‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 76 sur 98 · DU MEILLEUR TOMBEAU · texte numérisé non relu

DU MEILLEUR TOMBEAU

il OTRE messe a été attristée ce matin. Un peu avant que le prêtre vînt à l'autel, sept ou huit hommes en deuil prirent place sur les bancs ; c'était un équipage du

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caboteur. Du côté des femmes il y avait une pauvre vieille, et à quelques pas derrière elle, près] d'un pilier, dans Tombre, une autre femme, toute jeune, en robe claire, mais d'un visage si triste que vous n'eussiez pu la regarder avec un peu d'attention sans pleurer. Nous questionnâmes le bedeau. Il nous dit qu'on allait faire le service d'un matelot du pays, un bon garçon bien regretté, mort en mer ces jours-ci, et enseveli dans la mer.

Le service commença. Un sanglot mal étouffé sortit de la poitrine de la vieille; l'autre mit son mouchoir sur ses yeux. Nous n'eûmes pas besoin de demander qui étaient ces deux femmes : l'une était la mère , l'autre n'avait pas le droit de pleurer tout haut et n'était ni sœur ni parente. Le saint Sacrifice continuait; les^ hommes gardaient un silence profond. Le prêtre, lorsqu'il se tournait vers l'assistance, jetait parfois un regard compatissant du côté des pauvres femmes. La jeune ne levait point les yeux, la vieille ne pouvait contenir l'expression de sa douleur. Certes elle ne l'affichait point ; mais ses gémissements éclataient de distance en distance, comme ces soudaines rafales qui vous saisissent sur la falaise. Nous entendions quelques paroles : Hélas! mon Dieu! — Ah ! pauvre enfant ! Ces cris nous serraient le cœur ; le silence et l'immobilité de l'autre femme ne nous attendrissaient guère moins. Nous priâmes pour le défunt comme s'il eût été nôtre. Voyant là ses camarades si recueillis, nous espérions ou plutôt nous avions l'assurance qu'il n'était pas mort sans qu'on l'eût fait souvenir de Dieu. Mais cette mère, qui peut la consoler de n'avoir pas reçu le dernier soupir de son enfant ? Elle l'avait vu

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partir en pleine santé. Après un court voyage le navire rentre au port, et son cher fils n'y est plus, elle ne le verra plus !

La messe finie, les matelots se retirèrent ; nous sortîmes aussi : les deux femmes restèrent seules dans l'église, la vieille gémissant toujours, la jeune toujours à genoux, immobile, son mouchoir sur les yeux. Marie, fille de Joachim, épouse de Joseph, mère de Jésus, Marie, consolatrice des affligés, reine des vierges et reine de douleurs, laissez tomber un regard de pitié sur ces d^ux cœurs percés du glaire de la mort !

Nous allâmes nous asseoir à Tun des points les plus aimés de nos promenades sur un gazon ombragé de vieux ormes, d'où Ton voit la campagne et la mer.

« Voilà ce grand tombeau, dit Biaise, en regardant l'Océan. Gomme je m'explique bien la douleur de ces femmes qui pleurent encore dans l'église! Les morts ensevelis dans la mer ont quelque chose de plus mort que les autres. Ceux-là vraiment ne sont plus et ne laissent rien d'eux à ceux qui les ont aimés. Ils n'ont pas leur place, leur croix, leur nom au cimetière ; on ne connaît pas l'endroit où ils sont tombés ; la vague les roule au gré de ses caprices; leurs ossements broyés et dispersés par les tempêtes, n'ont point de repos.

« — Oui, reprit Antoine; mais pourtant quelle noble sépulture, quel espace immense, quelle stérilité sublime et éternelle ! Ils ne sont pas pressés par un peu de terre avare, ni longuement rongés par des reptiles hideux. Un pied insolent ne viendra point peser sur leur dépouille. Jamais la pioche ou la charrue ne remettront

au jour ces tristes restes ; ils ne reparaîtront que revêtus d'une forme nouvelle, au commandement de Dieu.

« — Et jous, me dit Biaise, où voudriez -vous être jeté ? ^ •

« — Mes chers amis, qu'importent nos vœux ? A cet égard comme en tout le reste, notre place est marquée ; acceptons-la d'avance, telle que nous Taurons. Toute tombe est bonne h toute bonne mort'.

« — Mais, dit Antoine, nous voilà, ce me semble, montés sur un ton lyrique où nous pourrions difficilement nous soutenir. Je propose que noAs descendions de là. J'ai apporté madame de Sévigné. Si nous l'écoutions ? Elle n'est pas engagée comme nous dans ces hautes pensées, et ne se croira point tenue de dire tant de choses sublimes. »

Antoine ouvrit le volume au hasard. Je veux que vous lisiez la lettre qui se présenta sous ses yeux. Je viens de vous parler de la douleur d'une mère qui a perdu son fils ; voilà le même sujet traité par madame de Sévigné. Vous allez entendre ces cris qui nous ont si fort émus dans l'église, et dont je n'ai pu vous envoyer qu'un faible écho. Seulement, au lieu d'une pauvre femme de pêcheur, vous entendrez pleurer un maréchal de France. Mais c'est le même gémissement.

8 décembre 1^73.

« Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort « du comte de Guiche : voilà de quoi il est question « présentement. Ce pauvre garçon est mort de maladie

« et de langueur dans Tarmée de M. de ïurenne ; « la nouvelle en vint mardi matin. Le Père Bourdaloue « Ta annoncé au maréchal de Gramont, qui s'en douta, « sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le « monde de sa chambre ; il étoit dans ce petit apparte- « ment qu'il a au dehors des Capucines. Qjuand il fut « seul avec ce Père, il se jeta à son cou, disant qu'il « devinoitbien ce qu'il avoit à lui dire; que c'étoit le « coup de sa mort ; qu'il le recevoit de la main « de Dieu ; qu'il perdoit le seul et véritable objet de « toute sa tendresse et de toute son inclination nature relie ; que jamais il n'avoit eu de sensible joie ou « de violente douleur que par ce fils, qui avoit des « choses admirables. Il se jeta sur un lit, n'en pou- « vaut plus, mais sans pleurer , car on ne pleure pas « dans cet état. Le Père (Bourdaloue) pleuroit et n'avoit « encore rien dit ; enfin il lui parla de Dieu comme a vous savez qu'il en parle : ils furent six heures « ensemble ; et puis le Père, pour lui faire faire son a sacrifice entier, le mena à l'église de ces bonnes Gapu- « cines, où l'on disoit vigiles pour ce cher fils. Le « maréchal y entra en tombant, en tremblant, plutôt « traîné et poussé que sur ses jambes ; son visage a n'étoit plus connoissable. Monsieur le duc le vit en (( cet état, et, nous le contant chez madame de La « Fayette, il pleuroit. Ce pauvre maréchal revint enfin « dans sa petite chambre; il est comme un homme <f condamné. »

Voilà le cœur du père ; mais écoulez la suite , et si vous trouvez que ce « pauvre garçon, » le comte de

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Guiche, fut bien regretté, vous allez voir quelques larmes de plus tomber sur le pauvre garçon d*ici, le pêcheur sans nom, jeté sans cercueil dans un endroit ignoré de la vaste mer. Madame de Sèvigué parle maintenant des parents et des amis :

« Madame de Monaco (c'est la sœur) est entièrement « inconsolable; madame de Louvigny (la belle-sœur, « femme du frère héritier) Test aussi, mais c'est parla « raison qu'elle n'est point affligée. N'admirez -vous « point le bonheur de cette dernière ? La voilà dans un « moment duchesse de Gramont. La chancelière (grand' « mère de la veuve) est transportée de joie. La comtesse a de Guiche (la veuve) fait fort bien ; elle pleure quand (K on lui conte les honnêtetés et les excuses que son « mari lui a faites en mourant. Elle dit : — Il éloit « aimable, je Taurois aimé passionnément s'il m'avoit a un peu aimée ; j'ai souffert ses mépris avec douleur; « sa mort me touche et me fait pitié ; j'espérois toujours « qu'il changeroit de sentiments pour moi. — Voilà qui « est vrai, il n'y a point là de comédie... »

Maintenant, ma bonne amie, faites vos réflexions sur les grandeurs, les affections et les douleurs humaines. Pour finir l'histoire, je vous dirai que, repassant devant l'église, nous avons vu la mère du pêcheur qui en sortait, appuyée au bras de la jeune fille, toutes deux toujours pleurant. Plus loin, sous la tonnelle d'un cabaret rustique, quelques amis du défunt étaient attablés; — et, pour tout dire, ils paraissaient se trouver bien.

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