‹ Ça et la (volume 3)Chapitre 62 sur 74 · LA GRAINE DF. CATALPA · texte numérisé non relu

LA GRAINE DF. CATALPA

« lOUR

moi, dit à son tour Jérôme, j'ai lu, j'ai réfléchi, j'ai discuté, j'ai combattu, j'ai fait une résistance désespérée ; et, avec tout cela, ce sont des circonstances minimes, ce que nos philosophes, qui expliquent tout, appelleraient savamment des circonstances de hasard, qui m'ont vaincu.' La première flèche dont j'ai bien reçu l'atteinte m'est arrivée au cœur d'une manière qui n'a pas le sens .ommun. J'étais à Toulouse, par hasard, et j'y avais rencontré, par hasard, la veille de mon départ, un garçon de mon âge à peu près, vingt-

quatre ou vingt-cinq ans, qui se nommait Louis Bécane, bon, charmant, d'un esprit rare, plus distingué encore par le cœur. Il était chrétien ou prêt à le devenir, et c'était encore un hasard à l'âge qu'il avait, dans le milieu où il vivait. Ses patrons, fort lancés dans la politique, voulaient faire de lui quelque chose. On lui disait : « Tu « seras professeur, tu serasdéputé, tu seras académicien, « tu seras ministre. » Il songeait quelquefois, lui, à devenir Capucin. Il a fait mieux encore : il est mort dans la fleur et dans la bonne odeur de sa jeunesse, tout occupé de saints désirs et de pieux travaux. Cet aimable garçon m'avait parlé de Dieu ; j'avais écouté sans attention. Mes pensées n'étaient pas tournées de ce côté, tout au contraire.

'( Le lendemain, ayant bien oublié Louis Bécane et sa prédication, je me mis à une besogne fâcheuse, difficile, redoutée : je fis ma malle. Savoir faire une malle, c'est un don de nature, plus précieux, à mon avis, que d'être népoëte. Je ne Tai point reçu et j'ai beaucoup voyagé sans pouvoir l'acquérir. Je procédai à ce travail cruel avec tous les agacements, toutes les sueurs et tout l'insuccès ordinaires. Je combinai, je recommençai, je désespérai. Impossible de mettre les choses à leur place et de ne point les froisser ; impossible de combler les vides et de faire entrer dans cette maudite malle ce que j'en avais tiré. Ne vous étonnez pas de l'importance que i je donne à ce détail. Il n'y a guère eu dans ma vie d'événement plus sérieux.

« Enfin, après ces longs essais, après ce supplice, étant parvenu à fermer ma malle, les nerfs irrités et le

front humide, je descendis, pour me reposer, au jardin de la maison que j'habitais.

« Je vins à passer sous un catalpa, tout chargé des longs étuis où la graine de cet arbre est contenue. J'arrachri machinalement un de ces étuis et je l'ouvris en me promenant. Quand j'en eus remarqué l'arrangement intérieur, je m'arrêtai saisi de surprise, et je tombai dans une rêverie qui fut peut-être la réflexion la plus longue et la plus suivie que j'eusse faite jusqu'alors. La graine de catalpa est un petit noyau auquel adhèrent deux ailes légères et transparentes, pareilles à celles des libellules. Chaque étui en contient un certain nombre, vingt ou trente peut-être. Quand le moment est venu, dans la saison des vents, les étuis, secoués sur l'arbre oîi ils sont attachés par une queue flexible comme celle de la cerise, ne tombent pas, mais s'ouvrent; la graine déploie ses ailes, le vent la prend et l'emporte où le bon Dieu veut qu'il pousse un catalpa. Mais ce qui occasionnait mes réflexions, c'est l'art avec lequel ces graines ailées étaient disposées dans l'étui encore vert. Chacune occupait sa cellule ouatée, où ses ailes délicates, soigneusement étendues, étaient garanties de tout froissement. Il n'y avait ni trop plein, ni place perdue, ni faux plis. Je restai en admiration devant cet emballage, moi qui venais d'employer inutilement tant de soins à faire ma malle. Je n'eus pas un moment la pensée, qui me serait certainement venue la veille, d'attribuer cet arrangement a au génie de la nature » ou aux jeux du hasard. Non, la main de l'Ouvrier se faisait trop voir! Et le raisonnement de Bécane, quoique j'y eusse fait si peu

d'attention, me frappa d'une force que toute son éloquence ne lui avait pas donnée. Passant devant l'église j de la Dalbade pour aller rejoindre la voiture, j'entrai et je priai. C'était la première fois peut-être depuis ma première communion, si oubliée que je ne savais plus de prière, et que je ne pus pas même réciter tout VAve, Maria. Mais pourtant je priai, et, j'ose le dire, je priai véritablement.

« Vous savez le reste. La pensée de Dieu ne me quitta plus guère: je commençai de le voir partout ; j'entrai en Hutte ouverte, et, un an après, par un concours de circonstances très-imprévues, et dont quelques-unes me sont restées inexplicables, je me prosternai pour toujours devant ce Dieu qui fait voler et germer où il lui plaît la semence de sa parole. »

l'apostolat domestique.

jisQUE nous en sommes là-dessus, dit Pierre, il faut que je vous conte de quelle manière la chose m'est arrivée. C'est tout ce qu'il y a de plus simple et de plus naturel, et je ne laisse pas d'y voir de quoi se mettre à genoux.

DES MIRACLES. 4l'l

« J'ai été élevé, quant à la religion, aussi mal que possible, non-seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le respect, dans la vénération de l'erreur, et j'achevai mes classes bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église catholique. Je vécus ensuite en pur enfant de Paris et en vrai citoyen du quartier Montmartre, très-occupé de mes affaires, consacrant aux amusements et à la politique tout le temps que je ne donnais pas à la fortune. Je me mariai. Dieu permit que je rencontrasse une bonne et honnête créature là où je ne cherchais que de la beauté, de l'esprit et de l'argent. Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle devint mère ; après la naissance de son premier enfant, elle entra tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le cœur remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu dont il me semble que je parlerais toujours et que je ne saurais jamais exprimer. Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion sans que j'y prisse garde. Je laissais la mère gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de ses vertus, que je sentais et que je ne voyais pas.

« Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans grands moyens ; si je l'aimais autant que les autres, j'étais cependant disposé à plus de sévérité T. 1. ,-2..

envers lui. La mère me disait : « Sois patient ; il chan- « géra à l'époque de la promiève communion. » Ce changement à heure fixe me paraissait fort invraisemblable. Cependant Tenfant commença de suivre le catéchisme, et je le vis, en effet, s'améliorer très-sensiblement et très-rapidement. J'y fis attention. Je voyais cet esprit se développer, ce petit cœur se combattre, ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes : l'enfant que j'avais le moins aimé me devenait le plus cher.

« En même temps je faisais de graves réflexions sur une telle merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant je me rappelais mes cours de philosophie et de morale ; je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans le monde, hélas ! sans avoir su moi même toujours m'en préserver. Le problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux, par" incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière terrible. Je questionnais le petit garçon : il me faisait des réponses qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien ; mais je voyais son assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien ; je disais : « Ma « femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que « je n'ai aimé ni en eux ni en moi : ils aiment mon « âme ! »

« Nous entrâmes dans la semaine de la première

communion. Ce n'était plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait ; c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation ; j'avais du respect pour lui! Il me dominait. Je craignais d'exprimer en sa présence de certaines idées que l'état de lutte où j'étais contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'il osât les combattre, je n'aurais pas voulu qu'elles fissent impression sur lui.

« Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, après avoir entendu la messe, l'enfant vient me trouver dans mon cabinet, où j'étais seul.

« Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, « je n'irai pas à l'autel sans vous avoir demandé pardon « de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les cha- « grins que je vous ai causés, et vous me donnerez votre « bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal, (i pour me le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et « pour me pardonner.

« — Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, « même à un enfant qui n'est pas sage ; mais j'ai la joie « de pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien à te « pardonner. Je suis content de toi. Continue de tra- M vailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; « ta mère et moi nous serons bien heureux.

« — Oh ! papa, le bon Dieu, qui vous aime tant, me (f soutiendra, pour que je sois votre consolation comme « je le demande. Priez-le bien pour moi, papa.

« — Oui, mon cher netit enfant. »

« Il me regarda avec des yeux humides et se jeta à mon cou. J'étais moi-même fort attendri.

« Papa!... continua-t-il.

« — Quoi, mon cher enfant?

« — Papa, j'ai quelque chose à vous demander... »

« Je le voyais bien, qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il voulait me demander, je le savais bien ! Et, faut-il l'avouer? j'en avais peur. J'eus la lâcheté de profiter de ses hésitations.

« — Va, lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce « soir ou demain, tu me diras ce que tu désires, et, si ta « mère le trouve bon, je te le donnerai. »

« Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage. Après m'avoir embrassé encore, il se retira décontenancé dans une petite pièce où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, afin de le consolerpar quelque caresse si je le voyais trop affligé. La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était à genoux devant une image de la sainte Vierge ; il priait de tout son cœur. Ah! je vous assure que j'ai su, ce jour-là, quel effet peut produire sur nous l'apparition d'un ange !

« J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, mon petit garçon était devant moi avec une figure toute animée de crainte, de résolution et d'amonr.

« Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander ne

« peul pas se remettre, et ma mère le trouvera bon : 0 c'est que, le jour de ma première communion, vous c veniez à la sainte table avec elle et avec moi. Ne me « refusez point, papa ! Faites cela pour le bon Dieu qui « vous aime tant ! >

« Je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai mon enfant sur mon cœur.

a Oui, oui, lui dis-je en pleurant, oui, moô enfant, « je le ferai. Quand lu voudras, aujourd'hui même, tu « me prendras par la main, tu me mèneras à tou cont fesseur, et tu lui diras : a Voici mon père. »

RECIT DE THÉODOSK.

9 liT toi. Théodose, dit Éphrem, n'as-tu rien à nous apprendre? J'ai connu tes longues irrésolutions; tu m'as laissé ignorer la pensée ou la circonstance qui enfin t'a vaincu.

« — Je vous conterai , répondit Théodose, l'histoire d'une servante de la sainte Vierge.

t Tu te sou\1ens, Éphrem, de cette jeune ouvrière

employée par ma femme, et dont nous remarquâmes la beauté et ja modestie? On la nommait Eulalie Duval. Elle travaillait très-bien et très-agilement, mais elle était chargée d'une mère infirme et d'un jeune frère; son travail (ne la tirait pas du besoin. L'extrême fatigue et les privations la rendirent malade dans un moment oîi ma femme, qui l'aimait beaucoup, était absente. La gêne devint bientôt de la misère ; la pauvre fille succomba. Nous revînmes à Versailles quelques jours avant sa mort, trop tard pour la sauver. Ma femme, ayant été la visiter, rentra tout émue.

«Viens, viens, me dit-elle; viens voir le spectacle le « plus triste et le plus beau que puisse offrir ce monde ! »

« Dans une chambre froide, sur un lit indigent, je reconnus Eulalie, mourante et sereine.

« Je me hâtai de lui exprimer nos regrets, et j'ajoutai que nous aurions soin que rien ne lui manquât. Elle me remercia, « Mais, dit-elle, portez vos bienfaits sur ma « mère. Pour moi, je n'ai plus de besoins.

« — Écartez ces tristes idées, repris-je ; il n'est pas « temps de désespérer.

« — Mais, continua Eulalie avec un indicible sourire, « j'espère beaucoup, et il n'est pas triste d'aller à Dieu.

« — Ne souffrez-vous pas ?

« — Je suis heureuse.

« — Souhaitez de vivre pour votre mère

« — Dieu aura soin de ma mère. Je le prierai tant pour « elle!... Et il sait, ajouta-t-elle avec une expression a profonde, il sait combien je l'ai aimée. »

a Disant ces mots, elle prit la main de ma femme :

« Madame, monsieur voire mari sera un des bons « protecteurs de ma mère, pour l'amour de Dieu.

« — Oui ! s'écria ma femme avec un accent que mon « cœur entendra toujours, oui, pour l'amour de Dieu. Et « vous, Eulalie, vous le protégerez auprès de Dieu.

a — Et Dieu m'exaucera, » reprit Eulalie.

(( Madame Duval nous dit, en nous reconduisant, qu'elle ne reconnaissait plus sa fille. Auparavant, sa timidité l'empêchait de parler aux personnes qu'elle ne fréquentait pas intimement ; la crainte des jugements de Dieu la glaçait d'effroi à la seule pensée de la mort. « Maintenant, ajoula-t-elle, elle parle à tout le monde « avec aisance et même avec autorité ; elle attend tran- € quillement son dernier jour. Elle nous dit des choses « qui nous étonnent et qui nous changent. Le pourriez- « vous croire, monsieur, moi, sa mère, qui perds en elle « mon appui et ma joie, j'éprouve une sorte de bonheur? « Cette chère petite est si persuadée qu'elle va retrouver « le bon Dieu que je le crois comme elle. Ce n'est pas le <f délire qui la fait parler : elle a toute sa raison, et plus « que sa raison. Elle voit des choses que nous ne voyons « pas. Quelquefois ses yeux ouverts expriment le ravisse- « ment; elle semble écouter des paroles célestes, et je me f( mets à genoux, car je crois que notre pauvre chambre « est pleine d'anges qui viennent assister ma fille dans son « agonie. D'autres fois, quand la douleur lui arrache des « soupirs, si je lui dis : « Tu souffres? » elle me répond « comme à vous : «Je suis heureuse. » Il m'est arrivé aussi « de lui dire : « Tu ne regrettes donc pas ta mère ?» et « elle m'a répondu : «Nous yous consolerons. » Enfin que

428 DES MlUACLES.

« VOUS dirai- je : elle est encore sur la terre et elle n'y est '( plus; et, voyant son bonheur, je ne puis la pleurer. »

« La bonne femme pleurait, et néanmoins il était vrai qu'elle voyait sans épouvante mourir sa fille.

« J'avais entendu parler de ces sérénités de la mort chrélienne, et je n'y croyais pas. Je disais comme La Rochefoucauld : Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. Mais la science de Dieu a ses merveilles, inconnues de la science hnmaine.

«Entraîne par un invincible attrait, je retournai chez madame Duval, une heure avant minuit. Eulalie entrait dans une crise violente ; le pouls battait à peine, la voix était prise, le visage portait déjà l'empreinte de la mort : empreinte ineffable et auguste ! Madame Duval alluma un cierge, me fit signe de le tenir dans la main de sa fille quasi inanimée, et, se mettant à genoux, commença les prières des agonisants. Nous étions seuls de chaque côté de la mourante. La pauvre vieille lisait d'une voix faible et entrecoupée ; j'écoutais sans répondre. Or, tout à coup, la mourante, s'adressant à sa mère, lui dit avec un sourire : « Ne vous fatiguez pas, ma chère maman, « ON ME LES LIT. » Madame Duval mo jeta un regard que je n'oublierai jamais, et se prosterna. J'étais resté debout, je m'agenouillai à mon tour, pour la première fois. Je n'entendis rien, du moins de mes oreilles ; car de mes yeux fixés sur le visage attentif et radieux de la mourante et sur ses lèvres remuées par la prière intérieure, j'entendis tout. Et lorsque plus tard j'ai lu ces invocations sublimes, il m'a semblé que je les reconnaissais.

a Au bout de quelque temps Eulalie fit le signe de la

DKS MIRACLES, 429

croix, poussa un soupir doux ei profond, el resla immobile, sans haleine, froide, les yeux ouverts. Nous crûmes que c'était fini. Madame Duval, d'une main tremblante, se mit en devoir de lui fermer les yeux. Un léger mouvement des paupières et des lèvres l'arrêta. Je me penchai, et j'entendis ces mots : Pas encore. Le jour de la sainte Vierge, demain matin. Étonné, je résolus d'attendre; et, en effet, sans crise nouvelle, le lendemain samedi, à l'aurore, Eulalie expira.

'<■ Vous pensez que je sortis de là pour examiner ma vie et faire ma confession générale ? Non ! J'étais troublé, point décidé. J'admirais la force du « sentiment religieux, » j'y cherchais des explications qui me dispensassent de céder à l'évidence. Dieu eut pitié de moi, et, souffrez l'expression, ne me lâcha point.

« Toutes les compagnes d'Eulalie assistaient à son enterrement. Ces pauvres filles, ouvrières ou servantes, avaient un air'de dignité dont je fus frappé. J'en parlai à ma femme.

« C'est, me dit-elle, l'honneur de la vUle. Tout ce que « tu vois là est pur el humble, et il n'y en a pas une qui a ne pratique de grandes vertus. Toutes aimaient Eulalie: « plus d'une imitera sa vie et mourra comme elle. »

« Quand Dieu veut, tout porte coup. Ces simples paroles étaient autant de flèches dans mon cœur.

« Ma femme me laissa. Seul sous ces grands arbres de Versailles, je songeais à Louis XIV et à cette petite ouvrière que nous venions d'enterrer, et à Dieu, devant qui sont jugées toutes les âmes.

« Je fus aborde par un ancien camarade, l'homme q'ic

j'aurais le moins souhaité de rencontrer en pareil moment. C'est ce que l'on appelle un homme de plaisir; il a un nom, un état dans le monde, on le voit et on lui donne la main.

« Ayant répondu à ses questions que je venais d'accompagner au cimetière une ouvrière connue de ma femme, il se récria et me demanda si je faisais ma cour au peuple. Sa présence, sa figure, son langage m'irritaient. Je répondis que je connaissais fort peu de gens « comme il faut » qui méritassent autant de respect que mademoiselle Du val.

« Duval, répéta-t-il, la petite Eulalie Duval! Est-ce « elle qui est morte?

« — L'as-tu connue?» lui dis-je à mon tour, presque épouvanté.

« — Oui, reprit-il avec impudence, je l'ai connue. De quoi est-elle morte ?

« — Je crois qu'elle est morte de faim.

« — Je le lui avais bien dit, et c'est sa faute. » ■ « Je ne répète pas ce que le misérable osa ajouter. Rompant l'entretien, je retournai au cimetière. A genoux sur les restes sacrés d'Eulalie, je priai longtemps. Je compris cette parole qu'elle m'avait dite : « Dieu sait « combien je l'ai aimé ! » Je lui rappelai qu'elle avait promis d'être ma protectrice au ciel; et, plein d'une force jusqu'alors inconnue, je jurai à Dieu de ne pas rentrer chez moi, de ne pas embrasser mes enfants, avant d'avoir purifié ma conscience.

« Depuis ce jour je suis chrétien. »

ET QUEL TEMPS FUT JAMAIS PLUS FERTILt; EN MIRACLES?

ELLES sont, reprit Éphrem, ces éternelles armes de rÈglise, avec lesquelles elle triomphera toujours dans une foule de cœurs, et que l'enfer ne peut lui arracher. Théodose hésiiait depuis des années sans bouger d'un pas. Une âme pure le frôle en s'envolant au ciel : il est plus fortement ébranlé, mais il résiste encore; un instant après, le contact d'une âme vile et misérable le déracine enfin : il marche, il ne s'arrêtera plus. Que faire ? comment empêcher de tels accidents et briser ce moteur invincible qu'ils éveiliCnt en nous et qui nous porte à Dieu? Voilà un autre homme, notre ami Pierre, qui était dans les^ meilleures conditions pour n'arriver jamais au confessionnal ; mais il aime sa femme et son enfant ; il est pris. L'histoire de Pierre nous fait entendre pourquoi d'habiles gens ont inventé un système d'éducation publique qui supprime à peu près les premières communions, et pourquoi d'autres, qui ne sont pas sots, demandent la suppression du mariage et de proche en proche l'abolition de la famille. Alors on aurait un avantage

marqué sur l'Église, et le genre humain s'en trouvei»ait admirablement.

« Mais la cause de la saine philosophie serait-elle gagnée pour cela? J'en doute. On aurait enlevé à l'Église tous les moyens d'action et de conquête que lui fournit infailliblement l'ordre normal des sociétés ; il resterait à lui ôter ceux que lui donnent les révolutions, conséquences nécessaires du désordre; et ce ne sera pas tout : il faudrait aussi ôter à Dieu la puissance des miracles. Voilà le point difficile : dans l'Académie des sciences on le cherche ; avant que l'Académie des sciences l'ait trouvé, la majorité des académiciens iront à confesse. Après avoir bien fouillé l'œuvre' de Dieu dans la sage vue d'y saisir des arguments contre Dieu, ils finiront par y rencontrer la démonstration de l'existence de Dieu. De là à la divinité de la religion chrétienne, à la mission et à l'autorité de l'Église catholique, il n'y a qu'un pas. Ceux que l'étude ne convertira point, la famille les attend ; ceux qui résisteront à la famille chopperont contre une autre pierre placée dans leur chemin ; et ceux qui résisteront à tout se feront un renom d'ignorance et de ridicule qui prêchera Dieu à toute la terre.

« On a vu le mariage détruit, la famille abolie, l'éducation de la jeunesse livrée aux apostats, la science tout entière aux mains des athées, et Dieu banni des académies comme des églises. Il y a de cela soixante ans. Lisez VAlmanach du Clergé; tous les chefs de la religion, à commencer par le Pape, nos évoques, nos prêtres les plus illustres, sont nés dans ces jours néfastes ; leurs berceaux ont surnagé sur ces déluges de sang. L'éduca-

tion de presque tous les laïques qui combattent aujourd'hui pour l'Église s'est faite dans de mauvaises écoles, et ils en sont sortis incrédules. Dieu a prêché par les miracles. Il a suscité des saints qui travaillaient déjà à tout relever, et qui relevaient tout quand tout semblait détruit. Cette « réaction religieuse » signalée dans les journaux impies à titre de nouveauté, elle a commencé le jour où le sang d'un fidèle coula sur la terre de France pour la vérité de Jésus-Christ. Le premier qui y mil la main, ce fut le premier bourreau qui frappa le premier martyr. Quand on écrira l'histoire de la Révolution comme elle doit être écrite pour que l'on comprenne quelque chose à ce formidable événement, ce sera l'histoire d'une destruction immense, mais celle aussi d'une résurrection glorieuse. On connaîtra alors les véritables héros de ces temps malheureux, qui alors paraîtront des temps illustres. On verra que des hommes sans puissance et sans nom, de pauvres prêtres, d'humbles femmes, ont, été les vainqueurs de la Révolution ; car ils ont maintenu, relevé, affermi ce que la Révolution voulait surtout détruire, c'est-à-dire l'Église de Dieu. On verra des miracles, non-seulemenl des miracles de constance, d'énergie, de conversion, d'assistance divine, mais des miracles physiques, de ces gros miracles tangibles dont nos beaux esprits ne veulent pas : des malades guéris, des pains mutipliés,la nature matérielle devenue obéissante aux ordres des serviteurs de Dieu, des prodiges de miséricorde et des prodiges de colère. Dieu venant quand il est appelé, et venant aussi sans qu'on l'appelle. »

Page 1