DES EFFETS DE L^IMPRIMERI E
ouR mon compté, reprit Gyprien, autant Sylvain a d'incertitude sur l'origine de celte lumière, autant j'en ai sur la lumière elle-même. Plus j'y pense, plus je suis disposé à croire que Timprimerie a été funeste, nonseulement à la moralité, mais à l'intelligence humaine. Elle a été le véhicule du doute ; c'est elle qui a créé l'espèce horrible des demi-savants.
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tf Elle a doté Terreur d'un apostolat facile ; elle n'a rien ajouté à l'apostolat de la vérité, elle l'a plutôt affaibli. Devant les multitudes l'apôtre de la vérité est irréfutable ; devant ces mêmes multitudes l'apôtre de l'erreur ne peut pas même être combattu. Il suffit de quelques livres pour corrompre le peuple, mais d'autres livres ne le convertiront jamais. Notre-Seigneur n'a point choisi des écrivains pour répandre sa doctrine ; il a voulu des cœurs simples, droits et croyants. Ils ont été éloquents parleur foi, par leurs pieds nus, par leurs habits déchirés, par leur invincible courage. Qui pouvait leur résister en face ? Et encore aujourd'hui, qui résiste à ceux qui savent les imiter? Le mensonge a ses missionnaires, sans doute; mais il n'en a point de pareils, qui fassent de telsj sacrifices ni de tels miracles. L'imprimerie y supplée. Un infernal coquin, un Ulric de Hutten, pour n'en pas nommer d'autres, fait un livre contre Dieu, contre la vérité de Dieu, contre les hommes de Dieu. Il le compose à loisir, avec art, avec talent. Ses paroles], son^silence, ses preuves ont su mentir. Il jette cela dans la rue ; l'imprimerie s'en empare, le monde en est plein ; voilà ce coquin qui prêche à toute la terre sans sortir de chez soi. Quel moyen de le combattre? Nous le réfutons dans un livre. Qu'importe notre^livre à ceux qui n'ont lu que le sien? Et qui leur prouve que notre livre a raison et que le sien a tort ? Il a mille complices qui le louent et qui nous calomnient. On ne connaît pas sesjpratiques, ou ne voit pas sa basse mine ; on ne sait pas que, mis face à face avec les défenseurs de la 'vérité, il serait ignominieusement convaincu d'ignorance ou de scélé-
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ratesse. Rien n'empêche que les peuples, déjà séduits par
sa doctrine accommodée pour tous les mauvais appétits, ne le croient encore le plus savant et le plus vertueux des hommes. Et c'est nous qui nous élevons contre ce parangon d'honneur et d'humanité, c'est nous qui sommes de vils adversaires, c'est nous qui sommes des coquins !
a — Ce que vous dites, Cyprien, je l'ai maintes fois vérifié à mes dépens. Je n'en veux citer qu'un trait. J'eus un jour la présomptueuse pensée de réfuter un pamphlétaire socialiste qui m'était personnellement connu. Je le regardais comme le dernier des barbouillons, et ce n'était pas mon opinion seulement, mais celle de tous ses amis et de tous les miens qui ont un peu de bon sens ou seulement de littérature. Il devint représentant du peuple. Nous poussâmes un éclat de rire ; mais lui, fort de son génie , à peine entré dans la salle aux harai>* gués, se mit à pousser des discours. Mon Dieu, il ne prit que la facile peine de se rendre un peu pluà stupide, et il eut un succès de premier ordre. Un de ses discours surpassa tous les autres par la brutalité du fond, de la forme et de la fortune. C'était le comble du ridicule uni au comble de l'insolence. On admirait qu'il eût l'audace de le débiter ; personne n'y daigna répondre. Le lendemain la propagande socialiste le jetait dans la rue par centaines de milliers, avec le portrait de l'orateur, en belle barbe. Tout tenait sur une page et se vendait au prix de cinq pour un sou, et cette sottise faisait grand mal. L'on me pressa d'y opposer quelque chose. Je crus que ce serait un jeu; mais je n'eus pa^ plutôt commencé que j'appris à devenir modeste.
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<( Mon homme s'adressait aux paysans ; il leur disait : a Prenez, jouissez ; les riches et les nobles chargent la « terre d'un poids inutile; abaissez-les devant vous. » Je sentis que je n'avais rien à répondre, qu'on ne me lirait pas; que, quand même on me lirait, je serais battu. Quelle entreprise ! J'avais à recommander la patience, le travail, la bonne conduite, la religion, le respect des droits et eu bien d'autrui. J'étais battu ! Pour réfuter une ligne, il me fallait une page ; il me fallait de la statistique, de l'histoire, des raisonnements, des appels à la justice, à la probité, à la fraternité. J'étais battu, battu à plate couture ! Je le dis en livrant mon travail. Ceux à qui je le donnai le trouvèrent bon, et pensèrent comme moi que nous étions battus.
QO^TINUATION.
« tiE que la science humaine a gagné depuis l'invention de l'imprimerie, ce n'est pas à l'imprimerie qu'il est dû. On bâtissait, on -chantait, on peignait, on faisait des lois, oif faisait des livres, aussi bien, pour ne pas dire mieux; tout cela n'aurait pas péri. On a perdu la foi et la
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sagesse politique. Avant rimprimerie il y avait eu dans la république chrétienne le grand et fécond mouvement des Croisades contre Tennemi commun de la chrétienté ; depuis rimprimerie il y a eu la Réforme et la Révolution, deux effroyables guerres civiles de la chrétienté contre elle-même et des nations entre elles ; guerres qui ont détruit beaucoup de monuments, fait mourir beaucoup d'hommes, et qui ne sont pas terminées. L'Europe a été couverte de ruines et de sang ; elle se voit encore à deux doigts de sa perte. Si elle tombe dans Tabîme, un abîme de barbarie, l'imprimerie n'aura pas contribué médiocrement pour l'y pousser. Qui oserait dire que l'imprimerie l'en tirera ? Ce qui est certain, c'est que les livres dont la civilisation abattue pourra s'aider pour se reconstruire, étaient tous faits et tous connus, mieux connus qu'à présent, avant l'invention de l'imprimerie. Ceux qu'on a faits depuis ne seront bons la plupart qu'à nous ruiner de nouveau. Nous avons assez de livres pour perdre deux littératures et deux civilisations.
a C'est depuis l'imprimerie, et grâce à l'imprimerie, que l'histoire est devenue une conspiration permanente contre la vérité.
« L'imprimerie, à peine inventée, ouvrit la porte au paganisme. L'impur Olympe rentra dans le monde, d'où le Christ l'avait chassé. L'on vit reparaître ces doctrines, ces œuvres de mort dont l'Église, par un travail de quinzQ siècles, cimenté du sang de plusieurs millions de Aartyrs, avait presque délivré le genre humain. La chair menaça de l'emporter de nouveau sur ^l'esprit, l'escla-
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vage des passions et de Terreur ressouda les chaînes que la liberté divine allait achever de briser; de toutes parts reparurent les vieux jougs païens ; il y eut un nombre chaque jour plus grand d'hommes asservis au plaisir de rhomme. Les peuples se dépravèrent : de la noble obéissance qu'ils rendaient à leurs lois promulguées au nom de Dieu, et à leurs chefs sacrés par l'onction divine, ils passèrent à la sujétion qu'exigeaient d'eux des lois et des maîtres de hasard ; ils descendirent de là au règne des factions et à la tyrannie des multitudes. Ne croyant plus à rien, ils mirent tout en discussion : ayant tout discuté, ils ne surent et ne comprirent plus rien. Ils livrèrent leurs lois, leur foi, leurs mœurs à la risée des sophistes, et les voici enfin avilis jusqu'à craindre celui qui, par la voix de la presse, proclamant le dernier mot de la dernière sagesse et le résultat suprême de trois siècles de discussion, crie à toute la terre, sans qu'on puisse, ni qu'on sache, ni peut-être qu'on veuille l'empêcher : La propriété, c'est le vol ; Dieu, c'est le mal !
« Et la lumière fut!
« J'ai grand'peur qu'en effet la lumière ne se fasse. Cette lumière, allumée de main d'homme, luira un jour, peut-être bientôt. Le feu de l'envie, le feu de la haine, le feu de toutes les concupiscences, ce feu terrible, jeté et entretenu dans les masses humaines par la machine de Gutenberg, éclatera sur le monde qui ne pourra plus l'éteindre ni le gouverner. Il éclatera, il durera, il ne
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cessera qu'après avoir mis tout en cendres. Pauvre c siècle de lumière ! » en te baptisant ainsi dans ton orgueil, quelle prophétie tu as risquée !