‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 7 sur 98 · LA MAISON DES TILLEULS · texte numérisé non relu

LA MAISON DES TILLEULS

)ylvestre tenait à faire bonne contenance ; il frappa sur la porte un coup retentissant.

« Les voici, dit la mère avec émotion, a - Oh! oh! dit le père, on s'annonce en maître ! »

Marianne ne souffla mot, mais elle trouva aussi que ce monsieur frappait bien fort.

La servante vint annoncer que Tabbé Théodore attendait au jardin, avec un autre monsieur, mais qui avait r air sévère /...

a Ah ! mon Dieu, se dit Marianne, je vais pourtant être obligée de paraître ! »

Elle se leva et passa dans sa chambre, tandis que le père se rendait au-devant de Tabbé et de son ami.

On était à la fin de mai, bonne époque pour les jardins. Sylvestre entra dans un frais parterre, moitié bourgeois, moitié rustique, où toutes sortes de fleurs abondaient, mais surtout les roses. Les dahlias étaient rares; de quoi Sylvestre, homme de bon sens néanmoins, et disposé à philosopher sagement, ainsi qu'on Ta pu voir, ne fut point fâché. Il détestait les dahlias.

Sa raison était qu'ils ressemblent à ces grosses belles femmes de la banque et de l'industrie, qui n'ont fait qu'un saut de l'arrière -boutique et de la manufacture à la cour, où elles sont belles sans grâce, impertinentes sans esprit, riches sans élégance, ignorantes sans simplicité.

et Voyez, disait-il, le dahlia, quelle tige grossière, quelles feuilles lourdes, quelle absence de fantaisie! Toujours des pompons, toujours du velours, jamais de gaze, jamais de dentelles et jamais de parfum. C'est la fortune qui se pose effrontément sur les épaules d'un rustre. Vous faites valoir la variété des couleurs : c'est ce que je reproche au dahlia ; voilà le trait distinctif d'une basse nature. 11 se teint des couleurs d' autrui, parce qu'il n'en a point qui lui soit propre. Le manant revêt l'habit des

gentilshommes, il n'attrape ni leur élégance ni leur esprit. Rouge, blanc, jaune ou panaché, il est toujours le même, toujours insipide. Cependant vous savez que personne n'a vu le dahlia 'bleu. On ne le verra point ! Vainement la foule des jardiniers et des chimistes,[courtisans de fortune, travaillent à lui donner cette couleur qu'il envie. Le bleu, le bleu céleste, appartient aux humbles : bluet, liseron, violette, pervenche, véronique, pensée, clochette des champs, fleurs de haies, fleurs de rochers, fleurs des herbes, petites fleurs qui se cachent et qui neveulent point briller. Dieu les a colorées d'azur, à cause de cette modestie sainte. Voulez-vous donc que Dieu permette à l'orgueil de revêtir le charmant et glorieux emblème de l'humilité?... H n'y aura point de dahlia bleu ! y>

L'abbé répondit :

« Mon ami, 'je vous trouve un peu de fièvre. »

Le père de Marianne se présenta. Par un petit chemin bordé de fraisiers et d'œillets, il emmena Sylvestre sous une tonnelle meublée .'de quelques chaises rustiques, où traînaient un chapeau de paille, une broderie et un livre. De la tonnelle l'œil embrassait tout le jardin. Une percée, ménagée entre les feuilles de vigne et de houblon qui ' s'étendaient comme une étoffe légère sur le treillis, laissait voir le principal clocher de la ville, surmonté d'une belle croix.

a C'est ici, dit le bonhomme, le boudoir de nos femmes, et il leur sert d'oratoire en même temps, grâce à ce clocher, qui semble placé là tout exprès. Quand il fait' trop chaud, elles se réfugient sous les tilleuls. »

En disant ces mots, il arrachait quelques herbes qu'il venait de découvrir dans un carré de plantes potagères.

Sylvestre jeta un coup d'œil sur le livre oublié dans la tonnelle.

a Je gager dit Tabbé, que ce ne sont pas les Méditations poétiques et religieuses.

a — Non, répondit Sylvestre, c'est le Petit Traité des petites vei'tus.

« — Oh ! oh ! reprit l'abbé, stipulez que ce livre fera partie de la dot.

« — Après tout, poursuivit Sylvestre, cédant à quelque arrière-souffle de ses pensées du matin, ce serait Lamartine... »

Il n'eut pas le temps de se mentir. Marianne, accompagnée de sa mère, se dirigeait vers la tonnelle.

Un peu plus ému qu'il ne s'y attendait, Sylvestre vint à leur rencontre. Il vit une pauvre jeune fille fort troublée, mais à qui son embarras n'enlevait aucune des grâces de la jeunesse et de la modestie. Elle baissait un front généreux; elle avait la taille souple. D'une main elle s'appuyait au bras de sa mère, de l'autre elle tenait une fleur cueillie par distraction.

« Dans le fond, pensa Sylvestre, elle n'est pas mal. Mais ce qui me plaît, c'est qu'elle rougit et qu'on ne l'a point parée. »

Marianne se contentait de penser qu'elle serait trèsheureuse si ce prétendant abrégeait sa visite et s'en allait bientôt.

L'abbé Théodore entama la conversation en l'honneur du jardin; Sylvestre ajouta l'éloge du clocher.

32 ou MARIAGE ET DE CHAMOUNIX. '

qui se rattachait tout naturellement au sujet. Marianne trouva suffisamment douce la voix de ce terrible homme. Au bout d'un quart d'heure elle s'enhardit jusqu'à le regarder à peu près ; il lui sembla qu'il n'avait point cet air sévère dont la servante s'était effrayée. Toutefois, .remarquant en elle-même qu'il ne paraissait éprouver aucun embarras, elle ne savait trop ce qu'il fallait conclure de ce merveilleux sang-froid. Il lui vint aussi à l'esprit qu'elle devrait parler, sous peine de passer pour sotte ; mais, après avoir médité ce qu'elle allait dire, le courage lui manqua : elle se tut. Ce silence ne faisait pas le compte de l'abbé Théodore ; il s'ennuyait de parler presque seul, et ne doutait pas que le naïf esprit de la jeune fille ne fût le plus propre du monde à charmer son ami.

a Marianne, lui dit-il, êtes-vous muette,^ mon enfant ?

a — Hélas I répondit-elle avec un regard qui demandait grâce, vous le savez !

a — Si vous ne voulez pas parler, poursuivit l'impitoyable abbé, je vous ferai chanter, ma fille.

a — Eh bien ! reprit-elle en se dirigeant avec résignation vers le piano (car la nuit était venue et l'on était rentré dans la maison), j'aime encore mieux chanter.

— Bon! dit l'abbé, forcé d'interrompre ses poursuites; chantez-moi le Pèlerin. »

Marianne préluda, non sans abîmer un certain nombre de notes, ce qu'elle dénonça généreusement elle-même en haussant les épaules; et, d'une voix douce et juste, mais tremblante, elle chanta ce couplet innocent:

C'est la madone du viHage !

Ëncor un peu de chemin, Bientôt tu verras son image :

Courage, bon pèlerin !

t Non, dit-ell& en 's'arrêlant, j'ai trop peur!

« — Rassurez-vous, mademoiselle, dit Sylvestre prenant pitié de la jeune fille ; c'est à moi de trembler.

Ce fut la parole la plus remarquable de celte entrevue, et celle qui resta célèbre. On prit ensuite congé avec de grandes révérences.

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