RÉCIT D*ÉPHREM
1841 , j'étais, comme vous le savez, en Afrique. Le vendredi saint, nous revenions de Blidah à Alger sous une pluie battante qui durait depuis plusieurs jours. Nous chevauchions lentement à Tavant- garde d'une petite armée harassée par deux semaines de marches et de combats dans les ravins de l'Atlas. Du reste, sécurité complète; point d'Arabes en tête, ni en flanc, ni en queue. L'ennemi, c'était le mauvais chemin et le mauvais temps ; il n'en était point de plus capable d'assombrir tous ces hommes de guerre.
« En pareille situation, que faire à ravant-garde,»à moins que l'on ne cause? Je causais donc, et très-chaudement, avec un compagnon de bivouac qui m'intéressait à plus d'un litre. Il était jeune, brave, bon, lettré,... et renégat. Mon Dieu, oui ! Ce pauvre garçon, arrivé en Afrique avec le fonds d'instruction religieuse et morale qu'on se forme au collège, s'était fait musulman. Il avait trouvé cela plus commode pour son avancement et pour
le repos de sa conscience. Le sujet de notre entretien, vous le devinez sans peine. Je prêchais mon renégat, essayant de lui faire comprendre et détester son apo-, stasie. Je parlais à un sourd.
u Mon cher ami, me disait-il, je ne suis pas plus « musulman que Mahomet, et je crois bien que le Chris- « tianisme est la meilleure religion. C'est la vraie , peuta être; mais, pour parler franchement, je n'en veux « aucune. Je me contente de celle du drapeau. Dans tout ce ce que vous dites, une seule chose me touche : l'amitié « que vous me témoignez ; le reste m'est indifférent. Je « ne puis pas m'expliquer un Dieu mort pour moi ; je a me sens rebelle à vos idées d'humilité, de soumission a et de pénitence. En fait de discipline, la militaire me a suffit. ï>
« Il n'v avait là rien de difficile à réfuter ; mais le renégat, se bouchant les oreilles, me répétait que je parlais en vain. Je n'en étais que trop convaincu.
<( Pardonnez-moi la peine que je vous fais, ajouta-t-il. « Vous devez souffrir de me vouloir tant de bien, de me « parler avec tant de cœur, de me croire en si grand (( danger, et de perdre pourtant vos paroles.
« — Mes paroles, lui dis-je, ne sont pas perdues ; vous € vous les rappellerez un jour. En tout cas, Dieu les « entend. Fussent-elles perdues et pour vous et pour moi, « je suis accoutumé à ces pertes-là. J'ai d'autres amis que « vous et dont le salut m'est encore plus précieux que le « vôtre. J'ai un frère, non pas musulman, tnais incrédule, a Je l'ai pressé, exhorté plus longtemps, plus fortement et tt non moins inutilement que vous-même. II me ré))ond
« aussi que ma tendresse le touche, et c'est tout ce que « j'obtiens de lui. »
a A ces mots je me représentai si vivement mon frère, et son malheur et le mien, que je fus saisi d'une immense tristesse. J*e sentis que je perdais tout empire sur moimême ; les larmes me gagnaient. Pour dompter, ou tout au moins pour cacher cette violente émotion, je pris le galop, et je m'éloignai à une portée de fusil sur les flancs de l'avant-garde. Là, seul, je m'abandonnai. Je pleurais, je priais, j'osais presque quereller Dieu, qui me faisait attendre si longtemps une âme si chère. Que faisait-il, ce pauvre frère ? Comment allait-il passer ce jour sacré du vendredi saint? Puis, reprenant courage au souvenir de toutes les grâces dont Dieu m'avait comblé, je suppliais Jésus crucifié d'avoir pitié de mon frère comme il avait eu pitié de moi. Ayant ainsi déchargé mon cœur, je me trouvai plus calme. Toutefois, je restai dans un état d'angoisse dont le mouvement de notre rentrée à Alger put à peine me distraire et qui dura jusque vers la fin du jour.
(( Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait à Paris.
« J'avais pour confesseur le Père Varin, Jésuite, vieillard vénérable, plein de douceur, plein aussi d'autorité. Je lui avais souvent confié mes soucis au sujet de mon frère. Or, à neuf heures du matin, au moment à peu près où finissait, comme je vous l'ai dit, ma conversation avec le renégat, le Père Varin, seul dans sa cellule, songeait à moi et à ce frère bien-aimé. Pourquoi? Dieu le sait. Sans que je lui eusse écrit, sans que personne lui eût parlé de nous, le Père songeait à nous. Il se disait :
« Il faut que j'aille trouver le frère d'Ephrem, et que ce « garçon nous donne la consolation de revenir à Dieu. » Là-dessus il prenait son grand bâton et, hâtant sa marche chancelante, une demi-heure après il frappait à la porte de ma chambre, où mon frère demeurait.
« Sulpice (c'est le nom de mon frère) était encore couché. Voyant entrer mon confesseur, il est saisi d'effroi, croyant qu'on vient lui annoncer ma mort. Le sourire du Père Varin le rassure. « Eh bien ! mon cher enfant, lui «r dit le bon vieillard, vous ne m'apportez point de nou- « velles d'Éphrem, etje viens en chercher.
« — Il se porte bien, mon Père, répond Sulpice, main- « tenant très-fâché d'être pris au lit si tard par cet « homme en cheveux blancs.
« — Il est toujours bon chrétien ?
i( — Toujours, mon Père.
« — Dieu soit loué! Etvous,cherenfant, quand serez- « vous chrétien? quand donnerez- vous cette consolation « à votre frère ? »
« Sulpice ne répondit pas. Il avait trop envie de répondre et craignait d'être impoli.
« Le Père Varin poursuivit, avec la douce tranquillité d'un ambassadeur de la miséricorde divine :
« Mon cher enfant, il faut à votre tour donner à votre « frère de bonnes nouvelles de vous. Il y a longtemps a qu'il les espère et les demande, et j'en suis témoin. Il « faut aller vous confesser et lui annoncer qu'enfin vous « êtes chrétien.
« — Mon Père, je le ferai sans doute, un jour.
« — Pourquoi remettre, mon enfant? Il faut le faire
« aujourd'hui même. . . Allez trouver le Père H. . . 11 dirige « beaucoup de jeunes gens, et c'est celui de nos Pères « cfdi vous conviendra le mieux. Vous lui direz que vous « venez de ma part et que vous êtes le frère d'Éphrem. « Il sera bien heureux de vous voir.
« — Mais, mon Père, je ne suis pas du tout disposé à « faire ce que vous me demandez, et je n'ai nullement « l'intention de me convertir.
« — Bah ! bah ! vous croyez avoir des objections con- « tre la religion, mais, au fond, vous n'en avez point. « Vous savez très-bien qu'il y a un Dieu, que vous l'avez « offensé, et que vous devez obtenir son pardon par un « sincère aveu de vos fautes. Mon enfant, quand trouve- « rez-vous, pour obtenir le pardon, un jour plus beau « et plus favorable que celui où ce Dieu de bonté est « mort pour nous sur la croix? Vous irez voir le Père H... « à deux heures, n'est-ce pas ?
« — Je vous assure, monsieur, que ce n'est pas du tout « mon intention, et que je n'irai point.
a — Si fait, mon ami, vous irez. Je viens exprès pour « vous le dire, et je vous annonce que vous en remer- « cierez Dieu.
« — Mais je ne peux pas... Il faut que je réfléchisse... « Je vous promets d'y songer.
(( — Vous songerez sur le chemin, mon enfant, et le « Père H... vous aidera dans l'examen de votre cons- « cience... Mon Dieu ! vous ne lui direz rien de nouveau, (f et déjàil vous connaît. Vous même ne vous connaissez « pas si bien. Ne perdez point de temps ; il faut que vous « fassiez vos pâques cette année.
« — Moi !...
(( — Qui, vous, Sulpice. Réunissez-vous dans le cœur « de Jésus-Christ à votre frère absent; donnez-vous, « comme votre frère, à ce Dieu en qui seul les hommes se « peuvent bien aimer. La joie qu'Éphrem en ressentira, « vous la connaîtrez, et vous saurez qu'il n'en est point « d'égale en ce monde... Ainsi vous me promettez d'aller ft vous confesser aujourd'hui ?
« — Non, mon Père. Quelque regret que j'en aie. je « ne puis en conscience vous promettre cela. »
« Le Père Varin s'approcha, lui prit la main, et, avec un sourire plus tendre et plus grave :
— Allons, dit-il, mon enfant, vous ne savez point ce (( que vous refusez ; mais je le sais, moi qui ai soixante- (( dix ans et qui suis depuis quarante ans ministre de a Dieu. Dans cette longue carrière j'ai vu bien des hom- « mes aux portes delà mort; j'en ai vu qui avaient « repoussé la miséricorde et qu'à son tour la miséricorde a. repoussait. Je n'accepte point votre refus. Je viens vous a chercher de la part de Dieu ; je ne me retirerai point « que vous ne m'ayez promis d'être à Dieu.
« — Puisque vous le vpulez, mon Père, dit Sulpice avec « un vif sentiment de dépit, j'irai où vous m'envoyez. « J'irai aujourd'hui. Mais je proteste que j'y vais à con- « tre-cœur ; et je serai bien étonné si je m'applaudis un « jour de la violence qui m'est faite !
« — Pour cela, dit le Père, n'en doutez point. »
(( Il sortit, laissant Sulpice dans un accès de mauvaise « humeur voisin de l'exaspération. « Quoi ! disait celui-ci, « ai-je fait une promesse que je sois obligé de tenir? Non,
« certainement, et je n'irai pas chez ce Jésuite. Le Père « Varin a abusé de ma tendresse pour mon frère et du « Tespect qu'on a pour lui-même.
« Le pauvre garçon quitta sa chambre sans savoir ce qu'il faisait, erra par les rues, battu de mille sentiments contraires, songeant à Dieu, songeant au monde, songeant à moi, quelquefois attiré, plus souvent éloigné, furieux d'être pris dans sa parole donnée comme dans un lacet. A travers cet orage, il se sentait poussé vers la maison des Jésuites, et à deux heures il se trouva devant la porte du Père H...*
« Non, se dit-il, c'est absurde, je n'entrerai point, â Et, en efifet, il revint chez moi, se donnant pour raison qu'il devait au moins apprendre la formule du Con/iteor, et qu'il trouverait cela dans un de mes livres. Ce qu'il chechait, c'était le repos. Que vous dirai-je? Il ne trouva le repos qu'en dégageant sa parole donnée le matin. Troublé, confus, gémissant, il alla se jeter aux pieds du Père H... et, de retour, il m'écrivit : a Je suis chrétien, « mon frère, je me suis confessé, et, quand tu liras celte « lettre, j'aurai fait mes pâques. »
« Voilà ce qui m'est arrivé, poursuivit Èphrem après un moment de silence. Vous savez tous que je dis la vérité ; tous vous connaissez la foi et la piété de mon frère. Voilà de quelle façon il s'est converti, après m'avoir résisté longtemps, et quand j'en étais â douter s'il se convertirait jamais. Cette conversion est-elle ou n'est-elle pas un miracle? Est-ce une chose toute naturelle et ordinaire? Ceux qui l'expliqueraient par l'ascendant qu'un .
vieillard vénérable comme le Père Varin devait exercer aisément sur un garçon de vingt-trois ans me paraîtraient tenir peu de compte de la force des passions à cet âge. Est-ce la coutume que quelques paroles d'un vieillard sachent dompter la fougue des jeunes gens, les arracher de la voie de la liberté et des plaisirs, et les jeter tout bouillants dans les rudes sentiers de la pénitence ? Sulpice y est entré pourtant, il a persévéré, il persévère, chaque jour plus ferme, plus fervent, plus heureux d'être chrétien. Voilà ce qu'il faudrait expliquer. Pour moi, j'ai remercié et je remercie Dieu, qui a remplacé la plus grande angoisse que mon cœur eût éprouvée jusqu'alors par la joie la plus vive que je puisse éprouver jamais. Et ma foi, qui d'ailleurs n'avait pas besoin de cette merveille, rit au nez des cinq académies. »