le mouvement de notre rentrée à Alger put à peine me distraire et qui dura jusque vers la fin du jour.

« Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait à Paris.

« J'avais pour confesseur le Père Varin, Jésuite, vieillard vénérable, plein de douceur, plein aussi d'autorité. Je lui avais souvent confié mes soucis au sujet de mon frère. Or, à neuf heures du matin, au moment à peu près oîi finissait, comme je vous l'ai dit, ma conversation avec le renégat, le Père Varin, seul dans sa cellule, songeait à moi et à ce frère bien-aimé. Pourquoi? Dieu le sait. Sans que je lui eusse écrit, sans que personne lui eût parlé de nous, le Père songeait à nous. Il se disait :

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« Il faut que j^aille trouver le fière d'Ephrem, et que ce « garçon nous donne la consolation de revenir à Dieu. » Là-dessus il prenait son grand bi\ton et, hâtant sa marche chancelante, une demi-heure après il frappait k la porte de ma chambre, où mon frère demeurait.

« Sulpice (c'est le nom de mon frère) était encore couché. Toyant entrer mon confesseur, il est saisi d'effroi, croyant qu'on vient lui annoncer ma mort. Le sourire du Père Varin le rassure. « Eh bien ! mon cher enfant, lui « dit le bon vieillard, vous ne m'apportez point de nou- « velles d'Éphrem, et je viens en chercher.

« — Il se porte bien, mon Père, répond Sulpice, main- « tenant très-fâché d'être pris au lit si tard par cet « homme en cheveux blancs, a — Il est toujours bon chrétien ?

c( — Toujours, mon Père.

« — Dieu soit loué! Et vous, cher enfant, quand serez- «vous chrétien? quand donnerez- vous celte consolation « à votre frère ? »

« Sulpice ne répondit pas. Il avait trop envie de répondre et craignait d'être impoli.

« Le Père Varin poursuivit, avec la douce tranquillité d'un ambassadeur de la miséricorde divine :

« Mon cher enfant, il faut à votre tour donner à votre « frère de bonnes nouvelles de vous. Il y a longtemps « qu'il les espère et les demande, et j'en suis témoin. Il « faut aller vous confesser et lui annoncer qu'enfui vous « êtes, chrétien.

« — Mon Père, je le ferai sans doute, un jour. « Pourquoi remettre, mon enfant? Il faut le faire

« aujourd'hui même... Allez trouver le Père H... Il dirige « beaucoup de jeunes gens, et c'est celui de nos Pères « qui vous conviendra le mieux. Vous lui direz que vous « venez de ma part et que vous êtes le frère d'Éphrem. « Il sera bien heureux de vous voir.

« — Mais, mon Père, je ne suis pas du tout disposé h « faire ce que vous me demandez, et je n'ai nullement « l'intention de me convertir.

« — Bah ! bah ! vous croyez avoir des objections con- « tre la religion, mais, au fond, vous n'en avez point. « Vous savez très-bien qu'il y a un Dieu, que vous l'avez « offensé, et que vous devez obtenir son pardon par un « sincère aveu de vos fautes. Mon enfant,, quand trouve- « rcz-vous, pour obtenir le pardon, un jour plus beau « et plus favorable que celui où ce Dieu de bonté est « mort pour nous sur la croix? Vous irez voir le Père H . . « à deux heures, n'est-ce pas ?

« — Je vous assure, monsieur, que ce n'est pas du tout « mon intention, et que je n'irai point.

« — Si fait, mon ami, vous irez. Je viens exprès pour « vous le dire, et je vous annonce que vous en remer- « cierez Dieu.

« — Mais je ne peux pas... Il faut que je réfléchisse... a Je vous promets d'y songer.

« — Vous songerez sur le chemin, mon enfant, et le « Père H... vous aidera dans l'examen de votre cons- « cience... Mon Dieu ! vous ne lui direz rien de nouveau, V et déjà il vous connaît. Vous même ne vous connaissez « pas si bien. Ne perdez point de temps ; il faut que vous <' fassiez vos pâques cette année.

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« — Moi !...

« — Oui, vous, Sulpice. Réunissez-vous dans le cœar « de Jésus-Christ à votre frère absent; donnez-vous, « comme votre frère, à ce Dieu en qui seul les hommes se « peuvent bien aimer. La joie qu'Éphrem en ressentira, « vous la connaîtrez, et vous saurez qu'il n'en est point «ï d'égale en ce monde... Ainsi vous me promettez d'aller tt vous confesser aujourd'hui ?

« — Non, mon Père. Quelque regret que j'en aie, je « ne puis en conscience vous promettre cela. »

« Le Père Varin s'approcha, lui prit la main, et, avec un sourire plus tendre et plus grave :

— Allons, dit-il, mon enfant, vous ne savez point ce X que vous refusez ; mais je le sais, moi qui ai soixante- (( dix ans et qui suis depuis quarante ans ministre de (. Dieu. Dans cette longue carrière j'ai vu bien des hom- « mes aux portes delà mort; j'en ai vu qui avaient « repoussé la miséricorde et qu'à son tour la miséricorde ( repoussait. Je n'accepte point votre refus. Je Viens vous « chercher de la part de Dieu ; je ne me retirerai point « que vous ne m'ayez promis d'être à Dieu.

« — Puisque vous le voulez, mon Père, dit Sulpice avec « un vif sentiment de dépit, j'irai où vous m'envoyez. « J'irai aujourd'hui. Mais je proli .c que j'y vais à con- « Ire-cœur; et je serai bien étonné si je m'applaudis un « jour de la violence qui m'est faite !

« — Pour cela, dit le Père, n'en doutez point. »

({ Il sortit, laissant Sulpice dans un accès de mauvaise « humeur voisin de l'exaspération. « Quoi ! disait celui-ci, « ai-jefait une promesse que je sois obligé de tenir? Non,

« certainement, et je n'irai pas chez ce Jésuite. Le Père « Varin a abusé de ma tendresse pour mon frère et du « respect qu'on a pour lui-même.

« Le pauvre garçon quitta sa chambre sans savoir cei qu'il faisait, erra par les rues, battu de mille sentiments contraires, songeant à Dieu, songeant au monde, songeant à moi, quelquefois attiré, plus souvent éloigné, furieux d'être pris dans sa parole donnée comme dans un lacet. A travers cet orage, il se sentait poussé vers la maison des Jésuites, et à deux heures il se trouva devant la porte du Père H...

« Non, se dit-il, c'est absurde, je n'entrerai point. » Et, en effet, il revint chez moi, se donnant pour raison. qu'il devait au moins apprendre la formule du Confiteory et qu'il trouverait cela dans un de mes livres. Ce qu'il cherchait, c'était le repos. Que vous dirai-je? Il ne trouva le repos qu'en dégageant sa parole donnée le matin. Troublé, confus, gémissant, il alla se jeter aux pieds du Père H... et, de retour, il m'écrivit : « Je suis chrétien, « mon frère, je me suis confessé, et, quand tu liras celte « lettre, j'aurai fait mes pâques. »

« Voilà ce qui m'est arrivé, poursuivit Éphrera après un moment de silence. Vous savez tous que je dis la vérité ; tous vous connaissez la foi et la piéié de mon frère. Voilà de quelle façon il s'est converti, après m'avoir résisté longtemps, et quand j'en étais à douter s'il se convertirait jamais. Cette conversion est-elle ou n'est-elle pas un miracle? Est-ce une chose toute naturelle et ordinaire ? Ceux qui l'expliqueraient par l'ascendant qu'un

vieillard vénérable comme le Père Varin devait exercer aisément sur un garçon de vingt-trois ans me paraîtraient tenir peu de compte de la force des passions à cet âge. Est-ce la coutume que quelques paroles d'un vieillard sachent dompter la fougue des jeunes gens, les arracher de la voie de la liberté et des plaisirs, et les jeter tout bouillants dans les rudes sentiei-s de la pénitence ? Sulpice y est entré pourtant, il a persévéré, il persévère, chaque jour plus ferme, plus fervent, plus heureux d'être chrétien. Yoilà ce qu'il faudrait expliquer. Pour moi, j'ai remercié et je remercie Dieu, qui a remplacé la plus grande angoisse que mon cœur eût éprouvée jusqu'alors par la joie la plus vive que je puisse éprouver jamais. Et ma foi, qui d'ailleurs n'avait pas besoin de celte merveille, rit au nez des cinq académies. »

il!

RÉCIT D A.NDRE.

« Mo>" Dieu, dit Pierre quand Éphrem eut cessé de parler, nous sommes ici plusieurs qui n'avons pas toujours eu le bonheur de croire et de vi^Te chrétiennement. Quel est celui de nous qui n'a pas reconnu l'intervention

^t l'assistance divines dans Tœuvre de sa conversion? Qui nous a mis dans la main le pmmier bon livre ? Par quçl concours de circonstances étonnantes avonsnous entendu la première bonne parole qui a troublé la quiétude de notre oubli ? Et comment, enfin, ces faibles germes, attaqués par les passions, à demi arrachés, ont-ils produit des fruits de salut, sont-ils devenus la seule chose qui tienne dans nos âmes ?... Quelqu'un le sait-il d'un autre, un seul d'entre nous le sait-il de lui-même?

« — En tout cas, dit le capitaine André, je ne suis point ce quelqu'un-là. Ma conversion fut véritablement <les plus absurdes. Écoutez ceci :

« Je surveillais comme capitaine du Génie, quelques travaux de fortification dans la plaine d'Oran. J'étais plein de santé, sans chagrin ni sujet de chagrin quelconque; aucun ennui dans le cœur, aucune préoccupation dans l'esprit, aucun souvenir de religion, aucun système d'incrédulité. J'avais vingt-sept ans ; je me trouvais bien de la vie, je m'occupais de mon métier ; rien de plus.

« J'eus un jour besoin d'aller jusqu'à un poste qu'on appelle le camp du Figuier. Je partis à cheval, tout seul, par le plus beau temps du monde. J'arrivai dans un endroit absolument désert. Je levai les yeux, j'admirai ce beau ciel et cette solitude. Que se passa-t-il au fond de mon âme? Je l'ignore. Il n'y avait ni danger ni apparence de danger, je ne songeai point h la mort, je

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n'eus point peur, mes pensées ne s'envolèrent pas vers ma famille; mais, cédant à un mouvement plus fort que moi, et frémissant jusqu'à la moelle des os, je descendis de cheval, je me découvris la tète, je me mis à genoux, et, les bras étendus vers le ciel, je priai et je pleurai. Le lendemain j'allai trouver un bon prêtre d'Oran qui me fit faire l'examen de ma conscience ; et depuis loi-s je suis chrétien, comme dit le catéchisme, par la grâce de Dieu. »

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