‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 6 sur 98 · LE MIRAGE · texte numérisé non relu

LE MIRAGE

IGOUTEZ , mon cher abbé, dit le père de Marianne, notre fille ne refuse pas de se marier; ainsi amenez votre ami le plus tôt possible ; ce soir même, s'il le veut. Une affaire décidée doit se conclure. Je n'aimerais pas que l'enfant vînt à se préoccuper et à se faire des idées en Tair sur la mine et le caractère de son futur mari. Qu'elle le voie, et elle y pensera plus à propos.

« — Vous avez raison, dit l'abbé Théodore. Rien n'est moins charitable et moins prudent que de laisser galoper ces jeunes têtes. J'ai toujours connu Marianne trèssolide ; mais pourquoi l'exposer à perdre les étriers ? »

L'abbé trouva Sylvestre seul. Il remarqua d'abord que son ami semblait spucieux'.

a Je voudrais, répondit Sylvestre, vous voir à ma place ! Jamais je n'avais imaginé que je me marierais ainsi. Je croyais que j'y serais aidé par quelque belle

DU MARIAiÎE Et DE CHAMOUNiX. âS

passion, allumée aux yeux de quelque grande brune qui serait une espèce de muse; et je me vois en face d'une petite blonde... N'est-elle point blonde ?

« — Il me sembe, dit Tabbé, qu'elle est blonde ; je n'y ai point fait attention. J'ai ouï dire que les blondes sont plus douces.

f — Ah ! reprit Sylvestre, personne n'en sait rien ! Enfin, je m'étais entêté d'une brune lettrée, et voilà une couseuse blonde.

t — Ce n'est pas, dit l'abbé, un grand inconvénient qu'elle soit couseuse : il faut aussi songer au vieux linge. Quand votre femme aura réparé vos chemises, vous pourrez toujours lui apprendre la poésie.

€ — Dieu m'en garde! s'écria Sylvestre. Quoi! jj'irais me charger de quelque bel esprit qui me vanterait Lamartine, mais qui au fond n'aurait de sympathie que pour Demoustier?

« — Je ne vous comprends plus, dit l'abbé.

a — Je me comprends trop, dit Sylvestre.. Vous voyez le fruit de mes mauvaises lectures. C'est surtout contre moi que je m'impatiente. Croiriez - vous que je me prends depuis ce matin à regretter de manquer une folie sans remède, et que je me désole d'être exposé à me marier raisonnablement?

'< — La chose, dit l'abbé, est en effet singulière.

« — Oui, réprit Sylvestre, toute ma vie je me suis moqué des romans, et toute ma vie j'ai eu la tête pleine de romans. Personne n'a plus bafoué les amoureux, mais personne n'a été plus chimériquement amoureux que moi. Tel que vous me voyez, j'adore cent princesses invi-

â6 t)U MARtAÉE Et 1)E GfiAMOUNU.

sibles, qui bourdonnent là, dans Fair, et qui me disent les plus belles choses du monde. Créatures éthérées, de belle taille, qui ne sont vêtues que de brocart et qui ne marchent que sur des fleurs. Elles s'accoudent la nuit à la fenêtre d'un vieux château pour regarder les étoiles, et peut-être aussi pour me voir passer sur un cheval fougueux qui hennit au milieu de Touragan. Elles errent le matin, en robes blanches, sous les arbres de la forêt; elles effeuillent des marguerites, elles ont les cheveux dénoués , elles chantent aux accords de la harpe, elles parlent comme les livres les plus stupides que j'aie lus...

« — Mon cher Sylvestre, interrompit l'abbé, est-ce vous qui me dites ces folies ?

a — Je ne puis l'assurer, reprit Sylvestre; non, ce n'est pas tout à fait moi, mais c'est un peu moi. C'est un moi qui s'obstine à des rêves absurdes, quoi que puisse faire un autre moi qui voudrait ne suivre que la raison. Parbleu, j'en]ai vu douze, de ces pecques qui posent pour les romans illustrés! Que je meure si jamais, les voyant, j'eus la moindre envie de m'avenlurer par là! Mais présentement qu'il faut renoncer pour tout de bon à tout ce qui leur ressemble, je ne sais quoi d'imbécile en moj se porte à leurs pieds. J'ai un mauvais petit diable au fond du cœur, qui me conte que leur tendresse est pleine de douceurs infinies.

« — Vous extravaguez, dit l'abbé.

a — Je n'en doute pas, dit Sylvestre; cependant je suis sincère.

« — Pauvres jeunes gens, dit l'abbé, quelles étranges

maladies vous lourmentent ! Savez-vous, Sylvestre, d'où vient tout cela?

a — Vous me feriez plaisir, dit Sylvestre, de me l'apprendre.

« — Voici, dit Vabbé. C'est delà vanité, d'abord : vous n'étiez pas fâché de mépriser les attaques de ces coquettes. Vous vous disiez : Je résiste à ces yeux brillants qui me voudraient enflammer, je suis invincible à ces grâces qu'on déploie pour me séduire. Votre gloire se nourrissait de tant de beaux triomphes. A présent vous pensez qu'ion ne s'occupera plus de vous. Vous serez un homme marié, un homme mort. On ne vous verra seulement pas, et vous n'aurez à triompher que de vousmême. Ce n'est pas tout :.il faudra triompher en secret; il faudra rougir d'être encore condamné à de telles victoires. A la place de cette pimpante liberté qui s'exposait à plaisir, toujours assurée de déjouer les entreprises formées contre elle, il y aura un devoir austère qui vous commandera de baisser les yeux, de fuir les occasions, de ne plus penser qu'au sérieux de la vie, de laisser à d'autres l'honneur de raffiner es cours d'amour. Ce devoir vous Tait peur.

a — En sorte , reprit Sylvestre , que la vanité se complique de quelque lâcheté ?

« — Précisément, répondit l'abbé.

« — C'est assez mon sentiment, dit Sylvestre. Je tremble d'entrer dans le sérieux de la vie.

« — Il est temps de se décider, continua l'abbé. Pourquoi faire dévorer à de vaines chimères ces rares et précieux instants de l'existence humaine durant lesquels

il faut se hâter de préparer et de former en quelque sorte réternelle vie ? Plantez-moi là vos songes, et faites aujourd'hui même le pas qui mettra Tabime entre eux et vous. Allons à la maison des tilleuls.

a — Déjà ! s'écria Sylvestre.

« — Et rendez grâces à Dieu, dit Tabbé, qui vous ofiFre une épouse quand votre cœur demande imbécilement un jouet.

« — Eh bien ! partons, dit Sylvestre. poésie, adieu !

« — Vous êtes fou, dit l'abbé. Je vous tire du faux pour vous mener au vrai. Vous allez voir la simple nature, telle que Dieu Ta faite ; vous l'aimerez, et l'amour vous fera deviner la douceur d'accepter en toutes choses la belle réalité *^du devoir, de la souffrance, et du bonheur poésie, salut ! »

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