‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 70 sur 98 · JEAN-PIERRE, COCHER DE PATACHE · texte numérisé non relu

JEAN-PIERRE, COCHER DE PATACHE

L me restait cinq ou six lieues pour arriver au bord de la mer; je les ai faites en sept heures. C'est vous dire que j'ai voyagé en palache, mais quelle palache ! Un arriéré de ma sorte, ami delà plupart des vieilles gênes et des vieux abus, ne pouvait désirer mieux. A l'aspect de ce carrosse dépenaillé, je faillis me sentir du goût aux choses modernes. Heureusement j'étais seul, et la nuit venait ; une belle nuit d'étoiles, sans lanternes au loin, sans bruit autour de nous. Vous auriez eu peur de cette solitude ; vous croyez aux voleurs, et nous devions traverser des bois. Moi, j'aurais eu peur de votre peur ; j'aurais eu peur surtout de mes chevaux attelés de ficelles et des gémissements de mon carrosse délabré.

Délivré d'inquiétude je n'avais que le déplaisir d'être mal assis ; il me restait la fjpaîcheur du soir, la lune, un cigare et la compagnie du cocher. Je voulus jouir de tout à la fois. Je me plaçai près du cocher, robuste gaillard de trente-cinq à quarante ans. Il avait une bonne figure; sous sa blouse on voyait sa veste de dimanche en velours gros bleu. Fiez-vous aux gens de cette classe qui

s'endimanchent le dimanche : ce ne sont pas les plus mauvais.

« Quel silence! lui dis-je.

« — C'est vrai, monsieur, on ne se croirait pas en république.

« — La République a-t-elle fait du bruit dans vos quartiers ?

« — Dame ! vous savez ; il y a de mauvais gars partout. Ils sont par ici une demi-douzaine qui ont voulu lancer leur petit tremblement. Ils nous ont donné le club, l'arbre de la liberté, toutes leurs machines. Ça n'a pas pris. Chez nous on aime le curé et le seigneur.

a — Ah! il y a un seigneur, ici?

« — Oui, le marquis ; un brave homme qui fait travailler le peuple. Depuis cinq cents ans, peut-être davantage, depuis le temps d'Henri IV, cette famille est dans le pays, sans jamais vexer personne. Les républicains disaient : « Le marquis est trop riche : qu'il partage avec ceux qui n'ont rien! » C'est ça qui a déplu.

« — Comment! c'est ça qui a déplu?

« — Bien sûr. Ceux qui n'ont rien, c'est tout ce tas de gueux-là. Les uns ont grugé leur bien, les autres ne veulent rien gagner honnêtement. Un chacun a dit: a C'est trop drôle! Ils mangeront le marquis, et, à la a place d'un seigneur qui est bon et donnant, nous a aurons pour seigneur des canailles qui insulteront le a monde et ne donneront jamais à personne ! » Voilà ce

qu'on leur a mis dans la main, moi comme les autres, a — Et que répondaient -ils?

« — Des bêtises : qu'il n'y aurait plus de seigneurs ;

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que tout le monde serait à Tégalité, comme frère ; que personne n'aurait ni plus ni moins. Vous connaissez leurs farces. Mais on leur a clos le bec. Leur chef, un certain Bertin, un pas grand'chose, un bâtard, sauf votre respect, était à me débiter tout ce rouleau-là. Il a un frère qu'il a volé et qu'il laisse mourir de faim. « Dis donc, que « je lui dis, Bertin, tu nous appelle blancs^ et puis tu « nous appelles frères. Si nous devenons tes frères, tu « partageras avec nous comme avec ton frère ; alors nous « ne serons pas blancs ! » Monsieur, jamais vous n'avez vu un homme si sot. Il n'a pas trouvé une centime de réponse ; même que j'en avais de la peine, parce que c'est ennuyeux d'écraser un homme. Mais ce gredin-là le méritait assez. S'il avait répliqué, je lui aurais flanqué une pile. Vouloir voler le mafquis! Moi qui vous parle, monsieur, le marquis m'a retiré du service. Il a dépensé mille francs et écrit plus de six lettres. Ce n'est pas le citoyen Bertin qui se donnerait tant de tracas pour un de ses frères.

« — Enfin vous avez fini par vous débarrasser de vos rouges ?

« — Ils n'étaient pas soutenus. Deux ou trois ayant été coffrés, les autres prirent peur... Pas moins, monsieur, qu'ils ont fait du dégât. Voyez-vous, ces clubs, ces journaux, ces coquins tenant le haut du pavé, c'est mauvais. D'aucuns qu'on suppose honnêtes, et qui ne sont pas méchants, se mettent à rêvasser là-dessus. Ça pourrait tourner au vilain.

« — On en cause donc quelquefois ?

« — Que trop! Encore ce matin, un particulier d'ici, un

finaud, .pas pauvre et pas bête, me disait : «Jean-Pierre, « tout de même, il n'y a pas de justice . Nous prenons bie"n « de la peine à amasser, et d'aulres n'ont que la peine de « dissiper. — Alors, que je lui dis, tu deviens rouge, toi ? » Il me répond : « Non, mais les rouges n'ont pas si tort. « Vois le marquis : cent mille livres de rente I quand il « n'en aurait que le quart, il serait encore plus riche que « nous. Au fait, Jean-Pierre, à quoi servent les sei- « gneurs? » Ça m'a été dit pas plus tard que ce matin, monsieur. A mon jugement, c'est mauvais.

« — Très-mauvais. Mais vous-même, Jean-Pierre, que pensez- vous des seigneurs? , Croyez- vous qu'il en faut?

« — Je vous laisserai entrevoir mon opinion, monsieur, franchement el librement.

opinion de jean-pierre, sur la liberté; l'égalité et la fraternité.

« Il y a des gens qui parlent d'un tas de choses et qui ne savent pas ce qu'ils disent. Liberté, égalité, fraternité, sauf respect, ça fait trois blagues.

« Liberté^ on n'est jamais libre. Personne ne fait ce qu'il veut, à moins de ne vouloir que ce qu'il fait et de ne

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faire que ce qu'il faut. Tout un chacun est attaché par une ficelle qu'il ne peut casser sans aller au diable. Elle est plus longue pour les uns, plus courte pour les autres ; qu'importe puisqu'elle vous attache? Je m'examine moimême : si, au lieu de vous conduire ce soir, j'avais voulu rester avec ma femme, personne n'aurait pu me forcer à marcher ; mais demain, plus de pain à la maison. Qu'on' renvoie le marquis, que je renvoie le voyageur, j'ai toujours un seigneur et un maître : c'est le boulanger; et le boulanger a aussi un seigneur et un mattre : c'est moi ; pour moi le boulanger passe la nuit à suer et à geindre. Si je ne veux pas travailler pour mon seigneur le boulanger, si le boulanger ne veut pas travailler pour son seigneur Jean-Pierre, il faut que nous volions tous deux ou que nous mourions de faim. J'appelle ça causer la ficelle. Mais nous trouvons tout de suite d'autres seigneurs : c'est le gendarme, si nous volons; c'est la mort, si nous ne volons pas. L'un et l'autre remplacent la ficelle cassée par une chaîne qui ne casse point. Voilà la liberté ; première blague, n'est-ce pas ?

a — A.ssurément.

« — Ils ne veulent pas réfléchir à cela, mais c'est vrai tout de même. Pour être un peu libre il faudrait d'abord n'avoir pas besoin de manger. Un instant ! Ce besoin de manger, qui empêche la liberté, empêche aussi la fraternité; — s'entend leur canaille de fraternité, qui n'est pas de s'entr'aider comme on doit, chacun à son rang, mais d'être tous indépendants les uns des autres, avec un fusil à la patte. — Que veulent-ils? Qu'il n'y ait pas d'états divers, pas de conditions différentes ? que tout le

monde garde ses bestiaux, fasse pousser son blé, cultive sa vigne, bâtisse sa maison ? que tout le monde soit dans la voiture et personne sur le siège ? Ils sont plus bêtes que mes chevaux d'appeler cela de la fraternité ! Ça irait bien pour Thabillement, pour le logement, pour la nourriture ! Chacun n'ayant que pour soi, qui donnerait aux autres? qui prendrait soin des vieux, des infirmes, des petits? Qui empêcherait les malins de trouver cet arrangement absurde, et les bons de le trouver humiliant, et tous ensemble de se réunir pour faire autre chose, quand même il faudrait le faire à coups de canon? La vérité est que, les hommes ne pouvant vivre sans travailler, et pour travailler ayant besoin les uns des autres, ils ne sont pas assez bons ni assez sages pour le faire sans se causer réciproquement bien des tracas. On n'empêchera ni la jalousie, ni la fraude, ni la bêtise d'un côté, ni l'adresse de l'autre, ni que chacun tire de soi. Comment! il n'y aurait qu'un mot à écrire sous le nez des hommes pour les rendre justes, affectueux, compatissants, enfin frères! Ceux qui le disent sont de fiers blagueurs, mais ceux qui le croient veulent être blagués ! Pour moi, j'ai vu que, quand on est venu écrire fraternité sur la mairie de notre endroit , ça n'a changé le le cœur à personne. 11 y a eu des frères qui se sont brouillés, ceux qui l'étaient déjà ne se sont point remis; les bonnes gens qui donnaient du pain aux pauvres leur en ont donné encore, ceux qui ne donnaient rien ont continué de ne rien donner ; et ces tas de rouges n'ont pas eu seulement la fraternité de payer le cabaret où ils tenaient leur sabbat.

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a Notre curé nous le disait bien dans son prône : « La « fraternité, il y a vingt ans que je vous la prêche, et on a vous la prêchait avant moi. La religion vous l'ordonne, « votre intérêt même vous la conseille. Je n'ai pu ni vous « faire pratiquer la fraternité qui vous rendrait tous heu- « reux, ni tant seulement réussir à vous faire observer ce la justice. Et ce que la religion et la raison ne peuvent « obtenir complètement , vous croyez qu'on l'établira a d'une manière que la raison condamne et que la religion « punit? Vous êtes fou d'avoir de pareilles idées. La fra- « ternité est ici, dans l'église. C'est ici seulement que « vous apprendrez à devenir des frères; vous n'appren- « drez ailleurs qu'à vous déchirer. » Voilà comme il parle, notre curé. Si on Técoutait davantage, il y a bien des scélérats qui seraient des honnêtes gens ; plusieurs auraient des amis ou des frères pour les assister au lieu d'argousins pour les garder. Eh bien ! savez-vous ce que nous proposaient les rouges, dans leur premier feu ? de prendre des fourches et de chasser le curé !

« Mais, monsieur, la pire blague, c'est leur égalité. Pour celle-là je conviens qu'elle me fait rire.

« Le Maire se rassemble donc à la Mairie, autour d'une boîte. On me dit : « Jean-Pierre, tu vas te nommer un « représentant ; tu mettras ton billet dans la boîte, et il « vaudra autant que celui de M. le Marquis ou de M. le « Curé. Tu es leur égal, citoyen comme eux ; entre eux et toi pas de différence. » Voilà ce qu'on m'a dit. D'abord c'est bête; ensuite c'est faux.

(( C'est bête que moi, Jean-Pierre, qui passe ma vie, sauf votre respect, au derrière de mes chevaux, sans

entendre rien de rien à la politique, j'aie la même suffisance que des gens qui connaissent et qui suivent les affaires. Ensuite c'est faux, et Ton me meut double. Premièrement, le marquis et le curé savent ce qu'ils font et je ne le sais pas; ils connaissent l'homme qu'ils ont choisi, moi je sais tout au plus que le mien s'appelle Denis ou Guillaume. Secondement, leur homme est à eux, le mien n'est pas à moi. Ils ont choisi le leur, le mien m'a été désigné. Je porte dans la botte le candidat du marquis ou celui de Berlin, et je ne suis régal ni de l'un ni de l'autre, mais le serviteur de l'un des deux. Je n'ai pour égaux que les pauvres diables d'ignorants qui obéissent comme moi, soit au château, soit au club. Le véritable égal du marquis, c'est Bertin, et cette égalité est une disgrâce. Bon !

« Mais voilà une autre affaire. Quand j'ai voté, mon égalité tombe dans la boîte avec mon bulletin ; ils disparaissent ensemble. Je suis le citoyen Jean-Pierre ; je commande à ces chevaux qui ne sont pas à moi, j'obéis à tout le monde. M. le Marquis n'est plus mon égal, M. le Curé me fait fourrer dans un trou; mon maître me fait lever pour porter un voyageur, quelque temps qu'il ' fasse, à dix lieues de mon lit, et, quand le voyageur est arrivé, je lui demande pour boire, chapeau bas. Où sont mes égaux? Dans les écuries. Je suis régal des postillons et des cochers, non de tous, mais de ceux qui n'ont pas des poings ou des gages plus forts que les miens. Car quelle égalité y a-t-il entre deux hommes dont l'un peut faire filer l'autre en le menaçant ou le faire suivre en lui payant à boire? J'ai

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observé qu'on se trouve toujours en ce bas monde à côté de quelqu'un qui vous bat ou qui vous paye à boire : pour lors c'est celui-là qui vote et non pas toi. Tel que vous me voyez, j'ai voté comme le marquis, mais d'autres ont voté" comme moi. Il v avait un escogriffe de rouge qui m'appelait aristo^ qui ne parlait que de brûler le marquis, que de pendre le curé , et qui disait plus de mauvaisetés qu'on n'en met sur le journal. J'ai fini par m'expliquer avec lui, et je lui ai cassé trois dents. C'était la veille des élections. Alors je lui dis : « Voilà ton candidat : c'est celui du marquis. Si tu ne le « mets pas dans le pot, je reviens sur ta mâchoire, et « sois certain que jamais tu n'auras reçu plus chaude « raclée. » Il a voté sous mes yeux, mais je ne lui ai pas seulement payé une chopine de cidre. Je vous dis que ça me fait rire, l'égalité ! Il n'y en a pas, il n'y en aura pas, tant que le monde sera monde.

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