‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 24 sur 98 · SITUATION CRITIQUE. — PÉRIPÉTIES · texte numérisé non relu

SITUATION CRITIQUE. — PÉRIPÉTIES

ous descendîmes pour dîner.

« C'est maintenant, me dit Etienne, que nous allons perdre Testime d'Oscar. Nous nous sommes aperçus que sa femme est borgne, nous n'aimons pas les hymnes de Béranger, nous ne travaillons point pour la réforme, et, comme c'est vendredi , nous allons faire maigre : il va voir que nous sommes du parti prêtre. »

Faire maigre n'était point la chose du monde la plus aisée. 11 n'y avait point de maigre sur la table.

Décidés à montrer de l'intolérance, nous fîmes venir l'aubergiste. Etienne lui dit que nous ne mangions pas de viande le vendredi et qu'il voulût bien nous servir du maigre.

L'aubergiste avait visiblement des idées arrêtées sur les commandements de l'Église. Il les abrogeait.

a Messieurs, répondit-il avec un aimable sourire, je suis désolé ; il n'y a pas de maigre.

« — Faites-en, monsieur.

a — Ce sera long, et la diligence n'attend pas.

« — Alors, monsieur, donnez-noas du pain et du fromage. »

I/aubergiste commençait à perdre son sourire. Il avait une certaine envie de nous envoyer promener ; mais nous représentions sept francs ! Il voulut entrer en controverse.

« Je crois, dit-il, qu'on peut manger ce que Ton trouve et que Ton n'est pas damné pour ça.

« — Pendant que vous raisonnez, observa Etienne, vous auriez déjà fait une omelette, et pendant que nous répondrions nous ne dînerions pas. »

Oscar, sa femme, la jeune dame, l'Anglais étaient à peindre durant ce colloque; Oscar surtout. Évidemment cet honnête homme., à force d'entendre parler des jésuites de robe courte, avait longtemps désiré d'en voir un. II en avait deux sous les yeux, en pleine activité, demandant impudemment du maigre. Il remarquait la moustache d'Etienne et s'étonnait de l'ar^ avec lequel nous savons nous déguiser. Quelle bonne chose à conter dans la rue aux Ours !

Cependant l'aubergiste était violemment combattu. Se résignerait-il à perdre sept francs ? le verrait-on mollir devant deux fanatiques, lui, le propriétaire de la Couronne d'Or ?

Nous nous levions pour aller chercher du pain dans le voisinage, lorsqu'un secours inattendu nous vint du fond de la salle. Une voix de basse fit frémir les vitres comme le son du tambour :

« Donnez du maigre !*»

Tout le monde regarda. C'était le Coupé qui entrait,

représenté par un colosse de la plus fière et de la plus martiale figure. Moustache grise, rosette d'officier, col d'ordonnance, balafre sur le front; un colonel pour le moins ! Une dame, d'un aspect plus doux et non moins respectable, l'accompagnait. Derrière eux se tenait, fière et timide, une fille de seize ans, lien de fleurs entre ces deux forces grandioses. Quelle charmante expression curieuse, gaie, ingénue et modeste avait cette jeune fille ! Ah ! celle-là était belle ! Auprès de ce lis, le petit objet de notre compartiment ne paraissait plus qu'un pauvre coquelicot.

Voyant ces trois personnages, le maître de la Couronne (TOr perdit toute sa philosophie et toute sa jovialité. Quelque grand que l'on soit par la fortune, par l'influence, par les lumières, fftt-on même membre du conseil municipal et capitaine de la compagnie de sapeurs-pompiers, on ne met pas à la porte d'un seul coup cinq dévots, dont un colonel, qui veulent faire maigre à 3 fr. 80 par tête.

Le maître de la Couronne d'Or^ ôtant sa couronne à lui, un bonnet de coton très-gaillard, nous annonça du maigre. 11 tint parole, et même avec un certain luxe. Il était improvisateur.

Mais qui peindra l'œil écarquillé, la bouche béante, la stupéfaction, l'embarras d'Oscar? A peine osait-il toucher aux viandes entassées sur son assiette ; il craignait que le colonel n'en fût choqué.

Si ce terrible convive l'avait interrogé sur ses convictions religieuses. Oscar aurait attesté qu'il faisait gras par ordonnance du médecin, pour sa petite santé.

iOO ÉTUDE DE BOURGEOIS.

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