A STRASBOURG
iETTE bière de Strasbourg, si glorieuse à Paris, parait n'être qu'un goût de petites gens à Strasbourg. M. le sommelier du Muguet nous en refusa au dîner, d'un air de grand dédain. Cyprien insista : <t Faites attention, monsieur le sommelier, que nous ne voulons humilier personne. Nous demandons de la bière de Strasbourg ; c'est l'honneur du pays. » Le sommelier, de plus en plus digne, répéta que nous étions dans un grand hdtel, où cqtle poisson rCendre bas. Il fallut se rendre et boire du vin. a Peut-être que c'est du vin du Rhin? dis-je à Cyprien. — Précisément, reprit-il. Le vieux Rhin a coulé dans le tonneau de notre hôte ; buvons le Rhin allemand ! »
Nous parcourons la ville. L'air fier-à-bras de la statue du général Kléber nous plaît peu. Ce digne Kléber, qui n'était pas un mauvais général, serait malheureux, pour peu qu'il eût de bon sens, s'il pouvait voir comment les peintres, les lithographes et les statuaires l'ont accommodé. Ils font du pittoresque avec sa figure. C'est le capitaine Fracasse et le commandant Matamore, toujours prêt à fendre la lune en petits morceaux. On ne le voit
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jamais que de trois quarts, il n'a jamais un nœud de cravate qui ne défie les cieux, jamais un talon de botte qui ne fasse plier la terre. Si c'est son vrai portrait qu'on nous donne, combien ce héros devait être désagréable dans la société !
Mais voici qui ne fait plu^ rire. L'une des inscriptions du piédestal nous apprend que Kléber est enterré là. Le pauvre homme ! ses admirateurs l'ont fourré en terre sous son monument, en pleine place publique ; que disje? sur un marché ! On y vend des légumes, et je crois aussi du bétail. Une douzaine de revendeuses en guenilles stationnent autour de la statue. L'ombre du héros a pour champs Élysées un champ de foire.
Voilà de ces brutalités qui peignent au vif une époque; elles font voir à quel point le Christianisme peut quitter les hommes, et de quel pas accéléré les hommes aussitôt ret(^urnent à la stupidité païenne.
Sur une autre place s'élève la statue de Gutenberg, inventeur de l'imprimerie ; à ce litre, l'un des « bienfaiteurs de l'humanité. » Le sculpteur David (d'Angers), grand penseur suivant ses anris, à mon gré faible artiste, a prétendu donner ici une œuvre humanitaire. Va pour humanitaire ; mais ce n'est pas beau ! L'honnête Winckelmann, Allemand très-sérieux, raconte que, quand il visitait l'Apollon du Belvédère, il prenait insensiblement a une pose noble. » C'est un effet qui ne se produira jamais sur les visiteurs, même humanitaires, des œuvres de David (d'Angers). Ce Gutenberg est un grand vilain bonhomme enfourré d'une houppelande, une paperasse à la main, la tête chargée d'un bonnet de chambre
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hideux. On croirait voir le malade imaginaire, contestant quelque article des parties de M. Fleurant. Comme il se tient tors! NVt-il pas la colique? Ce petit meuble à hauteur du genou, n^est-ce pas une chaise percée?
Silence et respect ! Tout ceci est allégorique, emblématique, humanitaire. Ce petit meuble est la première presse ; ce papier est la première épreuve d'impression sur caractères mobiles : ou y lit une parole qui révèle la profonde conception du statuaire : Et la lumière fut! Comprenez bien : cela signifie que maître Gutenberg, qui figure le genre humain, s'est rendu, par sa découverte, au moins îégal de Dieu.
Et la lumière fut! On l'avait dit, il y a longtemps, pour expliquer la création de la lumière. Mais quoi? quelle lumière? La lumière physique? celle que donnent les astres du jour et de la nuit? Voilà grand'chose! Avec cette lumière-là, monsieur, on n'y voyait pas.