‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 48 sur 98 · LE HUITIEME ENFANT · texte numérisé non relu

LE HUITIEME ENFANT

lous avions atteint les premières maisons du village; Sylvain nous en fit remarquer une toute neuve, proprette, avec un air d'aisance qui faisait plaisir aux yeux. C'était une de ces petites boutiques de campagne où Ton trouve de la mercerie, des étoffes, des denrées, un peu de tout, jusqu'à du papier et des livres. Dans le comptoir une bonne vieille tricotait; un vieillard, assis à la porte, jouissait tranquillement de sa pipe et du bon air.

a Regardez ces vieillards, nous dit Sylvain; il n'en est guère de plus heureux en ce monde, et ils doivent leur bonheur à une bénédiction que l'on commence malheureusement à regarder comme un fléau. Ils ont eu trop d'enfants. Voici leur histoire.

« Il y a vingt ans, à cette place, alors isolée du village, dans une chaumière ouverte à la neige et au vent, un enfant naquit. C'était le huitième de la famille, et déjà l'on avait bien de la peine à faire vivre les sept premiers. Cette famille, d'ailleurs estimée, avait eu toutes sortes de malheurs, et elle était tombée à la dernière

indigence. Point de feu dans la cheminée, point de pain dans la huche; le père était malade, la mère presque mourante ; les enfants, qui n'avaient point soupe, grelottaient entassés sur la paille, tâchant de se réchauffer mutuellement un peu.

a Heureusement pour les pauvres, il y a des pauvres, et ils s'assistent entre eux avec une charité céleste. Une pauvre voisine se trouvait là. Ayant enveloppé d'un chiffon le nouveau-né, qui semblait n'avoir pas le souffle, elle courut chercher le curé pour qu'il le baptisât de suite, car elle craignait qu'il ne pût vivre jusqu'au jour. Le curé ne tarda pas.

Monsieur le curé, dit tristement le père, voici un (( pauvre petit qui arrive mal à propos. Comment le nom- « merons-nous?

« — Nous le nommerons Dieudonné, répondit le curé, « car c'estDieu qui vous le donne très à propos pour vous « consoler et vous secourir : Ecce hœreditas Domini filii^ a mercesy frtictus ventHs, Jamais un enfant ne vient dans « une famille sans apporter avec lui de quoi vivre. Vous « allez voir cela de suite, mon ami, et vous le verrez tous « les jours. »

a Tandis que le curé parlait, sa servante entrait dans la chaumière, portant un grand panier d'où elle tira du linge et des provisions. Retournant ensuite à la porte, elle revint avec du bois.

« Ah ! monsieur le curé, s'écria le bonhomme, que a nous vous remercions !

« — Remerciez Dieu. J'ai quêté dans le village, et Dieu « ne permet pas qu'on rencontre des cœurs assez durs

« pour refuser d'assister un pauvre ménage où ii y a huit « enfants. »

a La servante fait un bon feu. On enveloppe lepelit, on le baptise, on le met près de sa mère qui pleure de joie ; le curé se retire, oubliant son manteau. En même temps, la voisine s'en va dans Tautre chambre, les mains chargées de pain, de viande et de fruits, et elle dit aux sept enfants : « Mangez ce que vous envoie votre petit a frère Dieudonné. » Dieudonné commença d'être en grand crédit dans la famille.

« On fut quelque temps sans. trop savoir s'il voudrait vivre. Il était faible à faire pitié, mais il n'en tenait que mieux sa place dans la maison et dans le pays. Tout le monde s'intéressait à lui et à ses parents. Son père et sa mère, indépendamment des petits cadeaux qu'on leur faisait, avaient toujours du travail. La charité les préférait même aux ouvriers plus habiles. « Ils ont huit a enfants! » disaiton. Cette raison tranchait tout en leur faveur. Ils justifiaient d'ailleurs la bonne volonté générale. Laborieux, honnêtes, bons chrétiens; d'autant plus fidèles à demander le pain quotidien que jamais rien ne leur restait du pain de la veille. Ils ne devenaient point riches, mais en somme, ils avaient le nécessaire, '- et fréquemment quelque bonne aubaine les mettait au large.

«C'est Dieudonné, disaient-ils, qui nous vaut cela. « Monsieur le curé Ta bien nommé. »

a Une des grandes choses que Dieudonné fit pour ses parents, même avant de savoir parler, fut de placer son frère aîné» Une excellente chrétienne des environs,

voulant attirer la protection de Dieu sur son propre fils, résolut de faire élever à ses frais quelque petit garçon choisi dans une famille nombreuse et indigente. Les familles nombreuses et indigentes ne manquaient pas; il y avait là cinq enfants, là six, là sept; mais chez Dieudonné ils étaient huit, et de la pauvreté à revendre I Le frère de Dieudonné fut choisi. Il ne coûta plus rien à ses parents; il apprit un état, et Ton entrevit le moment où il viendrait lui-même au secours de la maison, comme il y est fidèlement venu, le brave enfant. En attendant la famille n'y perdit pas. L'absent comptait toujours, Dieudonné était toujours le huitième. Au bout de peu de temps, la neige et le vent n'entrèrent plus dans la pauvre demeure où le bon Dieu avait mis huit enfants.

« Cependant ce fameux Dieudonné ne se hâtait point de devenir fort. Son père craignait de le perdre.

« S'il meurt ce sera un petit ange, disait le curé, il « vous protégera toujours. Nous avons besoin de protec- « teurs au ciel. Mais soyez tranquilles, j'ai idée qu'il vivra.

« — Il ne pèse pas quinze livres disait le père.

a — S'il était plus lourd, disait le curé, sa sœur aurait a de la peine à le porter.

« — Jamais il ne pourra manier la pioche et conduire « la charrue, reprenait le père.

€ — Eh ! reprenait le curé, n'y a-t-il du pain que pour « le laboureur? Nous lui apprendrons a tenir un autre « outil. Laissons faire la bonne Providence; je vois qu'elle « ne mène pas si mal les affaires de Dieudonné. »

a Dieudonné commençait à causer gentiment. Il était gai, caressant, aimable ; il apprenait tout ce que l'on

voulait lui montrer. A six ans il faisait lire ses sœurs, plus âgées que lui.

« Tous les enfants de cette pauvre famille, venant bien, s' aimant entre eux, aimaient leurs parents. Dieudonné, préféré de tous, semblait aussi aimer davantage. La pauvreté les avait rendus ingénieux ; ils s'employaient à diverses choses utiles et gagnaient honnêtement leur vie ; Dieudonné comme les autres : il était enfant de chœur.

«Le dimanche soir, il lisait la Vie des Saints et les Annales de la Propagation de la Foi à la famille réunie. Conduit par le curé, qui Taimait de plus en plus, son esprit et sa raison se développaient rapidement. Père, mère, frères, sœurs ne faisaient plus rien que par ses conseils et s'en trouvaient bien. On commença de vivre à l'aise.

(( Mais ce fut un peu plus tard que son père et sa mère connurent le don que Dieu leur avait fait.

« A mesure qu'ils devenaient vieux leurs enfants s'éloignaient; ceux-ci étaient placés, ceux-là mariés ; l'un était soldat, l'autre marin. Dieudonné resta seul pour les consoler et les servir. Il est parvenu à se créer ce petit commerce, dont les bénéfices suffisent à leurs modestes besoins. Tout le monde veut se fournir chez Dieudonné. On sait qu'il ne trompe personne, et puis il nourrit son père et sa mère, qui ont élevé huit enfants.

« Dieudonné, me disait un jour son père, il a été le « soutien et la joie de notre vie ! Sans lui nous serions (t morts de misère et de chagrin. Quand cet enfant est « venu au monde si faible, et nous si pauvres, qui nous « aurait dit que nous nous appuierions sur lui?... i»

A Le curé était là. C'était peu de temps avant sa mort. Il se plaisait chez ces braves gens qu'il honorait.de tout cœur.

« Âh! ah! mon ami, dit-il au vieux paysan, dans son Cl langage qui avait la simplicité de TÉvangile, Dieu, qui « règle toutes choses par amour pour nous, voit plus loin a que nous! Il connaît Tavenir et s'arrange en conséa quence. Un jeune homme, s'en allant en voyage, murex murait parce que son père le chargeait d'un sac trèstt lourd. « Mon fils, lui dit le père> vous saurez ce soir « pourquoi je vous charge ainsi. » Le jeune homme partit ; il arriva à la nuit dans un lieu désert. Accablé de c fatigue et mourant de faim, il ouvrit le sac que son « père lui avait donné. Il y trouva du pain, et il bénit la « tendresse prévoyante de son père. »

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