‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 56 sur 98 · DE LA BUREAUCRATIE · texte numérisé non relu

DE LA BUREAUCRATIE

lES plaintes n'étaient pas nouvelles pour moi. L'état militaire, dont je ne méconnais point les grandeurs, est devenu une servitude qui épouvante les familles et qui décourage la constance des jeunes gens. La religion et le génie de la France y feront des citoyens ; mais la bureaucratie n'y veut que des mercenaires, et c'est à quoi elle sait trop s'employer.

Le trait général de notre époque est un génie de rabaissement et de ravalement. En criant que tout appartient au mérite, on s'arrange du mi6ux que l'on peut pour n'avoir pas de gens de mérite et tout donner à la ruse et à la patience. Partout le prix suprême appartient au dernier vivant : il le reçoit à condition de ne rien léguer. La nation se recommence sans cesse. Pour avoir une autorité, pour exercer une influence, il faut d'abord

la permission du calendrier. Le premier titre que rhomme de génie doit fournir, c'est un acte de naissance. S'il meurt avant Tépoque où il pourrait être légalement quelque chose, tant pis pour lui ; il y a de vieux employés qui le précèdent sur le tableau d'avancement. Qu'il sache attendre, qu'il sache s'y prendre, qu'il passe par la filière, il arrivera. Mais est-il arrivé, défense à lui de rien faire de durable ni de nouveau. Il ne choisira pas ses instruments, il les prendra sur le tableau d'avancement, où il a été pris lui-môme. Il n'innovera pas, il recommencera. Eût-il rendu les plus grands services, il se retirera quand il aura un certain âge, pour faire place à la médiocrité qui attend son tour. Comilie il y a un âge pour être, il y en a un où l'on doit n'être plus. Cela commence et cela finit à heure fixe. Napoléon à gagné une bataille à trente ans, Radetsky en a gagné une à quatre-vingts ans ; ils n'en avaient lé droit ni l'un ni l'autre.

Quand cet homme de génie, qu'on a reçu si tard, qu'on a chassé sitôt, meurt enfin, il s'en va tout entier. II a pu honorer, illustrer, agrandir son pays ; il n'a pas pu créer unefamillle. Son fils ne sera qu'un surnuméraire, ainsi le veut l'égalîté. Au nom de l'égalité, il est interdit d'accumuler sur un nom de famille un capital d'illustration dans les services publics. On peut transmettre ses écus, point sa gloire. A l'État seul appartient de faire des hommes ; il les fait administrativement, et ne prend que dans la masse la matière première.

Telles sont les œuvres de la bureaucratie. La bureaucratie est la forme gouvernementale de l'esprit bourgeois,

268 EN l'honneur du progrés.

essentiellement routinier et jaloux. Le bourgeois n'a point d'ancêtres, il ne veut point qu'on en puisse avoir. Il est (( fils de ses œuvres, »> il s'en vante : tout commence à lui ; il exige que rien n'ait commencé d'aucune sorte. Il est égoïste, il ne vit que pour lui : il n'entend point que d'autres se proposent de^vivre pour leur postérité. Des ancêtres, ça n'existe plus ; une postérité, ça n'existe pas : qu'est-ce que tout ça? Il est vain, formaliste, bavard ; toutes ses sympathies sont pour les avocats. Il a fait l'avocat propre à tout, par privilège. Le palais a des percées sur la justice, sur l'administration, sur les finances, sur la diplomatie, sur la police, même sur la marine ; il n'y a que l'armée qa'on ne lui ait pas donnée Il régir directement : il se contente de la commander du haut de la tribune, comme le trône, au surplus, et comme tout le reste ! L'avocat est l'enfant chéri de l'esprit bourgeois, c'est l'esprit bourgeois lui-même. Souverain, cet esprit bourgeois a organisé un despotisme qui lui ressemble ; il aspire à renfermer l'humanité dans ses cartons, à la tenir tout entière couchée sur ses registres. Si les soubresauts de la nature, qu'on afiole ainsi et qui deviendra sauvage, ne brisaient pas quelquefois ce réseau dont l'esprit bourgeois multiplie les mailles avec une persévérance sournoise, on ne pourrait plus rien être, rien faire, rien croire sans la permission de l'État. Lorsqu'on aurait un mal de tête, il faudrait aller le déclarer, sous peine d'amende, à un bureau qui ferait vingt papiers pour donner à un médecin commission * de vous guérir; sans compter que le bureau exigerait bientôt , pour ses] statistiques, des certificats comme

EN l'honneur du PROGRÈS. 269

quoi on a ce mal de lête et une enquête sur les causes d'icelui. ' .

Le chef de bureau, voilà le tyran moderne ; et aucune époque n'en a subi de plus humiliant, ni peut-être de plus corrupteur! Il répand je ne sais quel souffle malsain, il a je ne sais quels attouchemenis qui fanent tout, flétrissent tout, énervent tout, produisent partout Tavortement et la torpeur. Tu le renverseras, ami socialisme, toi qu'il a créé dans ses mornes débauches ! tu seras l'excès de charge par où crèvera cette centralisation qui t'a nourri dans ses flancs; tu bouleverseras ses cartons, , tu mettras en cataplasme ses écritures. .. — et, si tu pouvais ne pas commettre d'autre crime, l'humanité t'absoudrait joyeusement.

Par bonheur, le chef de bureau, qui aime tant à niveler, qui chérit tant le pays plat, n'a pas encore réussi à passer son grattoir sur les montagnes et ne les a pas même encore toutes tondues. Nous descendons à grancle volée vers Saverne *, ayant sous les yeux le spectacle le plus divers et le plus majestueux : des arbres, de la verdure, des collines, un soleil couchant dans un ciel d'été.

Maître du ciel, qui nous avez donné ces merveilles, vous seul pouvez nous garder quelque chose de plus beau !

^ A présent po ^ le chemin de fer, et Ton passe soits la montagne,

Page 1