‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 16 sur 98 · LA CLOCHE DE CHAMOUNIX · texte numérisé non relu

LA CLOCHE DE CHAMOUNIX

Un chariot joyeusement pavoisé, attelé de mulets pomponnés, escprté d'hommes au visage content, pénétrait dans le village. Le guide s'arrêta :

a C'est notre cloche, une cloche de cinquante quintaux, quç nous donnons à l'église; la Cloche des Guides! Nous l'entendrons dans la montagne.

(t Elle sonnera V Angélus ; elle sonnera les baptêmes, les mariages et les enterrements. Elle sonnera et priera pour les vivants et pour les morts.

« Ce sera la plus belle cloche de toutes ces vallées. Nos défunts l'entendront dans le Purgatoire ; les prières qu'elle aura éveillées rafraîchiront leurs âmes.

« Nos saints Tentendront dans le ciel ; car la voix de la prière monte plus haut que Taigle et que tout bruit du monde : elle les sollicitera de prier pour nous.

« Si Chamounix continue comme il va, nous aurons un orgue, des fonts baptismaux de granit, des confessionnaux de chêne sculpté ;

« Sur Tautel, des chandeliers 'd'argent, un crucifix d'or; au front de la Vierge, une couronne d'or. Chamounix effacera Sallanches, Bonneville et Tbonon ! »

.PRÈS quelques années, Louis donna cette relation de Chamounix k Sylvestre, pour la lire à Marianne souffrante. Lorsque Sylvestre la rendit il avait ajoutéJa page qui suit.

ET GECIDIT FLOS.

« Belle cloche de Chamounix, qui, même avant de sonner, éveillais de si beaux rêves, je loue et j'honore la piété généreuse qui t'a dédiée au Dieu tout-puissant !

Mais, si je revoyais cette vallée où tu arrivais muette quand je partis chantant, où maintenant tu chantes quand mes chants ont fini, ce n'est pas toi, cloche sonore, que je voudrais entendre.

(( Nos grandes courses étaient terminées. Nous avions congédié le guide et laissé les compagnons , et tous deux, seuls, le soir, ayant prié dans l'église, nous donnant le bras et nous serrant la main , Tâme contente; le cœur pur, nous faisions une promenade qui fut la plus douce de cette journée aimable et de tout ce voyage enchanté.

(' Nous bénissions Dieu de ces heures amies. Nous nous rappelions notre passé commun, encore si court et déjà plein de tant de joies. — Nos joies se pressaient pour passer vite ! — Mais, dans l'ignorance de l'avenir, nous admirions comme Dieu distribuait ses bienfaits d'une main libérale à deux créatures qui n'avaient rien fait pour lui.

« Nous nous disions que nous n'avions pas connu et pas même imaginé la félicité des voyages, mais que toutes ces beautés n'étaient si belles que de la plénitude de nos cœurs. Nous parlions de notre foyer paisible où nous allions rentrer, riches de ce premier trésor de souvenirs amassés à nous deux et que nous saurions dépenser longtemps.

« Et comme cette âme charmante ne demeurait jamais éloignée de Dieu, et que tout l'y ramenait invin*

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ciblement, la joie, je le savais déjà, la douleur, je Tai su : ce Mon ami , me dit-elle, une préoccupation se mêle « pourtant à mon bonheur. Ce n'est pas la crainte qu'il « dure peu : Dieu fera sa volonté très-sainte. Ce que <t je crains, c'est que nous ne devenions ingrats.

« Que pourrions-nous faire pour nous assurer contre « nous-mêmes, pour ne pas tomber dans la tiédeur de la « reconnaissance et dans la langueur de la foi? Mon âme « ne s'élance pas comme je le voudrais aux pieds de ce a Maître si bon, qui a pris tant de soins de moi et qui a « voulu que j'eusse le ravissement d'adorer, d'admirer et a d'ai^ner ! » En ce moment sonnnii Y Angélus.

« Il sonna doucement, lentement, longuement. Nous tombâmes à genoux. La cloche avait je ne sais quelle voix plaintive et brisée. Je ne sais quel, mouvement de mon cœur m'inclina soudain à la défiance du bonheur et de la vie. Une tristesse sereine, mais profonde, vint voiler toutes les magnificences et toutes les délices de ce beau jour.

« Non, repris-je, continuant la pensée de ma prière, « non, l'âme ne se trompe pas dans les inquiétudes que « lui communique la joie humaine! Elle craint avecrai- « son de prendre goût à ces ivresses et de s'y endormir. « Elle veut prétendre plus haut. Je n'ose demander à « Dieu des épreuves ; mais, toutefois, que sa volonté soit u faite. Et quand ce rayon de soleil qui dore à présent « ma vie devra s'éteindre, j'y consens.

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« — Et moi,dit-elle à son tour, moi, dans mon bonheur, « d'avance je remercie Dieu des douleurs qu'il m'enverra. « Comme je reçois de Lui les biens, je proteste que je « veux aussi recevoir les maux ; je crois fermement qu'il « me les enverra par un conseil de son amour. Seigneur « Jésus, qui nous avez aimés jusqu'à la mort de la croix, « faites, à travers ces fleurs et ces délices où nous passons, « faites que nous aimions le chemin du Calvaire et le « poids de la croix ! »

« Nos mains se pressèrent, et nous gardâmes le silence. Je vois le lieu, je me rappelle, j'entends l'accent. De tous les inqidenls du voyage, c'est le seul dont je n'ai rien oublié. Tout le soleil est évanoui, tous les parfums sont envolés, et tous les bruits joyeux sont tombés dans l'éternel silence; et la cloche même qui accompagnait notre prière ne sonnera plus.

« Si je retournais à Chamounix je ne reconnaîtrais que la place du chemin et la touflTe d'herbe où elle ploya les genoux, et je n'y voudrais retourner que pour voir et baiser cette place. Non, mon Dieu, mon bon et juste Maître , non, je ne pleurerais pas et, si je pleurais, mes larmes ne vous accuseraient pas ! Je n'ai jamais ignoré vos miséricordes ; dans tous vos châtiments j'ai toujours senti votre amour.

(( Ce que vous m'aviez donné pour le temps a passé comme le temps. Qu'importe que ces fleurs aient péri, que ces chansons soient éteintes, qu'à ce soleil brillant ait succédé cette ombre *^

« Ce que vous m'avez donné pour Téternité je le possèdeencore, quoique je ne le voie plus. La mort est entrée de votre part dans ma maison pleine de berceaux. Elle a pris la jeune mère-, elle a pris les petits enfants, et j'ai nié la. mort.

a En présence de la mort, votre Église, mère immortelle, allume des flambeaux, symbole de la vie, et, d'une voix assurée, elle chante vos victoires sur la mort. Ceux qui ne sont plus avec moi. Seigneur, sont avec vou5. Je sais qu'ils vivent, je sais que je vivrai. Ils sont sortis de la vie, mais non pas de ma vie. Croirai-je mort ce qui est vivant dans mon cœur?

t Mais, ô mon Dieu ! comment font-ils donc pour supporter la vie tous ceux-là que l'on rencontre dans le monde, et qui ne vous connaissent pas, et qui courent après la joie, et qui craignent de mourir?

« Quelques-uns, en raillant, m'ont demandé ce que c'est que l'enfer, et je leur ai dit : C'est la vie prolongée. »

Sylvestre, relire ce dernier mot, car il n'est pas chrétien, car il sonne comme le découragement et presque comme le désespoir. Sans doute tu parles de ceux qui n'ont pas de Dieu, mais il ne faut pas que l'on puisse l'entendre comme s'il s'agissait de toi et de ceux qui croient et qui prient.

Un chrétien est une créature privilégiée et pleine de gloire, à qui le Fils unique de Dieu tient compagnie icibas sous le voile transparent de la sainte Eucharistie. Comment donc un chrétien consentirait-il à subir les offenses du découragement?

La faiblesse de la pauvre nature humaine peut connaître des moments, des heures,Mes journées de lassitude ; mais tout cela se tient à la surface d'une âme vraiment chrétienne et ne peul entrer au fond. Au fond, invincible siège l'espérance.

Celui qui aime Dieu restera dans la joie au milieu des tribulations. La mort n'arrache rien, elle plante. Du glaive de la mort' Dieu a fait le soc de sa charrue. Nous le savons, et noire âme n'est déchirée que pour recevoir des germes éternels.

Et nous savons que l'enfer n'est plus sur la terre depuis que la terre a été inondée du sang du Rédempteur.

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