‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 8 sur 98 · RÉFLEXIONS DE L*UN ET DE L'AUTRE · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS DE L*UN ET DE L'AUTRE

« liH bien, Marianne? dit le père.

« — Cher papa, dit Marianne, vous voulez savoir ce que je pense de monsieur Sylvestre ? Je ne le sais presque pas. La peur m'a dominée. Pourtant je n'ai rien remarqué qui dût m'effrayer. Sa physionomie est ouverte, sa voix est franche et semble venir d'un bon cœur. Extérieurement je le trouve comme tout le monde.

« — Je le soupçonne, observa la mère, d'avoir l'humeur un peu fière et despotique.

. « — Il ne mè semble pas, dit Marianne ; et j'ai pensé

qu'il ne manquait point d'indulgence à la manière dont il a voulu me rassurer, disant que c'était à lui de trembler. Au reste, mes chers parents, je m'en remets à vous. Mieux que moi vous savez ce qu'il faut faire.

« — Tout ce que j'ai vu de lui m'a plu, continua le père ; mais enfin je ne suis pas la fille à marier. Tu dois prononcer, mon enfant.

« — Véritablement, père, je ne puis.

« — Faut-il l'autoriser à revenir ?

« — Mais... s'il le demande.

« — Il le demande. Je l'ai su par l'abbé Théodore, ce matin. Tu sais que l'abbé Théodore l'aime beaucoup et t'aime aussi.

(T — Oui, mon père, et je sais que vous m'aimez. Et vous, vous savez avec quelle confiance je vous ai toujours obéi. »

Son père l'embrassa.

« Mais ici, poursuivit-il, mon cœur, ma raison, mon devoir, tout me défend de rien ordonner. Veux-tu que je refuse ?

« — Pourquoi, papa? Cela lui ferait peut-être de la peine! »

C'était précisément ce que Sylvestre avait répondu aux questions de l'abbé.

« Non, disait-il, la personne ne me déplaît pas. Pauvre petite, à qui pourrait-elle déplaire ? Un pouce de plus ne m'aurait point effrayé; mais qu'est-ce que cela peut faire au bonheur? Le bonheur ne se mesure point à l'aune. D'ailleurs la taille est élégante. Je ne dis rien de la voix; ce petit timbre faible et doux suffit aux chan-

DU MARIAGE fiT DB CHAMOUNIX. 35

sons du berceau... Elle se tirerait mal d'une mélodie de Schubert..., mais le pot-au-feu n'en sera pas moins soigné. Ah! Schubert et le pot-au-feu, mon cher abbé , ce sont deux choses qui diffèrent ! Néanmoins cette jeune Marianne est charmante dans son humble maison. C'est un joli tableau. Assise à la fenêtre encadrée de jasmin, elle tient son aiguille un moment oisive et laisse errer ses regards rêveurs sur les fleurs de Kenclos...

(( — Je ne nie pas que le tableau soit joli, dit Tabbé, mais Marianne n'a point de regards rêveurs. A quoi voulez-vous qu'elle rêve, cette enfant ?

« — Qui sait? dit Sylvestre; à son cousin, peut-être.

« — Quel cousin ? dit l'abbé.

« — Son cousin, dit Sylvestre. Il y a toujours un cousin qui soupire et qui fait des vers.

« — 11 n'y a point de cousin,- dit l'abbé ; je le saurais, je pense ?

« — Ce sera donc, poursuivit Sylvestre, une élégie de moins. Mais vous vous trompez ; le cousin existe et il ne demande qu'à fondre en larmes. Après tout, peu importe ! On lui donnera un soupir, et son compte sera réglé. Pour moi, j'ai autant envie de me marier que de ra'aller pendre.

c — Que ne le dites-vous ?s'écria l'abbé. Rompons, cela est facile.

« — Non, dit Sylvestre : puisqu'il se faut marier, et que l'occasion est bonne, prenons-la. Nous avons prié Dieu, le cœur ne dit ni oui ni non ; c'est le moment d'en finir. N'écoutons pas l'esprit; l'esprit est un sot qui n'a jamais uni d'objecter. Je ne suis pas amoureux, voilà mon

tourment, et je voudrais Têtre, voilà ma folie. Car, si j'étais amoureux, j'irais en avant, sans volonté, sans prudence, sans faire aucun sacrifice de cette liberté vaine dont les séductions m'attachent au célibat. Le beau mérite de se marier amoureux ou de se battre furieux ! Un vrai brave est celui qui va au péril de sang-froid, domptant les secrètes terreurs de son âme. Retournons à la maison des tilleuls, si Ton veut m'y recevoir.

« — Je pense qu'on vous attend, dit l'abbé.

« — Voilà, reprit Sylvestre, ce qui me défend d'hésiter. Voyez-vous, abbé, je n'aurai jamais le cœur de dire non à une honnête fille qui veut bien de moi. ;I1 me semble que ce serait lui dire : Je vous trouve laide, ou sotte, ou pauvre. Du moment qu'elle a consenti à se laisser présenter, il faut que je l'épouse si elle n'y a point de répugnance. Je me dois cela.

« — Cependant, reprit l'abbé, réfléchissez...

« — Bah 1 dit Sylvestre, j'ai réfléchi durant plusieurs années, et vous voyez où j'en suis. Je sais à peu près jusqu'où peut aller mon cœur, et je n'ai , après tout, à trembler ici que pour moi. Cette jeune Marianne n'est pas à plaindre si elle m'épouse. Je me crois certain de faire un bon mari.

«—C'est sur quoi je me fonde, dit l'abbé, pour espérer que vous serez un heureux mari. Mais je vous entends dire des choses qui m'alarmenl.

« — N'écoutez pas, répondit Sylvestre; tous les levers de soleil produisent des brouillards. Ces vapeurs témoignent combien est déjà fort cet astre naissant. Si j'étais moins résolu à me marier, les chimères dont je vous

fatigue pourraient-elles si violemment disputer mon cœur ?

Ils partirent. Sur le chemin qui le menait à un but si sérieux Sylvestre garda le silence, considérant la nécessité de pénétrer tout de suite plus avant dans Tâme de celle à qui il allait lier ses jours. A son avis, le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon, être moins absolu pour Fépouse chrétienne que pour la religieuse. Sa loyauté l'obligeait de faire comprendre à Marianne qu'il l'entendait ainsi, et pour tout de bon. « Grand Dieu! pensait-il, si je rencontrais un de ce& esprits faussés pour qui le mariage et l'affranchissement de toute gêne et de toute autorité ne sont qu'une même chose ! »

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