‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 49 sur 98 · DU BONHEUR DES PAUVRES · texte numérisé non relu

DU BONHEUR DES PAUVRES

« Ainsi, fit observer Etienne, voilà des pauvres, presque des mendiants, qui peuvent compter vingt années d'honnête et réel bonheur !

« — Dites une vie à peu près tout entière, repritSylvain.

Avant les années de grande épreuve, que la naissance du huitième enfant semblait devoir prolonger, mais qu'au contraire elle termina, il y avait eu de longues et charmantes prospérités. Chez nos paysans catholiques la culture des âmes élève très-haut les sentiments. Ces deux vieillards ont été jeunes. Ils se sont très-honnêtement et très fidèlement aimés. Avant de s'épouser ils ont eu leurs petites traverses, qui peuvent compter pour du bonheur. Ils se sont attendus Tun Tautre, ils se sont gardé leur foi, ils ont fait bon ménage, ils ont aimé leurs enfants. Additionnez tout cela ! Aucun dimanche n'est venu, aucune fête de TËglise ne s'est passée sans leur apporter le repos et sans leur laisser la joie. Moralement et matériellement ils ont respiré toute leur vie un air pur, entourés d'amis qui les ont toujours assistés et de bienfaiteurs qui les ont toujours respectés. Mille fois dans leur pauvre demeure ils ont vu paraître la main secourable de Dieu et vérifié cet oracle, qui ne leur est pas inconnu : « Sur qui jetterai-je les yeux, dit le Seic gneur, sinon sur l'humble petit pauvre qui a le cœur « brisé et qui écoute en tremblant mes paroles ?» Songez que ces gens-là sont chrétiens; ils n'ont pas soufTert sans lumière, sans résignation, sans espérance, sans savoir que leur misère, venant de Dieu, était une richesse pour la vie future. La prière a commencé et fini toutes leurs journées. Jamais VAngeliLS n'a retenti sans parler à leur intelligence et à leur âme ; ils n'ont jamais regardé leur clocher sans voir la croix, et leur fardeau est devenu plus léger. Ajoutez cela au total qu'il fallait déjà faire tout à l'heure. Réfléchissez sur l'inexorable condition de

toute vie humaine ; supprimez toutes les peines de l'ambition, toutes les tortures de Tenvie, toutes les angoisses de Torgueil, toutes les langueurs de la satiété : vous vous étonnerez des bénédictions et des joies que Dieu a versées sur ces humbles et ces petits.

« Au plus fort de leurs infortunes, et presque accablés sous le poids, ils se sont gardés cependant de murmurer contre la justice et la miséricorde divines, qui les voulait éprouver et purifier, pour les récompenser certainement un jour. Ils n'ont pas cru dans leur âme qu'ils étaient maudits, rejetés, injustement déshérités de leur part des biens que la Providence distribue en ce monde à qui elle le trouve bon. Nos contrées ne connaissent pas encore le pauvre impie et irrité qui grince les dents contre Dieu et contre les hommes et qui aspire à dévorer la main qui le nourrit. Nous n'y voyons même pas celui qui s'abrutit dans la misère et qui semble perdre k la fois le sentiment de ses maux et la conscience de sa dignité. Nos plus ignorants paysans n'ignorent point i'Ëvangile; on en rencontre assez fréquemment qui citent l'Écriture sainte avec un touchant à-propos. Ceux que nous venons de voir savent très-bien pourquoi l'homme doit être éprouvé ici-bas. Aussi humbles qu'ils ont été patients et résignés, ils s'étonnent de la prospérité de leurs vieux jours ; ils en remercient Dieu comme d'un don qu'ils ne méritaient pas. Cette prospérité, pourtant, consiste uniquement en ceci qu'ils ont un abri, un vêtement et du pain ; mais ils s'accuseraiei.t devant Dieu si leurs désirs allaient au delà pour ce monde. Tels que vous les voyez, sur ce nécessaire si strict ils prélèvent une part pour de

plus pauvres qu'eux ; ils rendent amplement ce qu'ils ont autrefois reçu.

a Pour achever de vous peindre cette condition si douce, quoique en apparence encore si]misérable, il faut remarquer qu'ici, où beaucoup de choses anciennes sont restées, grâce à Dieu, le pauvre ne cesse pas d'être quelqu'un.ll a ses amis et ses proches ; il a son individualité^ comme on dit; il a ses droits, non-seulement civiques, mais honorifiques. Il n'est point perdu dans la foule. On le connaît, on le considère, non suivant ce qu'il possède, mais suivant ce qu'il vaut. Les anciens savent son histoire, racontent sa généalogie, nomment jusqu'à ses arrière-cousins, et publient qu'il est sorti d'une souche honnête. Il a des ancêtres dont le souvenir n'est pas perdu. Lorsqu'il se marie, lorsqu'il porte ses enfants au baptême, lorsqu'il meurt, la cloche sonne, elle réclame pour lui les prières de la famille chrétienne. Il a sa place à l'église, il aura sa place au cimetière parmi plusieurs générations de ses aïeux; et, comme il a prié sur le tombeau de son père, ses enfants viendront prier sur le sien. Ce n'est plus l'exilé, Yétranger^ le misérable inconnu, sans amis ^^jsans parents et sans concitoyens^ et n'ayant, à la lettre, ni foyers ni autels, qui erre de gîte en gîte dans les villes, jusqu'à ce qu'une main de police le porte à l'hôpital, et de là le jette, anonyme, au charnier. Notre pauvre ne sort pas de la cité. Il est époux, il est père, il est citoyen ; il meurt chez lui, entouré de ses enfants, assisté de son prêtre, béni dans son église; il repose dans sa terre, et ceux parmi lesquels il a vécu connaissent la place où il attend le jour de la résurrection.

« Autrefois c'était mieux encore. Quand la commune était la paroisse ^ c'est-à-dire vraiment la famille, et lorsqu'elle avait sa vie propre, ses biens, sa liberté, la condition du pauvre, chez nous du moins, n'était pas du tout celle que le mot nous représente aujourd'hui. Tout enfant du pays naissait propriétaire. Devenu homme, il prenait du bois dans la forêt pour construire sa maison et pour se chauffer ; il pouvait mener sa vache dans le pâturage ; il choisissait ses magistrats ; il trouvait au couvent une assistance assurée; ses enfants y recevaient gratis l'instruction dont ils avaient besoin ; il était membre d'une confrérie et d'une corporation ; et cette organisation si sage avait banni tout à la fois la pauvreté et le crime. Quant aux lumières^ tout le monde savait lire, et surtout tout le monde savait prier. Le pauvre n'était donc, en réalité, qu'un homme réduit au nécessaire, mais à qui rien ne manquait ni ne pouvait manquer ; et, de plus, cet homme, étant chrétien, savait qu'il suffit ici-bas de chercher le royaume de Dieu et sa justice, et que le reste est donné par surcroît.

« Que d'existences dorées dans l'humilité la plus profonde, pleines de joies sans ivresses, ne connaissant que des peines sans désespoir, s'enrichissant en silence devant Dieu par les mérites de l'abnégation et de la foi ! Nos bourgeois, nos penseu^rs et nos illuminateurs, lorsqu'ils traversent un village, remarquent la malpropreté des . rues, la pauvreté des habitations, la rusticité souvent misérable des habits ; ils plaignent ceux qui vivent dans ces tristes asiles. Nous y connaissons des vertus courageuses et nous y voyons toutes las bénédictions qui

accompagnent la vertu, c'est-à-dire la paix, le contentement et l'honneur. Je parle toujours, bien entendu, d'un village chrétien et catholique. En étudiant de près ce spectacle, et en le comparant à celui que peut offrir un village civilisé ou industriel, Ton sait combien Notre Seigneur Jésus-Christ a aimé les pauvres et à quel point sa loi a été donnée pour eux. Tout ce qui se fait contre la loi de Jésus se fait contre les pauvres. On leur Ole et ce monde et l'autre. Satan hait les pauvres, parce que Jésus les a aimés. Les opinions qu'il fait régner, les progrès qu'il répand, tournent au détriment de la multitude, retombent sur elle en misère, en ignorance, en abandon, en esclavage, et le rude joug du monde remplace le joug suave et le fardeau léger de Jésus-Christ. »

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