‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 71 sur 98 · DE LA VRAIE ÉGALITÉ · texte numérisé non relu

DE LA VRAIE ÉGALITÉ

« — 1 ardon, Jean-Pierre, il faut s'entendre ! Il y a une égalité véritable, qu'un honnête homme et un bon chrétien doit connaître.

« — Je le sais, monsieur; je vois ce que vous voulez dire. Alors nous sommes du. même avis, et le rouge ne vous va pas plus qu'à moi. L'égalité est que nous sommes tous enfants de Dieu deux fois : par Adam, une; par Notre Seigneur Jésus-Christ, deux. Je connais ma religion. Si j'avais pensé que vous la connaissez aussi, je n'aurais pas pris le grand détour pour vous expliquer mes politiques. Eh ! oui, devant Dieu, je suis l'égal du marquis, et c'est le marquis lui-même, digne homme ! qui a pris la peine de me l'apprendre pendant une maladie que j'ai faite. Il venait me voir, et il me disait cela. Je l'avais su et je l'avais oublié. C'est ce qui m'a donné un peu de bon sens et d'honneur ; autrement j'aurais bien pu me détraquer comme un autre. Dieu m'aime, Dieu est mon père. Une me regarde pas de travers parce que je suis pauvre. Il m'a placé où que je suis parce qu'il a vu que c'était ce qui me convenait le mieux. Il m'a donné, dans ma condition, autant de tranquillité, de bonheur et de liberté qu'à d'autres; et, quand il me retirera des peines de ce monde, il me jugera, non sur ce que j'aurai été, mais sur ce que j'aurai valu. Il est bon de savoir cela, monsieur; c'est là ce qui met du baume dans le sang et ce qui vous ouvre les yeux sur les choses d'ici-bas. Lorsque l'homme sait une fois qu'il doit pétrir son pain à la sueur de son visage ei qu'il a été racheté de la mort éternelle par le sang de Jésus- Christ, il sait ce qui l'attend dans ce monde et ce qu'il peut espérer et gagner dans l'autre. Ici, travail, servitude, angoisses de l'esprit et du corps, plus de déboires que de pourboires; là-haut, repos, gloire, contentement

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sans fin. Eh bien! il n'y a pas à se plaindre. Nos pieds sont attachés à la terre, mais il y a encore des bouts de chemin sans épines et sans cailloux; nos mains sont chargées de liens, mais elles peuvent encore cueillir des pommes et des roses, et nos yeux peuvent toujours se lever vers le ciel . »

Ainsi parlait Jean-Pierre, tout en fouettant ses chevaux sans rigueur et tout en descendant sans impatience pour rafistoler (passez-moi le mot) ses vieux harnais, où quelque chose se rompait à chaque instant. Je vous laisse à penser si j'étais heureux de sa compagnie, et si je remerciais Dieu de m'avoir donné pour compagnon ce bon philosophe, ce brave homme, ce prudent cocher. Assurément je n'aurais pas trouvé mieux dans nos grands corps politiques et savants.

Peu à peu, des hauteurs où. la conversation s'était élevée, nous descendîmes jusqu'à nous-mêmes. Jean- Pierre ne fut pas médiocrement étonné lorsque je lui avouai ma profession.

« Excusez-moi, me dit-il, mais je croyais que, dans ce métier-là, c'était tout chétif monde. »

Je m'efforçai de le désabuser. Il me crut, et à son tour il me conta son histoire. C'était autant la vie de Jean- Louis que celle de Jean-Pierre. Il était marié à une bonne femme et père d'un bel enfant ; il vivait de son état avec quelque petit coin de terre, et même sa femme mettait de côté pour élever le petit, dont M. le Curé parlait de faire un prêtre. En somme, il se tenait fort obligé envers la Providence, et me parut plus content de la façon dont il mène son char que moi de la façon dont je conduis le mien.

E ne sais où j'ai lu que saint François de Sales se plaisait fort dans les auberges. C'est sans doute luimême qui le raconte, et je regrette de n avoir pas sous la main son texte : saint François de Sales est toujours bon à citer. Il aimait les auberges parce qu'elles offrent l'image et la leçon de cette vie, étant des lieux de passage et non de séjour, où nous n'avons que l'usage et non la possession des choses. On arrive à l'auberge, on y trouve le nécessaire, ou l'on s'en passe ; on s'y repose ; on s'y ménage des amis, parce que l'on a besoin de tout le monde, ce qui dispose admirablement à la bienveillance; et puis, il faut payer et partir. Que Von soit bien, que l'on soit mal, on part, et même on part sans regret, car on savait en arrivant qu'on ne resterait pas. Voilà la vie, et comme il faut la prendre. Mais entre toutes les auberges, combien le bon saint devait préférer celles des bords de la mer : elles représentent l'instabilité sur les rives de l'immensité!

Hélas! ma chère, je n'ai pas besoin de vous dire en quoi je diftère de saint François de Sales; cependant j'ai

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ceci de commun avec lui d'aimer ce double spectacle. Je me sens à mon aise dans une auberge, et je prends un grand et utile plaisir à voir l'immense mer tantôt s'agiter, tantôt dormir, toujours belle et toujours enseignante, ou dans sa formidable colère, ou dans son puissant .repos.

Il faut que vous me permettiez cela. C'est une chose que vous ne comprendriez guère, vous autres femmes. Faites pour le logis, vous aimez vos meubles, vos armoires, votre vaisselle ; vous ne quittez qu'avec regret cet attirail, vous ne voyagez point sans tâcher de vous faire suivre d'une petite maison. C'est une sorte de joie pour moi de n'avoir rien à moi. Plus ma malle est petite, plus je pars content. Je serais heureux si je pouvais n'emporter que ce qui tiendrait dans mes poches. J'aurais dû en faire l'essai dans ma jeunesse, et je m'étonne de n'avoir jamais poussé la haine du mobilier jusqu'à me débarrasser un beau jour du petit sac qui renferma pendant plusieurs mois tout ce que je possédais. Ah ! j'étais le roi du monde quand ma fortune tenait sur mon dos, et, si je n'avais pas eu la faiblesse de m'attacher à ce petit sac, de quel pas plus allègre encore j'aurais parcouru les beaux lieux que j'ai visités avec lui ! Mais il me siérait mal de me plaindre, et je ne me plains ni n'en suis tenté. Je voulais seulement dire, afin de vous rassurer sur mon sort présent, que la chambrette où l'on m'a mis est encore trop grande pour moi , que j'y ai ma part plus que large de vent, de soleil et d'air marin; que la table de bois blanc sur laquelle je vous écris n'est pas plus mal commode que toute autre table à écrire ; qu'enfin

dans notre petite condition, je découvre encore du superflu. J'en ai même ici. Il y a du superflu en ce monde pour tous ceux à peu près qui savent se contenter du nécessaire. Affermissons en nous, je vous prie, la résolulion de ne point faire fortune.

Vous pouvez m'écrire à Thôtel du Hareng couronné^ tenu par M. Merlu, successeur de la veuve Poupiche. Ces noms vous font rire, ils ne paraissent point grotesques ici et sont portés par des gens qui n'en sont pas médiocrement fiers. Poupiche et Merlu sonnent dans cette bourgade comme Brignole à Gênes; seulement les Brignole, ceux que je connais du moins, sont plus aimables et regardent dé moins haut les petites gens et leur petit bagage. On convient que, si le Hareng couronné continue quelques années d'aller du train dont il va, vent arrière et toutes voiles dehors, mademoiselle Merlu sera un parti trop considérable pour les fortunes du pays et qu'elle épousera quelque étranger, c'est-à-dire un monsieur des communes voisines. Elle a un piano ! Voilà ce que vous ne me souhaitiez pas. Mais rassurezvous, je suis dans les chambres hautes, et je n'entends que la musique de la mer.

La prospérité de M. Merlu a fait de tels jaloux, qu'il a été fortement question, dans les premiers jours de la République, de lui découronner son hareng. Les envieux disaient que c'était une enseigne séditieuse, et peu s'en est fallu qu'on ne dégringolât en émeute. Déjà même M. Merlu, intimidé, entrait dans la voie périlleuse des concessions. Au conseil municipal, où l'on agitait son affaire, il offrit de mettre : Au Hareng royal; le parti

avancé voulait : Au Hareng national ; le tiers parti, Au Hareng, sans adjectif; les radicaux hurlaient qu'il fallait tout effacer. « Les brigands ! dit M. Merlu, parce que je refusais de leur faire crédit ! » Enfin tout s'est accommodé, le sang n'a point coulé, et le hareng a conservé sa couronne à l'ombre d'un drapeau tricolore dont il ne reste aujourd'hui que le bâton. Voilà l'histoire des révolutions de ce port de mer qui compte quinze cents habitants. Vous voyez que les esprits n'y sont point trèsfarouches, et que le « grand parti de l'ordre, d dont M. Merlu est une pièce principale, y tient le haut du pavé.

HISTOIRE DE LA VILLE DE "** DEPUIS LES TEMPS FABULEUX jusqu'aux TEMPS FUTURS.

uiSQUE VOUS le désirez, jo vous ferai l'histoire de cette ville. Je ne la connais pas du tout, et je n'ai nul moyen de m'en instruire; mais ce n'est pas ce faible obstacle qui m'arrêtera lorsque vous daignez commander.

Vous dire à quelle époque la ville fut fondée, c'est de quoi je suis entièrement incapable. Mettez la date qu'il

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VOUS plaira, je le trouverai bon. Voici à peu près comment la fondation s'est faite.

La haute falaise, qui semble donner à la mer une prison digne d'elle, se trouve, à l'endroit d'où je vous écris, coupée par un accident que je ne connais pas, arrivé en vertu d'un dessein de Dieu, dont Dieu n'a pas jugé à propos de me rendre compte. On peut supposer que Dieu voulait là une ville, et de plus profondes conjectures me paraîtraient superflues.

Cette coupure offre un accès facile à la mer ; se prolongeant dans les terres, elle y forme un vallon sinueux, défendu contre les souffles de l'Océan par un paravent de cent toises de hauteur et de l'épaisseur d'une demilieue. Les gens des environs virent cela, tout simples qu'ils étaient. Sans qu'aucun journal ni aucune société d'agriculture leur en donnassent l'idée, ils s'établirent à l'entrée de la coupure, entre la mer qui leur apportait des coquillages et le vallon qui pouvait produire des fruits. Comme ce même vallon donnait aussi des arbres, et même de fort beaux, je pense que l'idée leur vint, peu à peu, de couper des arbres et d'en faire des bateaux pour aller sur l'eau, comme dit la chanson composée ensuite et peut-être pas bien loin de ce temps-là; car pourquoi ces bonnes gens, qui avaient parmi eux des charpentiers et sans doute aussi des tisserands, n'auraient-ils pas eu des poètes? Enfin toujours est-il qu'on eut des bateaux, qu'on fit des filets, qu'on prit du poisson, et que, se trou* vaut bien là, on y construisit des demeures. Voilà l'histoire ancienne ; excusez-moi si je ne Vous donne pas les dates ; mais qu'en feriez-vous?

Il vint aussi d'autres gens que des pêcheurs ; ce furent des moines, et si l'on prétendait que les moines précédèrent les pêcheurs, je ne dirais pas non. Après tout, que nous importe, à vous et à moi? Ce qui ne m'étonnerait pas serait d'apprendre que les moines, étant venus les derniers, enseignèrent aux bonnes gens de la coupure à manger du poisson au lieu de manger leurs parents. Car, puisqu'on les faisait cuire, ces chers parents, quelle raison y avait-il de ne pas les manger? En tous cas, je tiens pour certain que les moines perfectionnèrent singulièrement l'art de construire et de conduire le bateau, Tart de jeter le filet, l'art de bâtir, d'autres arts encore. Eux-mêmes construisirent un beau monastère, avec une belle église, auxquels ils donnèrent un beau nona de saint, qui est devenu le nom du pays. Le conseil mani^ cipal fil d'abord quelque opposition ; je n'en sais rien, mais je l'affirme et vous le croyez. Puis, comme il n*y avait toujours pas de journaux et pas de société d'agriculture et belles-lettres, ce conseil municipal finit par mollir. On permit aux moines de défricher les terres, de faire du bien, de prier Dieu. On finit par prier avec eux. La hutte primitive devint une maison ; les maisons multiplièrent, ce fut une ville. D'autres clochers s'élevèrent ; on sut lire et écrire ; on sut qu'on n'était pas sur la terre uniquement pour prendre du poisson, le sécher au soleil ou le rôtir au feu, et le manger. On partit pour la pèche en se recommandant à la Vierge Marie ; on dhanta sur les flots les louanges du Créateur de ces riches abîmes ; on prit l'habitude de s'agenouiller au retour devant la croix que les moines avaient dressée sur le rivage,

posuerunt me custodem^ pour surveiller la mer et pour la rendre en même temps moins perfide et de plus en plus féconde. Enfin on naquit, on vécut, on mourut chrétien. C'est l'histoire des temps barbares et superstitieux, l'odieuse époque du moyen âge. Periûeltez, très-chère amie, que j'aille faire une promenade pour dissiper la tristesse de ces souvenirs.

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