UN HOMME RANGE
.ISTOINE et Biaise sont arrivés. Antoine a voulu aussitôt voir la mer; Biaise est resté pour organiser son logis. Lorsque nous revînmes, nous le trouvâmes dans les aises de ce monde. Il s'était fait donner des meubles, il avait tiré de sa malle vêtements de chambre, vêtements du matin, vêtements de promenade et de cérémonie. Un tapis de pied, luxe encore inconnu dans les chambres de seconde classe du Hareng Couronné^ s'allongeait devant son lit, et sur ce tapis s'épanouissaient ses pantoufles. La cheminée était ornée de deux bougies illustrées d'abat-jour, s'élevant de chaque côté d'un crucifix. Une carte de Normandie était attachée au mur. Sur la commode s'étendait, bien rangée, une bibliothèque respectable ; sur la table il y avait un pupitre au complet,
encrier, couteau d'ivoire, ciseaux, canif, plumes, essuieplume, crayons de deux couleurs, enveloppes, cire d'Espagne, pains k cacheter, etc., etc. Sur une autre table, un arsenal de toilette, avec toutes les espèces de tirebottes et de crochets. Dans un coin, la pharmacie : remèdes contre la rage, onguents pour brûlures, taffetas pour coupures, eaux pour piqûres, foulures et morsures, et encore les etc., avec une instruction pour les cas pressés d'évanouissements, de coliques, de croup, et le reste. Un sucrier et du sucre dedans, et une cuiller d'argent avec manche à pilon dans un gobelet de ruolz ; à côté, deux petits flacons d'eau de mélisse et de fleurs d'oranger. Que vous dirai-je? J'en oublie la moitié, et tout cela tiré de cette seule malle ! « Vous avez oublié quelque chose, Biaise. — Quoi donc ? — Des cartes, pour faire le cent de piquet avec M. le curé, et le boston avec M. le maire. — Voilà ! » s'écria-t-il, non sans un mouvement d'orgueil que ne put déguiser assez tôt sa modestie naturelle. H déploya un carlon qui était d'un côté un tapis vert, et de l'autre un échiquier. Il produisit un jeu de piquet avec des marques en tabletterie, un jeu de boston avec des jetons d'ivoire, et, fourrant la main dans un compartiment de sa malle, il en fit sortir en silence, mais non sans orgueil, un jeu de dominos.
a Vous riez, dit-il ; mais vous verrez, si nous avons des soirées pluvieuses! — Bah ! dit Antoine, avec des cigares et notre esprit, nous verrions la fin des heures. — De l'esprit, dit Biaise, vous en avez ; des cigares, ilà sont là. Je ne me suis pas embarqué sans en prendre quelques douzaines au bon coin. »
380 l'hôtel
Il nous montra des régalias bruns, secs, magnifiques ; un choix de professeur ! Notez que cet homme d'or ne fume pas, et qu'il avait fait cette provision uniquement pour nous. Ah ! nous fûmes fort attendris, Antoine et moi, et nous chantâmes un hymne à deux voix en l'honneur des gens de bien qui savent mettre tant de choses dans leur malle.
« Écoutez, dit Biaise, je rougis de tant chercher mes aises. En rangeant tout cela j'avais honte de ne savoir point m'en passer. C'est stupide de ne pouvoir se coucher sans tapis de pied, se lever sans pantoufles, sortir sans parapluie (il avait apporté un parapluie , un petit manteau de toile cirée et des chaussures en caoutchouc). Hélas ! quel bagage à côté de celui des missionnaires (il nous montra le dernier numéro des Annales de la Propagation de la Foi) ! Mais, si ces babioles me manquent, je suis malheureux comme un chat monillé. Voilà ce que c'est que d'être né d'une bonne famille parisienne, dans le quartier du pont Neuf. Je vous admire, vous autres, de savoir vivre en Spartiates comme vous faites sans rien de ce qui me semble nécessaire à la vie.
« — Ma foi ! dit Antoine, admirez-moi pour autre chose. Biaise. Si je savais me procurer toutes ces douceurs, comptez que je ne m'en priverais pas. Je m'en passe, faute de savoir me les donner ; vous vous les donnez, faute de savoir vous en passer. Ce n'est point de vertu que nous luttons, et nous sommes deux pauvres pécheurs, vous les pieds sur votre tapis, regrettant de ne savoir point supporter le carreau; moi, les pieds sur
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le carreau, Irès-fâché de n'avoir pas su me charger d'un tdpis.
« — Oui, dit Biaise, mais vous faites un effort en vousmême, et vous finissez par prendre comme une petite pénitence Tinconvénient d'avoir froid.
« — Sans doute, reprit Antoine; mais, en supportant le froid, je suis exposé à penser en moi-même : « Je ne suis « pas un voluptueux, comme Biaise ; je sais souffrir, je « sais faire pénitence ; mon Dieu, considérez ma vertu! » Tandis que vous, les pieds chauds, vous direz : « Je suis « un lâche ; je fais mon paradis ici -bas ; mon Dieu, parie donnez- moi de ne pas savoir endurer les misères de « l'existence comme cet admirable Antoine ! »
« — Dame ! si vous le* prenez comme cela, dit Biaise, que voulez-vous que je réponde ? Il faut donc croire que j'ai de la vertu ?
« — Peut-être, Biaise, si vous avez de l'humilité. »