‹ Ça et la (volume 4)Chapitre 82 sur 98 · RÉCIT D'ANDRÉ · texte numérisé non relu

RÉCIT D'ANDRÉ

« Mon Dieu, dit Pierre quand Èphrem eut cessé déparier, nous sommes ici plusieurs qui n'avons pas toujours eu le bonheur de croire et de vivre chrétiennement. Quel est celui de nous qui n'a pas reconnu l'intervention

et l'assistance divines dans l'œuvre de sa conversion? Qui nous a mis dans la main le premier bon livre ? Par quel concours de circonstances étonnantes avonsnous entendu la première bonne parole qui a troublé la quiétude de notre oubli ? Et comment, enfin, ces faibles germes, attaqués par les passions, à demi arrachés, ont-ils produit des fruits de salut, sont-ils devenus la seule chose qui tienne dians nos âmes ?... Quelqu'un le sait-il d'un autre, un seul d'entre nous le sait-il de lai-même ?

« — En tout cas, dit le capitaine André, je ne suis point ce quelqu'un-là. Ma conversion fut véritablement des plus absurdes. Écoutez ceci :

« Je surveillais comme capitaine du Génie, quelques travaux de fortification dans la plaine d'Oran. J'étais plein de santé, sans chagrin ni sujet de chagrin quelconque ; aucun ennui dans le cœur, aucune préoccupation dans l'esprit, aucun souvenir de religion, aucun système d'incrédulité. J'avais vingt-sept ans ; je me trouvais bien de la vie, je m'occupais de mon métier; rien de plus.

« J'eus un jour besoin d'aller jusqu'à un poste qu'on appelle le camp du Figuier. Je partis à cheval, tout seul, par le plus beau temps du monde. J'arrivai dans un endroit absolument désert. Je levai les yeux, j'admirai ce beau ciel et cette solitude. Que se passa- t-il au fond de mon âme? Je l'ignore. Il n'y avait ni danger ni apparence de danger, je ne songeai point à la mort, je

n*eus point peur, mes pensées ne s'envolèrent pas vers ma famille; mais, cédant à un mouvement plus fort que moi, et frémissant jusqu'à la moelle des os, je descendis de cheval, je me découvris la tète, je me mis à genoux, et, les bras étendus vers le ciel, je priai et je pleurai. Le lendemain j'allai trouver un bon prêtre d'Oran qui me fit faire Texamen de ma conscience ; et depuis lors je suis chrétien, comme dit le catéchisme, par la grâce de Dieu. »

Là graine de catalpa.

OUR moi, dit à son tour Jérôme, j*ai lu, j'ai réfléchi, j'ai discuté, j'ai combattu, j'ai fait une résistance désespérée ; et , avec tout cela, ce sont des circonstances minimes, ce que nos philosophes, qui expliquent tout, appelleraient savamment des circonstances de hasard, qui m'ont vaincu. La première flèche dont j'ai bien reçu l'atteinte m'est arrivée au cœur d'une manière qui n'a pas le sens commun. J'étais à Toulouse , par hasard, et j'y avais rencontré, par hasard, la veille de mon départ, un garçon de mon âge à peu près, vingt-

quatre ou vingt-cinq ans, qui se nommait Louis Bécane, bon, charmant, d'un esprit rare, plus distingué encore par le cœur. Il était chrétien ou prêt à le devenir, et c'était encore un hasard à Tâge qu'il avait, dans le milieu où il vivait. Ses patrons, fort lancés dans la politique, voulaient faire de lui quelque chose. On lui disait : « Tu « seras professeur, tu serasdéputé, tu seras académicien, « lu seras ministre. » Il songeaitquelquefois,lui,à devenir Capucin. Il a fait mieux encore : il est mort dans la fleur et dans la bonne odeur de sa jeunesse, tout occupé de saints désirs et de pieux travaux. Cet aimable garçon m'avait parlé de Dieu ; j'avais écouté sans attention. Mes pensées n'étaient pas tournées de ce côté, tout au contraire.

'( Le lendemain, ayant bien oublié Louis Bécane et sa prédication, je me mis à une besogne fâcheuse, difficile, redoutée : je fis ma malle. Savoir faire une malle, c'est un don de nature, plus précieux, à mon avis, que d'être né poëte. Je ne l'ai point reçu et j'ai beaucoup voyagé sans pouvoir l'acquérir. Je procédai à ce travail cruel avec tous les agacements, toutes les sueurs et tout l'insuccès ordinaires. Je combinai, je recommençai, je désnspérai. Impossible de mettre les choses à leur place et de ne point les froisser ; impossible de combler les vides et de faire entrer dans cette maudite malle ce que j'en avais tiré. Ne vous étonnez pas de l'importance que je donne à ce détail. Il n'y a guère eu dans ma vie d'événement plus sérieux.

« Enfin, après ces longs essais, après ce supplice, étant parvenu à fermer ma malle, les nerfs irrités et le

front humide, je descendis, pour me reposer, au jardin de la maison que j'habitais.

(( Je vins à passer sous un catalpa, tout chargé des longs étuis où la graine de cet arbre est contenue. J'arrachai machinalement un de ces étuis et je Touvris en me promenant. Quand j'en eus remarqué l'arrangement intérieur, je m'arrêtai saisi de surprise, et je tombai dans une rêverie qui fut peut-être la réflexion la plus longue et la plus suivie que j'eusse faite jusqu'alors. La graine de catalpa est un petit noyau auquel adhèrent deux ailes légères et transparentes, pareilles à celles des libellules. Chaque étui en contient un certain nombre, vingt ou trente peut-être. Quand le moment est venu, dans la saison des vents, les étuis, secoués sur l'arbre où ils sont attachés par une queue flexible comme celle de la cerise, ne tombent pas, mais s'ouvrent; la graine déploie ses ailes, le vent la prend et l'emporta où le bon Dieu veut qu'il pousse un catalpa. Mais ce qui occasionnait mes réflexions, c'est l'art avec lequel ces graines ailées étaient disposées dans l'étui encore vert. Chacune occupait sa cellule ouatée, où ses ailes délicates, soigneusement étendues, étaient garanties de tout froissement. Il n'y avait ni trop plein, ni place perdue, ni faux plis. Je restai en admiration devant cet emballage, moi qui venais d'employer inutilement tant de soins à faire ma malle. Je n'eus pas un moment la pensée, qui me serait certainement venue la veille, d'attribuer cet arrangement « au génie de la nature » ou aux jeux du hasard. Non, la main de l'Ouvrier se faisait trop voir ! Et le raisonnement de Bécane, quoique j'y eusse fait si peu

d'attention, me frappa d'une force que toute son éloquence ne lui avait pas donnée. Passant devant l'église de la Dalbade pour aller rejoindre la voiture, j'entrai et je priai. C'était la première fois peut-être depuis ma première communion, si oubliée que je ne savais plus de prière, et que je ne pus pas même réciter tout ïAve, Maria. Mais pourtant je priai, et, j'ose le dire, je priai véritablement.

« Vous savez le reste. La pensée de Dieu ne me quitta plus guère:. je commençai de le voir partout ; j'entrai en lutte ouverte, et, un an après, par un concours de circonstances très-imprévues, et dont quelques-unes me sont restées inexplicables, je me prosternai pour toujours devant ce Dieu qui fait voler et germer où il lui plaît la semence de sa parole. )»

l'apostolat domestique.

« 1 uiSQUE nous en sommes là-dessus, dit Pierre, il faut que je vous conte de quelle manière la chose m'est arrivée. C'est tout ce qu'il y a de plus simple et de plus naturel, et je ne laisse pas d'y voir de quoi se mettre à genoux.

6ËS MIRACLES. 4!2l

« J'ai été élevé, quant à la religion, aussi mal que possible, non-seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, (Jans le respect, dans la vénération de Terreur, el j'achevai mes classes bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église catholique. Je vécus ensuite en pur enfant de Paris et en vrai citoyen du quartier Montmartre, très-occupé de mes affaires, consacrant aux amusements et à la politique tout le temps que je ne donnais pas à la fortune. Je me mariai. Dieu permit que je rencontrasse une bonne et honnête créature là où je ne cherchais que de la beauté, de l'esprit et de l'argent. Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle devint mère ; après la naissance de son premier enfant, elle entra tout à fait dans la voie. Quand je songe atout cela, j'ai le cœur remué d'un sentiment de reconnaissance, pour Dieu dont il nt*e semble que je parlerais toujours et que je ne saurais jamais exprimer. Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion sans que j'y prisse garde. Je laissais la mère gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de ses vertus, que je sentais et que je ne voyais pas.

«Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans grands moyens ; si je l'aimais autant que les autres, j'étais cependant disposé à plus de sévérité

4ââ DES MIRACLES.

envers lui. La mère me disait : « Sois patient ; il chan- « géra à Tépoque de la première communion. » Ce changement à heure fixe me paraissait fort invraisemblable. Cependant Tenfant commença de suivre le catéchisme, et je le vis, en effet, s'améliorer très-sensiblement et très-rapidement. J'y fis attention. Je voyais cet esprit se développer, ce petit cœur se combattre, ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes : l'enfant que j'avais le moins aimé me devenait le plus cher.

« En même temps je faisais de graves réflexions sur une telle merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant je me rappelais mes cours de philosophie et de morale ; je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans le monde, hélas ! sans avoir su moi-même toujours m'en préserver. Le problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière terrible. Je questionnais le petit garçon : il me faisait des réponses qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien ; mais je voyais son assiduité à la prière. Mes ùuits étaient sans sommeil. Je comparais ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien ; je disais : « Ma « femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que « je n'ai aimé ni en eux ni en moi : ils aiment mon « âme ! »

(( Nous entrâmes dans la semaine de la première

communion. Ce n'était plus de Taffection seulement que Tentant m'inspirait; c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation ; j'avais du respect pour lui! Il me dominait. Je craignais d'exprimer en sa présence de certaines idées que l'état de lutte où j'étais contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'il osât les combattre, je n'aurais pas voulu qu'elles fissent impression sur lui.

a II n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, après avoir entendu la messe, l'enfant vient me trouver dans mon cabinet, où j'étais seul.

« Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, ce je n'irai pas à l'autel sans vous avoir demandé pardon « de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les cha- « grins que je vous ai causés, et vous me donnerez votre « bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal, « pour me le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et « pour me pardonner.

« — Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, « même à un enfant qui n'est pas sage ; mais j'ai la joie « de pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien à te « pardonner. Je suis content de toi. Continue de trace vailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; a ta mère et moi nous serons bien heureux.

« — Oh! papa, le bon Dieu, qui vous aime tant, me « soutiendfa, pour que je sois jvotre consolation comme « je le demande. Priez-le bien pour moi, papa.

« — Oui, mon cher petit enfant. »

m DES MIRACLES.

« Il me regarda avec des yeux humides et se jeta à mon cou. J'étais moi-même fort attendri.

« Papa!... continua-t-il.

« — Quoi, mon cher enfant?

« — Papa, j'ai quelque chose à vous demander... «

« Je le voyais bien, qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il voulait me demander, je le savais bien ! Et, faut-il l'avouer? j'en avais peur. J'eus la lâcheté de profiter de ses hésitations.

a — Va, lui dis je, j'ai des affaires en ce moment. Ce « soir ou demain, tu me diras ce que tu désires, et, si ta « mère le trouve bon, je te le donnerai. »

« Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage. Après m'avoir embrassé encore, il se retira décontenancé dans une petite pièce où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse si je le voyais trop affligé. La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était à genoux devant une image de la sainte Vierge ; il priait de tout son cœur. Ah! je vous assure que j'ai su, ce jour-là, quel effet peut produire sur nous l'apparition d'un ange !

« J'allai m'asseoir à mon bureau, la tète dans mes mains, prêt à pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, mon petit garçon était devant moi avec une figure toute animée de crainte, de résolution et d'amonr.

« Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander ne

« peut pas se remettre, et raa mère le trouvera bon : « c'est que, le jour de ma première communion, vous « veniez à la sainte table avec elle et avec moi. Ne me « refusez point, papa ! Faites cela pour le bon Dieu qui « vous aime tant ! >

« Je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai mon enfant sur mon cœur.

« Oui, oui, lui dis-je en pleurant, oui, mon enfant, a je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui même, tu « me prendras par la main, tu me mèneras à ton con- « fesseur, et tu lui diras : « Voici mon père.^»

IIGCIT DE THEODOSE,

a ilT toi. Théodose, dit Èphrem, n'as-tu rien à nous apprendre? J'ai connu tes longues irrésolutions; tu m'as laissé ignorer la pensée ou la circonstance qui enfin t'a vaincu.

« — Je vous conterai , répondit Théodose, l'histoire d'une servante de la sainte Vierge.

« Tu te souviens, Éphrem, de cette jeune ouvrière

employée par ma femme, et dont nous remarquâmes la beauté et la modestie? On la nommait Ëulalie Duval. Elle travaillait très-bien et très-agilement, mais elle était chargée d'une mère infirme et d'un jeune frère; son travail ,ne la tirait pas du besoin. L'extrême fatigue ei; les privations la rendirent malade dans un moment où ma femme, qui l'aimait beaucoup, était absente. La gène devint bientôt de la misère ; la pauvre fille succomba. Nous revînmes à Versailles quelques jours avant sa mort, trop tard pour la sauver. Ma femme, ayant été la visiter, rentra tout émue.

« Viens, viens, me dit-elle; viens voir le spectacle le « plus triste et le plus beau que puisse offrir ce monde ! »

« Dans une chambre froide, sur un lit indigent, je reconnus Eulalie, mourante et sereine.

« Je me hâtai de lui exprimer nos regrets, et j'ajoutai que nous aurions soin que rien ne )ui manquât. Elle me remercia. « Mais, dit-elle, portez vos bienfaits sur ma « mère. Pour moi, je n'ai plus de besoins.

« — Écartez ces tristes idées, repris-je ; il n'est pas « temps de désespérer.

a — Mais, continua Eulalie avec un indicible sourire, « j'espère beaucoup, et il n'est pas triste d'aller à Dieu.

a — Ne souffrez-vous pas ?

« — Je suis heureuse.

« — Souhaitez de vivre pour votre mère,

« — Dieu aura soki de ma mère. Je le prierai tant pour « elle!... Et î/ sait^ ajouta-t-elle avec une expression « profonde, il sait comibien je l'ai aimée. »

<i Disant ces mots, elle prit la main de ma femme :

« Madame, monsieur votre mari sera un des bons « protecteurs de ma mère, pour l'amour de Dieu.

« — Oui ! s'écria ma femme avec un accent que mon « cœur entendra toujours, oui, pour l'amour de Dieu. Et « vous, Eulalie, vous le protégerez auprès de Dieu.

« — Et Dieu m'exaucera, » reprit Eulalie.

« Madame Duval nous dit, en nous reconduisant, qu'elle ne reconnaissait plus sa fille. Auparavant, sa timidité l'empêchait de parler aux personnes qu'elle ne fréqueniait pas intimement ; la crainte des jugements de Dieu la glaçait d'effroi à la seule pensée de la mort. « Maintenant, ajouta-t-elle, elle parle à tout le monde « avec aisance et même avec autorité ; elle attend tran- « quillement son dernier jour. Elle nous dit des choses « qui nous étonnent et qui nous changent. Le pourriez- « vous croire, monsieur, moi, sa mère, qui perds en elle « mon appui et ma joie, j'éprouve une sorte de bonheur ? « Celte chère petite est si persuadée qu'elle va retrouver « le bon Dieu que je le crois comme elle. Ce n'est pas le i< délire qui la fait parler : elle a toute sa raison, et plus « que sa raison. Elle voit des choses que nous ne voyons « pas. Quelquefois ses yeux ouverts expriment le ravisse- « ment; elle semble écouter des paroles célestes, et je me « mets à genoux, car je crois que notre pauvre chambre « est pleine d'anges qui viennent assister ma fille dans son « agonie. D'autres fois, quand la douleur lui arrache des « soupirs, si je lui dis : « Tu souffres? » elle me répond « comme à vous : « Je suis heureuse. » Il m'est arrivé aussi « de lui dire : « Tu ne regrettes donc pas ta mère ?» et a elle m'a répondu : «iVovs vous consolerons. & Enfin que

428 DES MIltACLElS.

« VOUS dirai- je : elle est encore sur la terre et elle n'y est « plus ; et, voyant son bonheur, je ne puis la pleurer. »

«La bonne femme pleurait, et néanmoins il était vrai qu'elle voyait sans épouvante mourir sa fille.

« J'avais entendu parler de ces sérénités de la mort chrétienne, et je n'y croyais pas. Je disais comme La Rochefoucauld : Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. Mais la science de Dieu a ses merveilles, inconnues de la science hnmaine.

«Entraîné par un invincible attrait, je retournai chez madame Duval, une heure avant minuit. Eulalie entrait dans une crise violente ; le pouls battait à peine, la voix était prise, le visage portait déjà l'empreinte de fa mort : empreinte ineffable et auguste ! Madame Duval alluma un cierge, me fit signe de le tenir dans la main de sa fille quasi inanimée, et, se mettant à genoux, commença les prières des agonisants. Nous étions seuls de chaque côté de la mourante. La pauvre vieille lisait d'une voix faible et entrecoupée; j'écoutais sans répondre. Or, tout h coup, la mourante, s'adressant à sa mère, lui dit avec un sourire : « Ne vous fatiguez pas, ma chère maman, « ON ME LES LIT. » Madame Duval me jeta un regard que je n'oublierai jamais, et se prosterna. J'étais resté debout, je m'agenouillai h mon tour, pour la première fois. Je n'entendis rien, du moins de mes' oreilles ; car de mes yeux fixés sur le visage attentif et radieux de la mourante et sur ses lèvres remuées par la prière intérieure, j'entendis tout. Et lorsque plus tard j'ai lu ces invocations sublimes, il m'a semblé que je les reconnaissais.

« Au bout de quelque temps Eulalie fit le signe de la

croix, poussa un soupir doux et profond, et resta immobile, sans haleine, froide, les yeux ouverts. Nous crûmes que c'était fini. Madame Duval, d'une main tremblante, se mit en devoir de lui fermer les yeux. Un léger mouvement des paupières et des lèvres l'arrêta. Je me penchai, et j'entendis ces mots : Pas encore. Le jour de la sainte Vierge f demain matin. Étonné, je résolus d'attendre; et, en effet, sans crise nouvelle, le lendemain samedi, à l'aurore, Eulalie expira.

'(Vous pensez que je sortis de là pour examiner ma Vie et faire ma confession générale ? Non ! J'étais troublé, point décidé. J'admirais la force du « sentiment religieux, » j'y cherchais des explications qui me dispensassent de céder à l'évidence. Dieu eut pitié de moi, et, souffrez l'expression, ne me lâcha point:

a Toutes les compagnes d'Eulalie assistaient à son enterrement. Ces pauvres filles, ouvrières ou servantes, avaient un air de dignité dont je fus frappé. J'en parlai à ma femme.

« C'est, me dit-elle, l'honneur de la ville. Tout ce que « tu vois là est pur et humble, et il n'y en a pas une qui « ne pratique de grandes vertus. Toutes aimaient Eulalie : a plus d'une imitera sa vie et mourra comme elle. »

a Quand Dieu veut, tout porte coup. Ces simples paroles, étaient autant de flèches dans mon cœur,

« Ma femme me laissa. Seul ^ous ces grands arbres de Versailles, je songeais à Louis XIV et à cette petite ouvrière que nous venions d'enterrer, et à Dieu, devant qui sont jugées toutes les âmes.

a Je fus abordé par un ancien camarade, l'homme que

j'aurais le moins souhaité de rencontrer en pareil moment. C'est ce que Ton appelle un homme de plaisir; il a un nom, un état dans le monde, on le voit et on lui donne la main.

« Ayant répondu à ses questions que je venais d'accompagner au cimetière une ouvrière connue de ma femme, il se récria et me demanda si je faisais ma cour au peuple. Sa présence, sa figure, son langage m'irritaient. Je répondis que je connaissais fort peu de gens « comme il faut » qui méritassent autant de respect que mademoiselle Duval .

« Duval, répéta-t-il, la petite Eulalie Duval! Est-ce « elle qui est morte?

« — L'as-tu connue? » lui dis-je à mon tour, presque épouvanté.

« — Oui, reprit- il avec impudence, je l'ai connue. De quoi est-elle morte ?

« — Je crois qu'elle est morte de faim.

a — Je le lui avais bien dit, et c'est sa faute. »

a Je ne répète pas ce que le misérable osa ajouter. Rompant l'entretien, je retournai au cimetière. À genoux sur les restes sacrés d'Eulalie, je priai longtemps. Je compris cette parole qu'elle m'avait dite : « Dieu sait « combien je l'ai aimé ! » Je lui rappelai qu'elle avait promis d'être ma protectrice au ciel; et, plein d'une force jusqu'alors inconnue, je jurai à Dieu de ne pas rentrer chez moi, de ne pas embrasser mes enfants, avant d'avoir purifié ma conscience.

« Depuis ce jour je suis chrétien. »

Page 1