GUTENBERG A-T-IL INVENTÉ L*IUPRIMER1E
« Y oiLA , dit Sylvain, ce que je me demande, quand j'interroge ma conscience après avoir reçu dans le monde les éloges qui me sont décernés comme compatriote de l'imprimerie : Gutenberg l'a-t-il inventée, cette fameuse machine? Hélas ! je suis tropcertain qu'il ne l'a pas inventée à lui seul, et nos Strasbourgeois, pour être justes, auraient dû planter tout au moins un individu encore sur le piédestal de Gutenberg... J'ose à peine avouer ce que je pense.
« — Contez-nous cela, ditCyprien. Puisque vous avez renoncé à la vie politi(}ue, vous pouvez bien confesser la vérité.
« — Eh bien ! reprit Sylvain, parlons bas. Voici donc une statue que Strasbourg a élevée à Gutenberg pour trois raisons : la première, comme inventeur de Timprimerie; la seconde, comme l'ayant inventée à Strasbourg ; la troisième, comme étant enfant de Strasbourg. Or, premièrement, Gutenberg n'est ni le seul ni même le principal inventeur de l'imprimerie : secondement, l'impri-
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merie, qui n'a pas été inventée par Gutenberg, n'a pas été non plus inventée à Strasbourg ; troisièmement, rien ne prouve que Gutenberg soit né à Strasbourg.
a Faisons la lumière.
« Gutenberg, esprit ingénieux, mais surtout opiniâtre, s'était mis en tête de tourner à son profit l'industrie des calligraphes. Rendre service à ses semblables était le moindre de ses soucis. Dédaignant complètement le point de vue humanitaire, il poursuivait en toute ingénuité une belle spéculation, qui était de produire à bon marché des livres qu'il vendrait à très-haut prix. Un larcin, du genre de ceux que l'on punit aujourd'hui sous le nom de contrefaçon, fut son point de départ. Depuis longtemps l'impression sur planches gravées était connue ; un nommé Coster, qui travaillait à Harlem, en Hollande, se servait même de caractères mobiles pour imprimer un texte explicatif au bas de ses images ; Il imprimait aussi quelques petits livres. Voilà la découverte de l'imprimerie.
« Gutenberg devina ou surprit le secret de l'artisan hollandais, et bâtit là-dessus le projet d'une grande affaire et d'une grande fortune-
cr II eut l'idée de faire une Bible. II trouva des associés, des bailleurs de fonds, et travailla longtemps. Le seul résultat décisif qu'il obtint fut la perte des fonds, le découragement des associés, beaucoup de procès, l'abandon de l'entreprise. Il n'avait pu sortir des caractères en bois. Ce procédé suffisait bien aux légendes et aux petits livres de Coster ; mais, pour un ouvrage aussi considérable que la Bible, les caractères en bois exi-
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geaient des expériences, des lenteurs, des frais hors de toute proportion avec les bénéfices que Ton espérait.
<( Ces premiers essais, ces successifs avortements, eurent lieu à Strasbourg, où Von croit que Gutenberg est né, par la raison que rien ne prouve authentiquement qu'il soit né à Mayence, dont il était citoyen.
« Mais, s'il avait peu d'invention, Gutenberg était largement doué de persévérance. Il ne se découragea point. De Strasbourg, où tout était fini, il transporta ses projets et ses types en bois à Mayence. Il y trouva un nouveau bailleur de fonds. Le bon bourgeois Fust s'enthousiasma, comme il arrive parfois aux capitalistes : il vit non pas la lumière, mais la Californie. Fust prêta huit cents florins à Gutenberg, aux conditions les plus bénignes : 1° que les huit cents florins suffiraient ; 2® que le prêt serait garanti par le matériel de Timprimerie; 3° jin léger intérêt de six pour cent en attendant lès bénéfices. Gutenberg promit tout, signa tout, et se remit à l'œuvre. Il fit fabriquer de nouveaux types en bois, produisit douze feuilles d'impression, dépensa quatre mille florins et s'arrêta, n'en pouvant plus lui-même. Depuis longtemps l'excellent Fust était en plein dégoût.
(( Cela durait depuis quinze ans. À bout de tentatives, Gutenberg comprit enfin qu'il n'arriverait jamais avec le moyen si lent et si coûteux dé graver isolément chaque type. Il entrevit^ dit-on, la fonte des caractères. Mais, ce qu il avait entrevu, un autre le véalisa.
«Dans les ateliers de Gutenberg travaillait un garçon actif et ingénieux , nommé Schœffer. Il était calligraphe habile, cUricus^ et traçait sur le bois les lettres qui
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devaient ensuite être gravées. On le mit ou il se mit au courant des secrets, et bientôt il fut associé à l'entreprise. Si la fonte des caractères était déjà essayée, SchœfFer faciliorem modum fundendi characteres excogitavit, (( Il inventa le mode de fonte qui est resté depuis « lors en pratique, et qui comprend la gravure des poin- « çons, la frappe des matrices, la fonte des caractères. » Fust, qui pleurait ses florins, renaquit à l'espérance. Il apprécia d'un coup d'œil le génie prompt et heureux du nouvel associé , et, si l'on veut une preuve de la supériorité de Schœffer, la voici : le financier lui donna sa fille.
« Gela fait, le beau-père et le gendre ne songèrent plus qu'à se débarrasser de Gutenberg. C'était une vieille expérience devenue inutile, un esprit inquiet, probablement jaloux, un employé dont les appointements grevaient la caisse, enfin un copartageant aux bénéfices maintenant assurés. On le mit dehors. Il s'ensuivit un procès que Gutenberg perdit. Fust et Schœffer restèrent ensemble. Gutenberg s'associa un nouveau bailleur de fonds, monta de son côté un établissement, et, après avoir plaidé, les inventeurs travaillèrent à se faire concurrence. Vous voyez qu'avant d'être réunis dans le fleuron des éditions stéréotypes, ces bienfaiteursde l'humanité ne laissèrent pas de se gourmer convenablement.
a Les deux ateliers préparaient une Bible. Jusque-là, dans tous les petits travaux qu'ils avaient faits avant de se séparer, les impressions dirigées spécialement par Schœfi'er ofi'raient une incontestable supériorité.La Bible de Schœfier parut la première ; elle fut estimée la plus
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belle. Celle de Gutenberg ne la suivit qu'après deux ans ; Schœffer avait déjà publié son Psautier.
« Ainsi, i^ Gutenberg n'est pas l'inventeur de Timprimerie ; il n'en eut pas la première idée, il n'y mit pas la dernière main ; il travailla seulement à nettoyer le terrain entre Goster et Schœffer; 2* il est douteux que Gutenberg soit né à Strasbourg ; 2*» Strasbourg, qui n'est pas sûr d'avoir donné naissance à Gutenberg, qui n'est pas Tinventeur de l'imprimerie, n'a pas vu naître le premier grand ouvrage imprimé. Mais qu'importe? La lumière fut !
M Léon de Laborde établit tout cela savamment et spirituellement, i^