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«El
iNFiN, nous disions-nous, qu'est-ce donc que le progrès? Malgré les chemins de fer, les journaux, les romans à bon marché, le gouvernement des professeurs et tant d'autres inventions, voici des villes qui meurent et des populations qui s'abêtissent. En somme, le niveau intellectuel et le niveau moral baissent manifestement. L'histoire offre-t-elle un exemple des niaiseries et des contradictions qui régnent aujourd'hui dans le monde? A-t-on vu quelque part une société plus activement occupée à se détruire de ses propres mains? Ces gens-ci n'ont pas assez du courant de l'éducation masculine : ils veulent encore dépenser trois cent mille francs, la dotation d'une école chrétienne ou d'un hôpital, pour donner deux fois par an à leurs femmes et à leurs demoiselles le plaisir d'entendre des vaudevilles, c'est-à-dire de prendre des leçons qu'ils seraient bien fâchés qu'elles voulussent mettre en pratique. Où ont-ils l'esprit ?
a — Bah! objecta Cyprien, la profession dramatique est vieille comme le monde, ce qui prouve qu'il y a toujours eu profit à l'exercer.
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« — Point du tout, reprit Sylvain. Le joculaleur était réputé personne vile, et la note a été si profondément imprimée sur cette profession que les mœurs démocratiques n'ont pu Teffacer. Vous ne verrez pas un acteur arriver aux fonctions politiques. En 1848, on a élu toutes sortes de gens, même des nègres. L'accès a été bien fort, sans doute, mais pas assez pour qu'un comédien osât se proposer. Pourquoi ce préjugé, lorsque les comédiens ont été si vantés par la littérature, lorsqu'ils vivent de pair avec tout le monde, et lorsque enfin il y a parmi eux de bons et honnêtes chefs de famille? L'homme peut être estimable, le métier ne l'est pas. D'ailleurs, si le moyen âge avait honoré les bateleurs, le progrès aurait été d'en rabattre, de restreindre de plus en plus, par les mœurs et par les lois, le nombre des individus qui s'engagent dans une profession si peu favorable à la dignité humaine. J'ai eu dernièrement la curiosité d'entrer dans un théâtre des boulevards. Savez-vous ce que j'ai vu ? Tous les acteurs étaient travestis, les hommes en femmes, les femmes en hommes. Je ne saurais dire, vous ne sauriez imaginer ce que ce déguisement engendrait de jeux et de propos obscènes. Je ne parle pas de l'inepte delà pièce, c'est inénarrable ; mais tout disparaissait devant l'abjection du coup d'œil. Je n'ai, je crois, de ma vie, éprouvé plus profonde tristesse. C'était la dégradation, il n'y a pas d'autre mot. Des hommes, des créatures de Dieu, des êtres qui ont reçu le baptême, s'étalantsur un théâtre, habillés en femmes, fardés, hideux, s'appliquanl à d'immondes lazzis arrachant au parterre des rires immondes! Ah ! grand Dieu, tu es mort pour cela !
Chez les païens, à faire ce métier, on ne trouvait que des esclaves. Chez les chrétiens, on tolérait qu'ils dressassent leurs tréteaux pour un moment dans une grange ou sur quelque carrefour. Tant qu'il y eut un peu de sagesse en France, c'est-à-dire un peu de morale, aucune ville — à moins qu'elle ne fût très-riche et ne renfermât une certaine masse de corruption — aucune ville n'eut l'idée de construire un théâtre, non pas même encore quand le théâtre s'appelait déjà Molière, Corneille, Racine. On prenait le plaisir dramatique lorsqu'il venait s'offrir, on ne l'appelait pas. Voilà maintenant que les bicoques s'obèrent pour bâtir des palais où les gens que je viens de vous dépeindre donneront le spectacle que j'ai vu.
« S'il y a là un progrès, c'est celui de la putréfaction.
qu'est-ce que le progrès?
« f AUX -IL avouer ce que je pense? poursuivit Sylvain. Je dis qu'il n'y a pas de progrès dans l'humanité, que c'est un mot tout à fait vide de sens, à l'usage de gens qui parlent pour ne rien dire, et plus encore de
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ceux qui ne parlent que pour cacher le fond de leurs desseins.
a II y a dans la vie de Thumanité, comme dans la vie de rhomme, des phases différentes, qui tout à la fois la modifient à Textérieur et la laissent au fond telle qu'elle est; tentée de différentes passions, c'est le changement; astreinte aux mêmes besoins, soumise aux mêmes devoirs c'est la stabilité. A travers ces phases diverses, tantôt heureuse, tantôt malheureuse, suivant qu'elle obéit à ses devoirs ou qu'elle cède à ses passions, elle marche vers la mort. Le progrès est le même pour l'humanité et pour l'homme et ne consiste qu'en un seul point, qui est de s'affermir dans le bien ou d'y revenir. Tout ce qu'une société fait pour son bien-être, pour sa splendeur politique, tout ce qu'elle gagne en force, en éclat, en civilisation scientifique, militaire, industrielle, ne signifie rien et n'est pas un progrès. Un homme qui, à vingt ans, aurait été ignorant, faible et pauvre, mais pieux et bon, et qui, à quarante ans, serait devenu savant, puissant et riche, mais eu même temps incrédule et pervers, aurait-il fait un progrès? Point du tout ; il se trouverait en réalité plus faible, plus ignorant, moins heureux qu'au temps de sa jeunesse. Le progrès, pour lui, serait de revenir, de se rajeunir en reprenant sa vertu première aux dépens de toute sa fortune, au mépris de toute sa science, s'il le fallait. Cette conversion qui rajeunit l'homme est aussi le seul rajeunissement possible de la société.
« La société où ne remonte point cette sève est prête à périr, quelle que soit sa splendeur. Elle a des ennemis
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qui ne lui pardonneront pas. Ces ennemis ne sont point les pauvres et les ignorants, mais les passions qui Taveuglent sur ses devoirs envers la multitude toujours plus ou moins barbare que toute société doit élever et conduire. La société n'est pas tout le monde ; elle se compose de la hiérarchie des chefs de famille. Les propriétaires, les patrons, les riches, tous ceux qui commandent, voilà la société. Le reste est peuple, et ne tient dans TEtat que la place de Tenfant dans la maison.
« Or, ce que le père de famille doit à ses enfants, ce n'est pas du plaisir. Rien ne l'oblige d'amener à son foyer des histrions et des joueurs de gobelet. Il doit donner deux choses : le pain, autant que possible, la. foi, toujours; la nourriture de Tâme d'abord, celle du corps ensuite. Il donne le pain par son travail, la foi par son enseignement, surtout par son exemple. A ce prix il est respecté, aimé, obéi ; à ce prix seulement. S'il ne fait pas cela, quand même il se ruinerait en divertissements, il ne fait pas son devoir; il n'est ni sage ni bon; il ne réussit qu'à former des ingrats. Et, comme il manque à son devoir. Dieu permet que bientôt tout devoir envers lui soit complètement méconnu. Pour n'avoir pas donné ce qu'il pouvait donner, on exigera de lui ce qu'il n'a pas, ce qui n'est pas juste, ce qui n'est pas possible. 11 est contesté, attaqué, il tombe; et la famille, désormais sans guide légitime, se fractionne et périf, par une conséquence naturelle de sa révolte. Mais celte révolte, ce forfait, c'est cependant le père de famille qui l'a provoqué; première cause du mal dont il est la première victime.
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De même dans une cité, de même dans une nation. Les chefs du peuple, quels qu'ils soient, ne doivent pas au peuple des amusements, mais des vérités et des vertus. C'est là le droit de l'homme et du peuple : il a droit à la vérité, il a droit à la vertu. Et, comme la vérité ne s'enseigne clairement que par la foi, comme la vertu ne se prêche efficacement que par l'exemple, lorsque les chefs de la société se mettent en devoir de donner au peuple la foi et la vertu, ils donnent tout le reste, et il n'est pas question de droits politiques, ni de droit au travail, ni de droit à l'assistance, ni de droit au plaisir. Le peuple travaille parce qu'il est laborieux; il est assisté parce que la société est charitable ; il se résigne parce qu'il croit; il est tranquille parce qu'il espère; il est heureux parce qu'il aime; il se reconnaît libre parce qu'il a du bon sens.
« Gouverner ainsi, c'est gouverner suivant la justice. Maître Pierre Hugues, Franciscain, prêchant à Marseille devant saint Louis, qui revenait de Terre sainte, finit ainsi son sermon : « J'ai lu la Bible et les autres livres, « mais je n'ai jamais vu, ni en livre de chrétien ni en <( livre de mécréant, que nul royaume ni nulle seigneurie « fust oncques perdue, ni changée de seigneurie en autre, « ni de roi en autre, sinon par défaut de droit, par défaut « de rendre justice. Que le Roi prenne donc garde, puis- « qu'il va en France, de faire telle droiture à son peuple « qu'il en retienne l'amour de Dieu, et que Dieu ne lui « ôte pas le royaume de France pendant sa vie. »
(( Ce Franciscain enseignait à saint Louis le secret du gouvernement; il paraphrasait, comme l'histoire Tavail
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fait avant lui, la profonde parole de rÉcrilure : Justitia élevât gantes^ miseros autemfacit poptilos peccatum.
« Gouverner ainsi, donner au peuple la vérité et la vertu, la vérité par la foi, la vertu par l'exemple, c'est-à. dire, pour trancher le mot, par le sacrifice des jouissances de l'orgueil et des jouissances des sens, cela est âpre, j'en conviens. Qu'y faire, cependant? C'est la loi! Le jour où l'humanité, non par ses propres forces, mais par la seule grâce de Dieu, a fait l'unique progrès qui ait marqué son existence, a passé par Jésus-Christ de la région des ténèbres à celle de la lumière, ce jour-là cette loi fut imposée par le Législateur divin, qui voulut être l'ami des faibles et le père des pauvres.
« Maître et possesseur de tout. Dieu ne délègue la supériorité et la richesse qu'à cette condition et dans ce but. Quiconque n'observe pas la condition, quiconque ne cherche pas à remplir le but, celui-là manque à la volonté du Maître : il sera révoqué, dépouillé de sa charge comme un économe infidèle. Yœ! Malheur donc à vous, qui, dans votre fol amour du gain et des plaisirs, ne donnez au peuple ni la vérité ni la vertu; qui nonseulement ne l'assistez point de vos biens, mais encore le scandalisez par l'usage que vous en faites. Malheur ! vous détruisez l'ordre que Dieu a voulu ; vous offensez Dieu et les hommes, et, tout ce que vous ajoutez à vos péchés, vous l'ajoutez au poids des misères humaines : Vœ vobis!
« Il vous est plus agréable d'avoir des casernes de cavalerie que des collèges de Jésuites; vous estimez plus sage de vous appuyer sur la force que sur la vérité;
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vous aimez mieux appeler le peuple au théâtre qu'à l'église, et l'étourdir par le plaisir que le consoler par la vertu : cela vous coûtera cher! Vous y perdrez vos rentes, vos maisons, vos manteaux, et, plusieurs d'entre vous, la vie. »
revenez!
Quelquefois Dieu se sert de la maladie et des approches de la mort pour convertir un pécheur. Frappé, humilié, prêt à paraître devant son Juge, il se reconnaît, il se repent, il ressuscite en même temps qu'il guérit et devient un autre homme. On a vu les sociétés mettre à profil les révolutions, qui sont les suites de leurs péchés, et rentrer dans l'ordre par ces grandes catastrophes qui les menaçaient de destruction. Aurons-nous ce bonheur*^ Nos convulsions sont-elles les efforts que fait un corps robuste pour vomir le poison qu'il a pris ? Sont-elles les spasmeis précurseurs d'une irrémédiable fin? Il y a lieu d'espérer, lieu de craindre. Il y a lieu d'espérer, car la foi n'est pas morte, et la foi produit pour tous les combats des docteurs ou des martyrs que Dieu récompense par des miracles. Il y a lieu de craindre, car le crime de cette société a été immense : elle a
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péché par les sens, elle a péché par Tespril, et pour ces deux causes elle est tombée en une défaillance affreuse . On voit à son péché et à sa punition des caractères qui consternent : c'est le péché, c'est rabattement des vieillards.
Ses fautes anciennes paraissent comme des fautes de jeunesse; elles ont la fougue des sens, la fougue de rage; une certaine ignorance y justifie le pardon. C'est plutôt un emportement qu'un dessein formé; il s'y mêle je ne sais quoi de généreux. La société pécheresse éclate en repentirs, court aux expiations. Que sont les croisades sinon les expiations de l'Occident, jeune encore et regrettant d'avoir péché? Dans la haute pensée des Papes, les croisades n'étaient pas une expiation seulement : ils voyaient se former en Orient un orage capable de submerger toute la chrétienté; ils voulurent le dissoudre, et ils y parvinrent. Mais les peuples n'avaient pas cette politique. Nobles et manants prenaient la croix pour racheter leurs péchés, pour aller au tombeau du Christ acquitter leur rançon. On se confessait, on se réconciliait à Dieu et aux hommes, on restituait le bien mal acquis, on abandonnait tout pour se rendre digne de mourir. Quels torrents de miséricorde durent pleuvoir sur ces pécheurs! L'Europe chrétienne, après avoir arrosé de son meilleur sang les champs de la Terre sainte, revint plus forte, plus unie, plus savante, plus catholique. Elle fit une ample moisson de bénédiction, de gloire, de paix.
Mais, tandis que tout se régénérait, s'aftermissait, grandissait dans ces combats, et l'Allemagne, et la Frailte
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et FEspagne, et TAngleterre, et Tltalie; pendant ce printemps, Tempire sophistique de Byzance croulait misérablement et à jamais. Là il y avait eu un péché savant, prémédité, pacifique en quelque sorte, sans repentir. Il y avait eu des philosophes et point de saints ; de la science et point d& foi; des arts, des plaisirs, point de vertus. Depuis longtemps la société s'appliquait à corrompre la multitude, à la détacher de Dieu : elle y avait réussi. Quand Tennemi vint, il trouva dans Byzance un peuple qui ne se souciait ni de Dieu ni de ses maîtres. Ce peuple était bien en état d'apprécier le mérite d'un cocher et la dextérité . d'un rhéteur, mais non pas de se faire tuer sur le seuil de ses temples. L'empire s'abîma dans un océan de fange.
Nous ressemblons de bien près à Byzance. Nous prenons bien plaisir à sophistiquer, nous sommes bien connaisseurs en histrions, nous aimons bien à mépriser Dieu et nous avons fait d'étranges efforts pour l'arracher du cœur des peuples. Quand nous saurons par l'eftet à quel point nous avons réussi, nous saurons où nous sommes.
Nous n'attendrons pas longtemps.
Un homme qui meurt ne détruit pas une famille, une famille qui s'éteint ne détruit pas une nation, une nation qui disparaît ne fait pas crouler l'humanité. Dieu s'est servi de la France, elle ne lui est point nécessaire . La France peut tomber et le monde entier rester debout, averti par une des plus formidables leçons qu'il ait jamais reçues. Depuis Lucifer, qui était un ange, rien de si ^rand ne sera tombé du ciel... Mais quoi ! la France,
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la nation des croisades, est aussi le pays où, soulevant d'indignes applaudissements, d'indignes sophistes ont entrepris de montrer comment les dogmes finissent... Si Dieu s'est irrité de cet orgueil et de cette joie insolente, les sophistes et leurs imbéciles auditeurs apprendront comment finissent les sociétés.