CLAUDINE, NOUVELLE SAVOYARDE
Un petit quêteur sortit d'un recoin. De tous les recoins il sortait de petits quêteurs, nous présentant du fruit, des fleurs, du lait, même de l'eau.
Pour mon compte, — pardonnez, lois de mon pays ! — je me fais partout un devoir d'encourager la mendicité, même sous l'honorable figure du commerce.
Mais un de nos compagnons commença d'invectiver contre les sujets mendiants de Sa Majesté Sarde. Il s'oublia jusqu'à traiter ce souverain de € roi des marmottes. »
a D'abord, dit le guide, ceci ne regarde point le Roi. Nous trouverions fort mauvais qu'il fît la dépense de placer des (gendarmes dans nos vallées
€ Pour empêcher quelques orphelins de vous vendre des fruits et des fleurs et les mettre en nécessité de voler ou de mourir de de faim.
« C'est le Conseil de la commune, —j'en suis, — qui permet cette petite industrie à ces pauvres enfants ; et , sauf votre respect, monsieur, je l'approuve.
(( Réfléchissez que nous n'appelons point les étrangers. Leur luxe, leurs exemples, leurs discours offrent bien quelques inconvénients !
« Ce sont des oiseaux de passage. Ils [ravagent un peu, pas autant qu'ils voudraient ; on les tire un peu, pas autant qu'on voudrait. On leur arrache quelques plumes.
« Les aubergistes sont les grands chasseurs; nous autres guides, les petits. Ces pauvres enfants tendent de légers filets. Qu'y reste-t-il ? que perdez-vous?
« Aucun de vous ne s'en va moins riche qu'il n'est venu. Le curé pourrait dire si vous nous laissez tous aussi tranquilles que vous nous avez trouvés !
« Grâce à Dieu ! il n'y a point ici de bains, et nous n'y voyons [que des passants. Cependant, depuis que l'on passe, il est arrivé des malheurs jadis inconnus. »
Gomme le guide achevait ce discours, nous atteignîmes à la Cascade des Pèlerins. — Aucune figure de pèlerins, et peu de cascade.
Mais il y avait une jeune fille assez jolie, qui nous offrit des fraises. La cascade est isolée. Je pensai à ClaudinCy nouvelle savoyarde, parFlorian.
Voilà, j'espère, une donnée de roman assez hardie : rhéroïne se fait décrotteur dans les rues de Turin!... L'imagination n'est pas née avec vous, ô George !
Et quel succès! Vers 1829 on voyait encore partout des enluminures représentant la grande scène du drame, la scène de saisissement et de pleurs :
A genoux devant l'ouvrage, Claudine, fraîche comme le jour naissant, reconnaît, dans l'homme qu'elle décrotte, son propre séducteur. La brosse lui tombe des mains !!
J'admire l'imagination littéraire quand elle est portée au dramatique ! Notre George a inventé cent machines semblables, ou plus belles.
Et, certes ! j'approuve les dames qui ne se gênent pas pour déclarer que George est la gloire de leur sexe, bien au-dessus de cette vieille Sévigné.
George a réhabilité dans l'amour : l'escroc, le saltimbanque, le cafetier de petite ville; professions jusqu'alors mal vues à Cythère ;
Mais Florian, cinquante ans avant George, avait réhabilité du môme coup, en un seul volume, la décrolteuse et le décrotteur.
Gôorge, ô mesdames, il y a donc aussi quelque force d'espril dans le sexe faible où Ton prend les capitaines de dragons.
Lorsque nous quittâmes la Cascade des Pèlerins^ Marianne s'approcha de la jeune fille. Nous vîmes qu'elle lui mettait quelque chose autour du cou.
« Elle lui donne une médaille de la sainte Vierge, dit Sylvestre. Guide, que vos enfants tendent leurs filets, c'est bien ; mais voilà un poste périlleux ! o
DE LA MENDICITE.
Le compagnon si bien brossé par le guide sur le chapitre de la mendicité prétendait n'avoir pas son compte. Ou ne lui opposait, disait-il, que des sophismes.
« Permettez ! dit Sylvestre; la mendicité est un droit, une fonction, un besoin naturel de l'homme. En quel pays du monde ne rencontre -t-on pas la mendicité ?
« En France, la mendicité est organisée légalement, et elle est d'une pratique constante. » M. Balandier s'écria : « Par exemple !
9 — Ehbien, par exemple, vos théâtres : leurs affiches sur tous les murs, leurs réclames dans toutes les feuilles, mendient et mentent tous les jours.
a Vos gens de lettres : que d'efiforts pour attraper Targent du public, pour attraper Testramaçon d'académicien, pour attraper la croix d'honneur ! Ils mentent et mendient.
« Vos plus fiers citoyens : placels aux électeurs, placets au gouvernement, placets h la faveur, placels à la popularité. Menteurs et mendiants ! »
M. Balandier cria : « Sophisme ! sophisme ! » Mais, lorsqu'il voulut établir sa thèse, nous criâmes : c Sophisme ! sophisme ! » Et nous le réduisîmes à décamper.
La fuite irritée de M. Balandier affligea Marianne. « Que lui trouvez-vous donc de si charmant ? — Il n'a rien de charmant , le pauvre homme ! Ses idées m'ont révoltée ;
« Mais vous lui avez présenté les choses comme il ne pouvait pas les comprendre. Il se retire moqué, battu, mécontent. Il vons aura rencontrés sans profit pour son cœur, pour son esprit, pour son âme. Voilà mon regret.
« Vous pouviez lui offrir avec douceur tant de bonnes raisons qui l'auraient touché ! Vous savez bien pourquoi notre cœur, à nous autres chrétiens, s'émeut quand nous voyons un mendiant :
« C'est un frère, mais un frère malheureux. Nous passons en joie dans le lieu de sa misère ; il n'a pas le nécessaire, et nous avons le superflu. Si nous passons sans le voir, sans le secourir,
a Lorsque nous serons le soir dans notre lit, et lui sur sa paille, alors nous entendrons la voix du Père de famille : c Qu'as-tu fait pour ton frère ? »
« A cette question de Dieu, je doute que nous puissions répondre : « Ce frère est peut-être un paresseux ; je n'ai pas voulu encourager son vice. » Et savons-nous s'il est paresseux ?
« D'ailleurs sa paresse est aussi une infirmité. Puisque nous n'avons pas le temps de la guérir, empêchons qu'elle le fasse mourir de faim. Ce faible secours n'ôlera rien à ceux qui travaillent.
« Nous prions pour les âmes du purgatoire, bien qu'elles soient justement dans la souffrance; car, si nous oublions les âmes du purgatoire, parce qu'elles ont péché, qui prendra pitié de nous-mêmes, qui sommes pécheurs ?
« Certes, nous ne devons pas craindre que Dieu nous redemande la petite pièce de monnaie que nous aurons donnée, même à un paresseux !
« Prions Dieu d'ajouter à notre aumône Tefficacité d'une bonne parole, et de convertir ce pauvre s'il est pécheur ; ainsi nous ne craindrons plus d'encourager le vice ; crainte de pharisien !
« Mais à quoi bon tant de discours, quand nous savons que le pauvre est l'image de Notre-Seigneur ? C'est là ce qu'il fallait dire à cet ignorant.
« Quoi ! monsieur, fermer nos mains à Jésus-Christ pauvre ! Et , quand II nous demande assistance , le renvoyer avec des paroles dures, regrettant qu'il ne soit pas en prison ! Y pensez-vous ?
<r Ces insensés, qui repoussent les pauvres, disent que les pauvres sont désagréables et horribles à voir. Dès que l'on pense à Notre-Seigneur on a d'autres yeux, et les pauvres sont très-beaux.
« Les pauvres sont le spectacle le plus salutaire, puisqu'ils nous parlent de Dieu ; il n'y a pas de plus belles fleurs, puisqu'ils nous peignent Thumililé ; ni d'arbres plus riches, puisqu'ils nous offrent les fruits de la vie éternelle.
« Quand même M. Balandier eût voulu déraisonner
lî DU MARIAGE ET DE GHAMOUNIX.
jusqu'à Paris, vous auriez enfin redressé ses idées... Ah ! si j'étais homme, comme je ferais retentir les raisons du bon Dieu ! »