‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 50 sur 98 · LE MAUVAIS PAUVRE · texte numérisé non relu

LE MAUVAIS PAUVRE

6 tlYPRiEN, dit Etienne, ce tableau de la pauvreté saine et sainte ne vous fait-il pas songer à quelquesuns de nos pauvres de Paris, et notamment au fameux Miron ?»

Cyprien haussa les épaules avec tristesse. Suzanne

et Sylvain demandèrent ce que c*était que le fameux Miron.

€ Miron, reprit Etienne, était le gueux parisien complet et raffiné,la perfection du genre. Il aurait pu figurer à la grande exposition de la grande industrie, si Ton avait eu la sincérité d'y ajouter une annexe pour les produits humains de l'industrie sociale et politique moderne.

« Miron savait lire, écrire et même parler. Il était inventeur, orateur, philosophe, plein d'opinions variées sur toutes choses, ingrat, paresseux, ivrogne , insolent. Il battait sa femme et ses enfants et se moquait de nous: et, tout en battant ses enfants et en se moquant de nous, il a su pendant plusieurs années tirer de nous de quoi se griser à peu près tous les jours. Voilà une vue d'ensemble du citoyen Miron, homme libre, fameux par ses aventures, par son beau langage, par les échecs qu'il a fait subir à tous ceux qui ont entrepris de le tirer de la crapule.

c C'était une des cinq mille pratiques de la Sœur Rosalie. La bonne Sœur me l'avait donné, où plutôt lui avait fait cadeau de moi. Le trouvant un peu lourd, je le communiquai à Gyprien, qui me relayait de son mieux. Miron m'apparut, la première fois, coifTé d'un chapeau sans rebords, vêtu d'un habit noir sans boutons, chaussé de bottes vernies sans semelles; tout le dehors de la vilaine misère, avec la trogne enluminée, la langue épaisse et une forte odeur de vin et de tabac. Cette odeur néanmoins me rassura un peu; je. vis qu'il n'avait pas encore passé à l'eau -de-vie. Avant l'eau -de -vie il y a quel-

quefois de la ressource; après Teau-de-vie, il n'y en a plus.

« Il me dit noblement qu'il était artiste tailleur, sans ouvrage, vu la tyrannie et la crasse des patrons, dont plusieurs lui avaient fait tort. Il n'aimait pas à tendre la main ; mais, père de famille, ayant sa femme en couches, il se voyait obligé de demjinder assistance, et il emprunterait volontiers , une petite somme , dont il payerait les intérêts. .

« Avant de me résoudre à faire ce bon placement, je suivis ma nouvelle connaissance à son domicile, au quatrième étage d'une maison infecte, dans une rue borgne du faubourg Saint-Germain. Les citadins qui regardent avec horreur la pauvre chaumine du village, n'ont sans doute jamais visité ces bouges où s'entasse la misère parisienne. Il n'y a point d'indigent dans les campagnes qui n'ait au moins le bon air et le soleil à sa porte. Ici n'entraient que les miasmes d'une cour étroite, cloaque de la maison. L'on y respirait cette infection particulière qui sent le vice plus encore que la pauvreté. Les carreaux, les murs, les vitres, la table et les deux ou trois chaises délabrées qui formaient le mobilier, tout était d'une malpropreté infâme. Je me rappelle que je marchai sur des feuilles d'artichaut et sur d'autres débris. Deux enfants déjà grands jouaient par terre avec ces ordures. Leur mère, hâve et décharnée, enfouie dans un tas de haillons, présentait un sein tari à son nouveau-né qui criait. Il n'y avait ni pain ni argent. Le père avait déjà bu, mais les enfants n'avaient pas encore déjeuné.

« J'envoyai Miron chercher une voisine, et, pendant

son absence, je causai avec la pauvre femme, qui me parjit honnête. Je lui demandai si Ton pouvait confier de l'argent à son mari ; elle me répondit avec embarras que, comme il était malheureusement, — par hasard, — un peu en ribote, il pourrait bien perdre ce qu'on lui donnerait, et elle me conjura de faire apporter du pain à ses enfants. La voisine arriva. Je m'arrangeai avec elle pour tâcher de pourvoir au plus pressé. Elle se montra fort obligeante, lorsque je lui eus fait entendre que sa peine ne resterait pas sans salaire; car on rencontre à Paris de ces voisins d'escalier qui n'aiment en aucun cas se déranger pour rien. Je demandai ensuite h Miron pourquoi le logis était si sale ; il me répondit que la Sœur de Charité n'était pas encore venue, et que c'était elle ordinairement qui se chargeait de ces soins de ménage. « Et pourquoi ne le faites-vous pas vous-même ? — tt J'ai beaucoup d'occupations, » me dit-il ; « d'ailleurs ce « n'est pas la besogne d'un homme. — Moi aussi, » reprisje, « j'ai des occupations, et ce n'est pas ma besogne de « visiter les femmes en couches. Prenez le balai et net- « toyez votre chambre. » Il chercha, de très-mauvaise grâce, où était le balai. On l'avait brûlé pendant la nuit. Je lui donnai de quoi en acheter un autre. Il se hâta de sortir, a Ah ! monsieur, » s'écria la pauvre femme, « il a « de l'argent, le voilà parti pour toute la journée! » En effet il ne reparut point. Cependant il n'avait pas dépassé le plus proche cabaret. Je l'aperçus qui pérorait devant le comptoir, en belle humeur. J'entrai et lui demandai ce qu'il faisait là; il me répondit qu'il cherchait un balai d'occasion.

a Tel j'ai vu Miron le premier jour, et tel je l'ai vu sept ans. Malgré tous nos efforts nous n'avons pas pu le tirer de la misère, parce que nous n'avons pas pu le tirer du vice. Il ne nous donna qu'une seule fois une lueur d'espoir. A force de patience, Cyprien avait pris sur lui un certain ascendant. Il le conduisit au Père M***, qui s'est voué à l'apostolat de cette redoutable espèce de sauvages. Miron se confessa et parut honteux de son ignominie. On lui avait trouvé une place de portier et du travail ; il était ouvrier assez habile, il faisait de bonnes journées, n'allait plus au cabaret, ne battait plus sa femme; c'était une résurrection. Au bout de trois mois il mit en gage ses draps, ses bardes, des habits que nous lui avions donnés à réparer, et resta une semaine

absent. On le rapporta ivre, en guenilles, couvert de coups. Quand je l'interrogeai il me répondit qu'il montait une entreprise où il ferait fortune, et qu'il ne s'était pas voué à l'étude de son art pour rester portier. Il nous accusait intérieurement, Cyprien et moi, de chercher à le tenir dans notre dépendance. Il trouvait que nous ne remplissions pas nos devoirs envers lui. Nous aurions dû lui fournir les fonds nécessaires pour réaliser les belles conceptions qu'il avait en tête.

« Un abrutissement de lâcheté et d'orgueil le rendait insensible à tout. Quand nous lui avions fait gagner quelque argent, il jetait une pièce de vingt sous à sa femme et à ses enfants affamés, et il allait boire le reste. Il venait ensuite, puant le vin, nous exposer sa misère et nous sommer de l'assister. Une fois, ma sœur, indignée, lui enjoignit de sortir. Il s'en alla, grommelant

âSO LA VIE DE CfiATEAU. *

qu'on insultait Thomine- du peuple, mais que le peuple aurait son jour. C'était en 18S0. Vous pensez bien que Miron ne négligeait pas de lire les journaux et d'étudier ses droits. Il réclamait le droit au travail. Il avait été l'un des cinquante mille travailleurs des ateliers nationaux, où son éloquence naturelle s'était bien perfectionnée. Très-sincèrement il se considérait en lui-même, vis-à-vis de nous autres aristos^ sinon tout à fait comme un maître mal servi, du moins comme un créancier à qui ses débiteurs payaient trop négligemment l'intérêt de leur dette. En même temps il comprenait l'empire que la détresse de sa femme et de ses enfants lui donnait sur notre pitié, et il en usait sans scrupule. Je crois vraiment que plus d'une fois il les a battus exprès pour nous attacher davantage. Comme il voyait que nous ne pouvions pas nous résigner à les laisser mourir de faim, et comme il avait nécessairement sa large part de tout ce que nous leur donnions, il pouvait bien se passer le plaisir de nous insulter un peu. Je n'exagère pas. Il lui plut un jour de déclarer à sa femme que c'était là l'unique motif qui l'empêchait de se séparer d'elle: « Car, » ajouta-t-il, « te a voilà vieille, tu eslaide, sans éducation et sans manières : «je ne devrais pas te garder U Pour marquer sa supériorité, il lui enjoignit de ne plus oser le tutoyer, de ne plus l'appeler que monsieur Miron, et de ne jamais se permettre de lui parler sans être interrogée, ni de marcher à son côté dans la rue. Lorsqu'elle enfreignait cette consigne il la battait. Pour une cause ou pour l'autre, la pauvre créature était battue ordinairement plus d'une fois par jour. Nul moyen de la protéger. Si j'essayais de

raisonner avec Miron il me disait : < Monsieur, vous ne « connaissez pas celte femme-là, elle est incorrigible. Je « suis assez malheureux de lui être attaché par des liens « que la religion et Thumanité me défendent de rompre. . . « D'ailleurs les coups ne lui font pas Teffet que vous «croyez. Elle est habituée à cela comme les chiens à « sortir nu-tête. » Si je le menaçais il demandait pardon ; mais, le soir, la femme et les enfants étaient battus plus fort.

« Plus d'une fois nous songeâmes à les séparer. Nous aurions assuré l'existence de la femme et des enfants et lâché l'homme. Mais n'était-ce pas l'abandonner tout à fait au crime? Et, dans tous les cas, comment l'aurionsnous empêché de reprendre ses droits, dont il était fort instruit, lorsqu'il serait las de ne plus manger notre pain et de ne plus torturer la pauvre victime qui lui devait, ainsi qu'il avait soin de le dire, obéissance et respect ? La femme elle-même, par un sentiment louable, n'aurait pas consenti à le quitter. Cette malheureuse, quoique fort bornée, excitait, je puis le dire, notre vénération autant que notre pitié. Faible, épuisée, continuelletnent en proie à la fièvre ou à la faim, sans cesse humiliée et battue, elle nous offrait le spectacle d'une résignation morne, mais invincible. Sans courage comme sans force devant son mari, se laissant dominer par lui jusqu'à se rendre coupable d'une sorte d'ingratitude envers ses bienfaiteurs, les accusant avec lui de ne pas faire assez, lorsqu'elle ne vivait que de leurs dons, elle avait cependant de la piété et du cœur. Elle passait la nuit aux petits travaux qu'elle pouvait faire, sachant que le bandit

qui ronflait à côté d'elle lui en arracherait le prix pour le porter au cabaret. Elle ne murmurait ni contre Dieu, qu'elle priait au contraire fidèlement, ni môme contre cette brute à qui Dieu avait permis qu'elle fût livrée.

< Celte vertu, dont nous étions touchés, semblait obtenir sous nos yeux un succès et une récompense que nous admirions. Malgré l'exemple effrayant de leur père, les trois enfants de Miron s'élevaient dans les sentiments pieux dont leur mère était si fortement animée. Hélas ! je suis au point le plus triste de mon histoire.

« L'aîné, Timoléon (tous avaient des noms recherchés)^ annonçait d'heureuses dispositions. Il s'était distingué au catéchisme et venait de faire sa premièrç communion de la façon la plus consolante. Sa mère se louait de sa -tendresse; son père avait une sorte de complaisance pour lui : cet enfant parvenait quelquefois à lui faire entendre raison. Nous crûmes pouvoir tirer parti d'un si heureux naturel, et comme, d'ailleurs, Timoléon était faible et chétif, nous résolûmes de le placer dans un petit séminaire. Sa mère espérait qu'il aurait la vocation. -Déjà elle le voyait prêtre, et elle se voyait sa servante.

« Nous faisions aussi nos châteaux, qui différaient peu de ceux de la bonne femme. C'est une si grande chose de donner un prêtre à l'Église de Dieu I Nulle œuvre n'est au-dessus de celle-là, ni ne l'égale. Timoléon, prêtre, assisterait sa mère, retirerait son père de l'abjection, empêcherait ses frères d'y tomber. Ainsi nous viendrions à bout de cette entreprise ardue, et en même temps nous ferions h Dieu et aux hommes le don le plus précieux ;

car, enfin, Timoléon pouvait devenir un bon prêtre, un prêtre remarquable, un savant, un orateur, un saint... Où nous arvêlioîis-nous? Plus ambitieux que la mère elle-même, notre protégé, notre enfant, nous apparaissait la mitre en tête et la crosse h la main, répandant sa bénédiction sur nos fronts courbés devant lui. Dans tous les cas, nous étions bien résolus à ne pas l'abandonner, quelque chemin qu'il prît, et à le pousser jusqu'au bout, pourvu seulement qu'il fût laborieux et bon chrétien.

a Miron se fit prier. Il pleura et déploya le faste de son amour. Nous lui arrachions le cœur, disait-il, en le séparant de ce fils pour lequel il avait tant travaillé ! Ce qui l'affligeait, ce n'était pas que Timoléon pût devenir prêtre : il n'avait rien à dire contre cet état, qu'il trouvait honorable et pas fatigant; mais la pensée de ne plus voir auprès de lui son fils l'accablait. Depuis qu'il était question de cela, il ne dormait plus, et telle était la cause de ses larmes. Il nous priait aussi de considérer que l'état ecclésiastique, quoique bon, prive cependant l'homme des joies de la famille et lui ôte à beaucoup d'égards sa liberté. Une fois, après une longue séance au cabaret, il vint me demander si cela ne nous serait pas égal de faire élever son fils -pour être prêtre protestant^ ayant entendu dire que c'était la même chose, sauf que dans cette religion-là les prêtres peuvent se marier, ce qui lui paraissait plus moral et plus conforme au vœu de la nature, l'homme, ajoutait-il, étant fait pour l'amour et pour la liberté.

a II fallut subir bien d'autres discours de cet animal, sans savoir au juste s'il avait puisé un surcroît d'abrutis-*

sèment dans quelque lecture de son journal favori, ou si tout simplement il se moquait de nous. La plupart du temps c'était Tun et Tautre. Au fond, il calculait que, Timoléon parti, il aurait un enfant de moins à la maison, une plaie de moins à montrer pour apitoyer les bienfaiteurs, une part de moins à dévorer. L'affection dramatique de ces* sortes de pauvres pour leurs enfants provient rarement d'une autre source.

« Enfin nous vînmes à bout des obstacles que nous opposaient les sentiments paternels du fameux Miron, et Timoléon partit pour le petit séminaire de***, à cinquante lieues de Paris, à l'abri des visites de son tendre père. Le bon évêque de..., malgré sa pauvreté tout apostolique, avait voulu nous faire une remise sur le prix de la pension et se charger lui-même du trousseau de l'enfant. Notre protégé fut reçu comme la charité reçoit les pauvres, c'est-à-dire avec plus d'amour que s'il avait payé sa pension et avec un désir plus ardent de le conduire à bien.

« Il contenta d'abord- ses maîtres. Cependant, dès la fin de la première année, on trouva qu'il se relâchait d'une façon assez inquiétante. Il était paresseux, menteur, insubordonné, gouailleur. Ce n'étaient encore que les défauts d'un enfant ; néanmoins nous y reconnaissions bien des traits de son père, et nous commencions à trembler. Le supérieur, consulté par nous, pensa que nous ne deviens pas laisser Timoléon au séminaire pendant les vacances, et qu'il fallait lui faire passer ce temps de repos dans la maison paternelle, afin que le contraste entre les deux régimes provoquât ses réflexions. Il nous revint donc,

frais et fortifié, et nous le rendîmes pour deux mois aux soins et aux exemples de Miron, non sans avoir recommandé à sa mère de ne pas le perdre de vue.

c Miron ne se souvintplus do cette tendresse qu'il nous avait tant étalée. Il laissa jeûner son fils et n*en perdit pas un verre de vin ; en outre, il le battit comme par le passé, et même un peu plus. Le misérable faisait tous les jours un progrès dans Tabrutissement et dans le vice. Il passait à Teau-de-vie! La femme vint un matin, en grand émoi, nous raconter que Miron, après une absence de vingt-quatre heures, était rentré à la pointe du jour, dans un état à faire frémir. Il s'était endormi sur le boulevard et on l'avait volé. «Gomment ! » m'écriai-je, « et qu'est-ce « qu'on a pu lui voler? — Monsieur, on lui a volé... votre «pantalon...; et il avait bu le sien!... »

a Nous pensâmes que des leçons plus mulipliées n'étaient pas nécessaires pour slimulerTimoléon danslechemin de la vertu. Le pauvre enfant nous faisait d'ailleurs pitié. Depuis un mois il avait effroyablement pâli et perdu toute sa bonne mine. Nous le renvoyâmes bien vite au séminaire. Ily entrapire qu'il n'en était parti. Lecroiriezvous? cet infâme spectacle de fainéantise et de crapule l'avait plutôt séduit qu'épouvanté ! Il lui semblait meilleur de ne point manger que de travailler. Ses professeurs s'effrayaient tout debon des germes qu'ils voyaient poindre en lui. Cependant la charité de ces bons prêtres ne se découragea point et soutint la nôtre. Ils nous dirent qu'ils avaient souvent rencontré ces difficultés avec les enfants d'une certaine classe de pauvres, particulièrement ceux de Paris, mais qu'ils en étaient quelquefois venus à

bout, quoique ces malheureux semblassent atteints d'une sorte de malédiction, tant Tinstinct du mal les tenait profondément. On voyait leur intelligence précoce baisser tout à coup, s'étioler, disparaître, leurs bonnes qualités se changer en vices, leur antipathie pour toute espèce de règle et de travail devenir une antipathie pour toute espèce de bien.

« Hélas! ce fut l'histoire de notre Timoléon. A la fin de la troisième année il fallut le retirer du séminaire. Il en était pour Tinstruction au point de ses débuts ; pour le caractère, c'était son père en miniature ; pour le cœur, il n'aimait ni sa mère, ni ses frères, ni ses bienfaiteurs, ni Dieu. Voilà où nous le trouvâmes à l'âge de seize ans, après trois années passées dans l'une des meilleures maisons d'éducation qu'il y ait en France. J'essayai de causer avec lui. Je ne pus en obtenir que des pleurnicheries hypocrites.

« Nous décidâmes pourtant de ne pas l'abandonner et de lui faire apprendre un métier, puisque aussi bien nous étions cause qu'il se trouvait à seize ans hors d'état de gagner sa vie.

« Ce fut un grand scandale chez les Miron lorsqu'on leur signifia que Timoléon ne retournerait pas au petit séminaire et que nous lui proposions d'entrer en apprentissage. Miron nous déclara qu'il avait entendu que son fils devînt professeur, ou tout au moins employé. Timoléon ne se sentait de vocation pour aucune autre profession, et trouvait mauvais qu'on pensât à lai mettre un outil dans les mains ; il n'aurait jamais cru, dit-il, que nous en viendrions là. Sa mère elle-même ne déguisait pas son

mécontentement. Elle nous pria de remarquer que les frais d'apprentissage nous coûteraient moins cher que les frais de pension, et qu'ainsi nous allions faire une économie qui n'était pas suivant les règles de la charité. La chère femme, malgré sa vertu, avait souvent de ces absences un peu dures. Elle estimait qu'on (levait lui payer, à elle, pour l'entretien de Timoléon, au moins ce que l'on donnait au séminaire ; elle se croyait obligée de nous avertir que son mari était choqué de voir que nous aimions mieux enrichir des prêtres, qui n'avaient besoin de rien, que soutenir desmalheureux qui manquaient de tout. Il y avait de quoi la mettre cent fois à la porte ; mais c'eût été la punir trop sévèrement de sa sottise et la contraindre sans utilité à demander pardon. On se contenta de lui répondre que l'on tenait en effet beaucoup plus à faire un prêtre qu'un ouvrier, et probablement un ivrogne. C'était à prendre ou à laisser : les Miron se résignèrent; mais nous vîmes bien que Timoléon et sa mère nous retiraient leur estime. Celle de Miron père, nous l'avions perdue depuis longtemps.

a Sauf quand la faim le pressait, Timoléon ne témoignait du reste aucun chagrin de n'être plus au séminaire; il n'en regrettait que les repas.

« Lorsqu'il eut choisi son métier, nous lui trouvâmes, par les soins de l'Œuvre du Patronage, un excellent maître, honnête, bienveillant, religieux, qualités peu communes à Paris, où la situation des apprentis est en gêné* rai des plus dures et, sous le rapport religieux, des plus périlleuses. Là-dessus nous avions toute garantie : l'atelier était fermé le dimanche; on n'y voyait point de mau-

vais exemples, on n'y entendait point de mauvais propos. De plus, à notre prière, Timoléon avait été admis par rOEuvredu Patronage. L'un des bienfaits de celte Œuvre est de. donner aux jeunes gens, ouvriers et apprentis, la récréation du dimanche. Ils y ont ia messe, des jeux, de l'instruction, des amis honnêtes^ et enfin leur repas.

a A la fin de la semaine l'apprenti Timoléon avait assez du métier, le maître avait assez de Timoléon l'apprenti. Ce brave homme nous dit qu'il doutait qu'on pût jamais faire un ouvrier ni rien de bon de ce petit drôle, paresseux et tourné à mal ; qu'il avait un poil dans la main; qu'il semblait que l'outil lui brûlât les doigts et que la société des gens de bien lui déplût; que déjà il s'était fait de mauvaises relations hors de l'atelier; qu'après avoir boudé au travail toute la semaine il avait offert de travailler le dimanche... Bref, une débâcle! Le sang de Miron triomphait complètement ; il n'y avait pas même combat.

(( Timoléon ne s'était pas montré au Patronage, ayant appris de son père qu'on y faisait des momeries, et ne voulant pas « avoir l'air d'un badaud. » En nous avouant que cette raison principale l'avait empêché d'jaller à la réunion, il voulut bien ajouter qu'il ne savait pas qu'on y mangeât.

« Sa répugnance pour le travail s'exprimait avec une certaine énergie. Il nous déclara que le métier était trop dur, les journées d'atelier trop longues, et qu'il ne voulait pas se crever. Miron père, définitivement arrivé à l'eaude-vie, approuvait fort ce principe, « Si mon fils se tue « de travail pour vous plaire, » nous dit-il, « quel sera le

« soutien et la consolation de mes vieux jours? D'ailleurs a il est né gouapeur. C'est dans le sang, et ça ne se perd « pas. Il y en a qui viennent au monde pour flâner. Est-ce <( leur faute s'ils n'onl point de rentes, comme certains « qui se donnent des genres de leur faire la leçon? »

« Nous étions véritablement consternés. Malgré nos efforts, le vice venait nous prendre celle proie dans les mains -et la jetait à la misère. Nous voulûmes lutter encore. Timoléon choisit un autre étal, nous lui trouvâmes un autre maître. Il se fil chasser après quinze jours; on dut le chasser également du Patronage. Nous le ramassâmes une troisième, une quatrième fois; même résultat. Il finit par nous enjoindre formellement de le laisser tranquille, et force fut de l'abandonner au gouffre. Il ne tarda pas d'y descendre aussi avant que son père, attirant ses frères, très-disposés à s'y plonger comme lui.

« Vous desirez savoir ce qu'il est devenu? Je l'ignore. Après avoir quelque temps traîné d'atelier en atelier, il finit par gueuser tout simplement sur le pavé de Paris, vivant, Dieu sait comment, Dieu sait de quoi! Sa mère était souvent plusieurs jours sans le voir. Une fois, elle nous dit en pleurant qu'il avait disparu, et nous n'osâmes pas trop l'interroger. Les deux autres enfants sont enfermés dans une maison de correction ; ils donnent peu de consolation à Taumônier qui s'occupe d'eux.

« Mironpère, le fameux Miron, a fini logiquement. Après avoir vécu aux dépens de quelques particuliers, il est mort aux frais du public. Le police le ramassa un malin dans le ruisseau, ivre, hébété, en proie à d'effrayantes convulsions. On le porta à l'hôpital. Je l'y ai vu. C'était

Tabrutissement achevé. Il ne me reconnut pas. Cependant la Sœur de Charité m'a dit qu'avant d*expirer il avait paru recouvrer une lueur de raison et qu'elle avait pu le faire administrer. Par parenthèse, cette Sœur, qui a reçu le dernier soupir de Miron, était cette jeune et brillante Berthe de M..., que vous avez connue dans le monde, mesdames, et qui, après avoir quitté une si grande fortune pour servir les pauvres, vient de mourir, ayant conquis sa couronne en peu de temps. Moi aussi je l'avais vue une fois, au bal, dans la splendeur de ses richesses, moins splendides que sa beauté. Quand je la revis à l'hôpital, d'une main elle soutenait la tôte de Miron sur son épaule, de l'autre elle lui présentait un breuvage; et ce dernier spectacle effaça la splendeur du premier! Elle servait Miron, elle l'appelait son ami et son frère, elle essuyait la sueur de ce visage immonde, elle lui ferma les yeux!.. . Mais, quand la sœur Berlhe se fut éloignée, la société reprit Miron et se paya de ses frais d'assistance. Elle s'empara de son misérable cadavre, elle rétendit sur une table de dissection, et la science y étudia les perturbations produites par l'ivrognerie. Vaine étude! ce ne sont pars ces perturbations-là qu'il importe d'étudier.

« La femme Miron a été recueillie par les Petites Sœurs des Pauvres. La malheureuse n'a jamais connu de jours si doux. Elle prie Dieu d'accorder une mort chrétienne à ses enfants.

(( Voilà, mes chers amis, l'histoire et le tableau abrégés d'une famille de pauvres comme il y en a quelques centaines de milliers dans nos grandes villes à l'heure qu'il

est. Les Miron ne sont pas les seuls de cette espèce que j'aie connus. J'en sais qui ont répondu plus mal encore à des efforts plus grands. J'ai vu des familles dont tous les membres, père, mère, enfants des deux sexes, ont pris, quoi qu'on ait pu faire, le chemin delà prostitution, de la prison, du bagne, des maisons de fous. Races maudites, viciées jusqu'au fond le^plus intime, sans cœur, n'ayant d'intelligence que pour le mal, d'une paresse cynique et qui se refuse à tout mouvement généreux, ennemies de tout ce qui est régulier, de tout ce qui est honnête, n>ais qui semblent par-dessus tout haïr quiconque leur veut du bien. Le fameux Miron disait un jour à sa femme : « Je a hais ce qui m'ennuie, et, toi et tes dévots (il parlait de nous autres), vous... m'ennuyez. » Ce mot, que je traduis, résume toute l'étude que j'ai pu faire de la pauvreté scélérate.

« Et je dis que quand cette sorte de pauvreté se multiplie au sein d'une civilisation, la civilisation court des risques auxquels l'étude anatomique des <r perturbations « produites par l'ivresse » ne remédiera pas. m

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