‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 61 sur 98 · LE CULTE DES GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

LE CULTE DES GRANDS HOMMES

« ILS feront triste figure au milieu de cette tempête et de ce naufrage dans le feu, les dieux nouveaux, les grands HOMMES dont les images sont debout sûr nos places publiques. Je serais étonné que Kléber et Gutenberg descendissent de leurs piédestaux pour marcher au secours de la ville attaquée du dehors, ou pour défendre les maisons des bourgeois qui les ont canonisés, menacées par les frères du dedans. Je serais étonné que la multitude, passant au pied de leurs autels, s'arrêtât, saisie de respect ou de terreur, éteignît les torches, et renonçât pour Tamour d'eux à pousser plus loin ses entreprises. J'ai même quelque idée que ces monuments auront le destin du reste, et que les grands hommes, traités d'aristocrates, seront démolis et fondus, le marbre pour être utilisé en chaux, h bronze pour être distribué en gros sous et sanctifié en ustensiles de ménage. Le règne de l'orgueil et de la chair aboutit à la destruction des idoles'

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de Torgueil et de la chair. Dieu retournera contre ces fausses divinités le marteau protestant et révolutionnaire qui, à deux reprises en trois siècles, a mutilé les chefsd'œuvre des âges de foi. J'avoue que, si je suis là, je laisserai faire.

a J'ai vu quelques douzaines de brutes grimper au faîte des églises de Paris, abattre les croix qui couronnaient les saints édifices et les traîner ensuite dans les ruisseaux. La garde nationale, l'arme au bras, assistait tranquille à ce spectacle, dont le souyenir me fait pâlir aujourd'hui. Jésus Sauveur, pourquoi ne vous connaissais-je point? Peut-être que dans ma foi j'aurais trouvé le courage de m'agenouiller au milieu de cette foule et d'adorer en sa présence votre croix outragée.

« Il me semble qu'à présent je le ferais ; j'espère que d'autres le sauraient faire. Certes, ce serait noblement et utilement sacrifier sa vie que la livrer pour défendre la moindre croix de pierre ou de bois qui s'élève au détour du chemin le plus isolé ! Mais mourir au profit de la statue d'un grand homme, celle de Kléber ou celle de Poisson, que l'on vient de déifier à Pithiviers..., tranchons le mot, ce serait bête ! Tout le monde, le moment venu, s'en fera l'aveu. Que nous importe Kléber? que représente Poisson? Il a, dit-on, laissé un bon Mémoire sur les effets de queue au billard. C'est la belle assise du monument que lui a consacré la patrie des pâtés d'alouettes. Je loue les souscripteurs ;:mais, quand ces amoureux de la gloire auraient dédié leur monument à l'inventeur des pâtés d'alouettes lui-même, cent fois plus leur illustrateur et leur bienfaiteur que Poisson, ce serait encore

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une grande sottise , et indigne de leur esprit avisé, de s'exposer à recevoir un mauvais coup pour empêcher le Poisson de bronze d'être fondu.

« Il est florissant, ce culte des « grands hommes » qui ont enlevé un corps de garde, inventé une mécanique, faufilé des sophismes, carillonné des rimes; il efface quasi le culte de Dieu et des saints! Mais, pour le perpétuer, personne ne voudra mourir : il finira par un coup de foudre ou par un coup de sifflet. *

« Âmen ! »

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